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Le débat sur la régulation de l’installation des médecins revient au Parlement avec une opposition nette d’une partie des jeunes généralistes. Dans une tribune publiée dans Le Monde, Marie Bonneau, Mathilde Chouquet et Kilian Thomas, tous trois médecins généralistes et représentants du Regroupement autonome des généralistes jeunes installés et remplaçants (ReAGJIR), contestent frontalement la proposition de loi portée par le député socialiste Guillaume Garot.
Le texte, adopté par l’Assemblée nationale le 7 mai 2025, vise à lutter contre les déserts médicaux en encadrant davantage les nouvelles installations. Transmis au Sénat, il a été examiné en commission le 27 mai 2026 et doit arriver en séance publique le 11 juin. Au cœur du débat : faut-il limiter l’installation des médecins dans les zones les mieux dotées pour favoriser les territoires les plus en difficulté ?
Pour les auteurs de la tribune, la réponse est non. Leur critique tient d’abord au diagnostic posé par le texte. La proposition de loi, écrivent-ils, « part du principe que les difficultés d’accès aux soins seraient liées à une mauvaise répartition des médecins, ce qui est faux ». Ils ajoutent, en citant l’Assurance-maladie, que les médecins généralistes seraient « la profession de santé la mieux répartie ».
« Créer de nouveaux freins à l’installation »
Le cœur de leur argument est simple : le problème ne serait pas d’abord celui d’une mauvaise répartition, mais celui d’un déficit global d’offre médicale face à une demande de soins qui augmente. Vieillissement de la population, maladies chroniques, consultations répétées, numerus clausus trop longtemps contraint : les trois médecins replacent la crise actuelle dans une trajectoire démographique longue.
Ils rappellent ainsi qu’en 1961, la France comptait 20 000 omnipraticiens libéraux pour 45 millions d’habitants, puis 60 000 médecins généralistes libéraux en 1993 pour 57 millions de personnes. En 2026, selon eux, le pays n’en compterait plus que 56 000 pour 69 millions d’habitants.
Dans ce contexte, écrivent-ils, « en posant mal le problème, les parlementaires vont malheureusement aggraver une situation déjà très difficile et créer de nouveaux freins à l’installation chez nos plus jeunes collègues ». Leur crainte : qu’un texte conçu pour mieux répartir les médecins réduise en pratique l’attractivité de l’exercice libéral, sans garantir une amélioration dans les zones les plus fragiles.
Des « zones surdotées » qui ne le seraient pas vraiment
La proposition de loi initiale prévoit un mécanisme d’autorisation d’installation délivrée par les agences régionales de santé. Dans les zones où l’offre est insuffisante, l’autorisation serait accordée de droit. Dans les autres territoires, elle serait conditionnée notamment au départ d’un médecin de la même spécialité.
C’est précisément ce raisonnement que contestent les représentants de ReAGJIR. Selon eux, les zones considérées comme les mieux dotées ne sont pas nécessairement des territoires où l’accès aux soins serait confortable. Ils citent Lille, Nantes ou Rennes, des aires urbaines dynamiques où la population augmente et où une part importante des patients peut rester sans médecin traitant.
Pour les signataires, ces territoires ne doivent pas être tirés vers le bas au nom d’un rééquilibrage incertain. « Cette proposition ne va faire que détériorer l’accès aux soins dans ces endroits, sans garanties de l’améliorer ailleurs », écrivent-ils.
Le précédent étranger, un argument contesté
Les auteurs rejettent aussi l’idée selon laquelle les exemples étrangers viendraient valider la régulation. Ils citent le Québec, où la régulation de l’installation ne suffirait pas à répondre aux besoins faute d’un nombre suffisant de médecins formés. Ils évoquent également l’Allemagne, souvent mentionnée dans le débat français, mais dont la densité médicale est plus élevée qu’en France.
À leurs yeux, la régulation risque de produire des stratégies d’évitement : installations dans des zones intermédiaires, fuite vers d’autres modes d’exercice, renoncement à l’installation libérale. Leur interrogation est volontairement politique : « Est-ce réellement cela qui est souhaité pour les Français ? »
« Le manque d’action politique » en accusation
La tribune ne se limite pas à un refus de la contrainte. Elle renvoie aussi la responsabilité de la crise aux choix publics passés. Les auteurs dénoncent « le manque d’action politique qui prévaut depuis des décennies », pointant des moyens insuffisants pour les facultés de médecine et l’absence de programmation pluriannuelle des besoins de santé.
Ils décrivent une médecine générale déjà saturée : agendas remplis, impossibilité d’accepter de nouveaux patients, difficultés à adresser vers des spécialistes ou à obtenir des examens complémentaires. Autrement dit, la tension ne serait pas seulement celle des territoires ruraux ou isolés. Elle traverse désormais l’ensemble du système de soins primaires.
Accompagner plutôt que contraindre
Les trois généralistes avancent plusieurs pistes : rendre la médecine générale traitante plus attractive, favoriser les équipes de soins primaires, accompagner les projets d’installation, déployer réellement les guichets uniques réclamés depuis des années par les jeunes médecins, simplifier l’administratif pour libérer du temps médical.
À plus long terme, ils défendent l’augmentation des capacités de formation des universités, à condition de leur donner les moyens nécessaires, ainsi qu’une diversification du recrutement, notamment en zone rurale. Ils plaident aussi pour des antennes universitaires délocalisées, davantage de stages en cabinet dès le début du cursus et le maintien des aides au transport et à l’hébergement.
Leur conclusion résume leur ligne : refuser une régulation présentée comme une solution rapide à une crise structurelle. « Nous appelons au courage plutôt qu’à la contrainte et à la division », écrivent-ils, avant d’inviter responsables politiques et citoyens à privilégier « l’accompagnement pour prendre soin de toutes et tous ».
Un texte encore en discussion
La proposition de loi Garot n’est pas encore définitivement adoptée. Après son vote à l’Assemblée nationale, elle poursuit son parcours au Sénat. En commission, les sénateurs ont déjà modifié l’équilibre du texte : la régulation coercitive de l’installation des généralistes en zone surdense a été remplacée par une conditionnalité fondée sur un engagement d’exercice à temps partiel en zone sous-dense. Pour les spécialistes, la commission sénatoriale a prévu plusieurs possibilités, dont la cessation d’activité concomitante d’un confrère de la même spécialité ou un engagement d’exercice partiel en zone sous-dense.