Dr Pierre-Etienne Heudel, oncologue au Centre Leon Bérard (Lyon) et expert deuxiemeavis.fr
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Au Centre Léon Bérard, les demandes d'avis sur dossier n'avaient rien d'exceptionnel. Elles étaient même quotidiennes : 5 à 10 par jour, selon l'estimation de l'établissement. Ce qui manquait, c'était un cadre.
Les patients arrivaient par des canaux éclatés, mail, téléphone, courrier, réseaux de connaissance. Les dossiers étaient incomplets, parfois surdimensionnés, souvent hétérogènes. Les assistantes médicales passaient du temps à reconstituer des éléments épars. Les médecins consacraient à cette activité un temps réel, non planifié, non tracé. Le service communication absorbait les insatisfactions des patients restés sans réponse.
« Ça faisait l'unanimité. Tout le monde était d'accord pour dire que ce n'était pas satisfaisant », résume le Dr Pierre-Etienne Heudel, oncologue au Centre Léon Bérard et médecin expert pour deuxiemeavis.fr.
Le diagnostic était posé depuis longtemps. Ce qui manquait, c'était une solution structurée.
Deuxième avis ≠ téléexpertise : une distinction qui compte
Avant d'aller plus loin, le Dr Pierre-Etienne Heudel tient à poser un cadre conceptuel souvent brouillé dans les discussions : « les deuxièmes avis, c'est différent de la téléexpertise ».
La téléexpertise relève d'une demande de médecin à médecin, dans un dispositif encadré et remboursé par l'Assurance maladie. Le deuxième avis tel que porté ici répond à une logique différente : c'est un patient extérieur à l'établissement qui sollicite, sur la base de son dossier, un regard spécialisé indépendant. La demande part du malade, pas du prescripteur.
Cette distinction n'est pas anodine : elle change la nature du service, les attendus juridiques, la relation avec le patient, et le modèle économique.
Le service deuxiemeavis.fr : standardiser sans déshumaniser
Pour répondre à ce besoin, le Centre Léon Bérard a contractualisé, au niveau institutionnel, et non médecin par médecin, avec deuxiemeavis.fr. Le service permet à un patient de soumettre sa demande en ligne, de transmettre ses documents médicaux (y compris l'imagerie dynamique), de choisir un médecin expert, et d'obtenir un compte rendu en moins de sept jours.
Après une phase test conduite avec plusieurs oncologues médicaux et chirurgiens, le dispositif a été intégré directement dans le parcours numérique du centre, via un accès cobrandé depuis le site du CLCC.
C'est là tout l'intérêt du modèle : rendre visible et pilotable ce qui était invisible et subi.
Une valorisation enfin lisible
L'autre enjeu, longtemps tu, est économique. Consacrer du temps médical à analyser des dossiers extérieurs sans cadre de rémunération, c'est une forme de bénévolat institutionnel que peu d'établissements peuvent se permettre d'ignorer indéfiniment.
Le dispositif apporte ici une réponse concrète, avec une rémunération et une répartition des revenus qui ont été validées en comité de direction et en CME. Le choix retenu au Centre Léon Bérard est clair et assumé : pas de rémunération individuelle directe pour les praticiens, mais une affectation à des comptes de recherche et développement par groupe. Un arbitrage qui peut faire débat, et qui, précisément pour cette raison, méritait d'être posé en instance de gouvernance plutôt que laissé dans l'implicite.
Ce que disent les dossiers : majoritairement de la réassurance
Sur le fond médical, les enseignements tirés de cette expérience sont eux aussi instructifs. En cancérologie, le deuxième avis remplit souvent une fonction que les médecins connaissent bien mais nomment rarement : la réassurance. La majorité des avis rendus au Centre Léon Bérard s'avèrent concordants avec la prise en charge initiale. Certains conduisent toutefois à demander des examens complémentaires, à affiner une stratégie thérapeutique ou à orienter vers une expertise plus spécifique. C’est alors, pour le patient, l’assurance de bénéficier de la meilleure prise en charge possible, en sollicitant des experts au fait des traitements les plus innovants.
Autre donnée contre-intuitive : 90 % des demandes sont locales ou régionales. L'enjeu n'est donc pas, comme on pourrait le supposer, d'ouvrir l'accès à une expertise lointaine pour des patients isolés. C'est, plus prosaïquement, de rendre lisible le parcours pour des patients géographiquement proches du centre, mais qui ne savaient pas, ou ne pouvaient pas, y obtenir une consultation.
Ce qui reste à construire
Le dispositif ne résout pas tout, et le Dr Pierre-Etienne Heudel ne cherche pas à le présenter comme une solution aboutie. Certains dossiers restent lourds à instruire. Les échanges post-avis doivent encore être mieux cadrés. Toutes les spécialités ne sont pas couvertes avec la même densité médicale. Et la question de l'intégration dans le dossier patient, notamment quand le deuxième avis débouche sur une prise en charge sur site ou une inclusion dans un essai clinique, reste ouverte.
Mais l'acquis fondamental est là : une activité diffuse, chronophage et ingrate a été rendue identifiable, traçable, sécurisée et gouvernable.
Le Dr Pierre-Etienne Heudel reviendra sur cette expérience dans une interview vidéo réalisée lors de SantExpo 2026, où il approfondira les choix organisationnels du Centre Léon Bérard, les bénéfices pour les patients et les chantiers encore devant eux pour faire du deuxièmeavis un outil pleinement intégré au parcours de soins.