Fenêtre sur lourd - Critique de « Histoires parallèles » de Asghar Farhadi

Article Article

La deuxième incursion dans le cinéma français d'un Asghar Farhadi détenteur d'une habileté scénaristique qui n'est plus à prouver, et gratifié d'un casting de rêve, se solde par un échec difficilement compréhensible et pardonnable.

Fenêtre sur lourd - Critique de « Histoires parallèles » de Asghar Farhadi

© Carole Bethuel

Une romancière épie ses voisins d'en face pour que ses extrapolations constituent la matière de son futur livre. Rattrapée par une souffrance personnelle et l'aigreur de ne pas retrouver sa plume d'antan, elle abandonne son manuscrit, que récupère secrètement son aide à domicile. Celui-ci voit en ce support fictionnel l'occasion de côtoyer une vie et une femme qu'il ne pouvait jusqu'alors que fantasmer...

Il y a dès le départ quelque chose d'intrigant et d'attirant dans la mise en abîme démultipliée comme à l'infini, telle un palais des glaces, sur laquelle repose le dernier projet d'Asghar Farhadi, et l'on ne peut que regretter encore plus amèrement d'y avoir si peu adhéré, tant cette excitation n'est restée qu'à l'état de promesse, au sein d'un film mal fichu et lesté de toutes parts, et ce par quelque bout que l'on souhaite l'aborder. Un film homogène dans son ratage. 

Un vertige théorique jamais incarné

Ce dispositif gigogne va jusqu’à dépasser le cadre strict du film, puisqu'aux « histoires parallèles » qui le constituent s'en greffe une supplémentaire, originelle, dans un écho probablement volontaire mais involontairement ironique. Au jeune réfugié découvrant, par le truchement des bribes d'un roman raté, les codes d'une littérature, d'un pays peut-être, qui lui sont étrangers, répond un cinéaste exilé, qui fut accusé de plagiat avant d’en être blanchi, s'égarant dans l'adaptation ratée d'un scénario étranger, polonais en l'occurence. 

https://www.whatsupdoc-lemag.fr/article/les-10-films-quil-ne-fallait-pas-rater-en-2025-une-annee-en-quete-de-cinema

Le film démarre bien, par une scène de métro parisien au rythme syncopé et à la portée presque morale. On est d'emblée dans l'univers de Kieslowski, dont Farhadi se réclame. On n'y restera pas. Dès lors que le dispositif du roman dans le film se met en place, écrit et porté par une écrivaine aussi acariâtre qu'excentrique coincée entre syndrome de Diogène et deuil pathologique au sein d'un appartement familial qu'elle ne souhaite pas quitter, s'installe une dissonance gênante, et qui se confirmera à chaque nouvelle strate d'un scénario dont la richesse, perceptible, n'éclot jamais.

Une cacophonie d’intentions et de registres

La romancière sur le déclin commercial et cognitif, c'est Isabelle Huppert, qui en fait des caisses comme jamais. Elle épie les voisins d'en face, trio aseptisé de bruiteurs de cinéma interprété par des acteurs - Niney, Efira, Cassel -  qui semblent perpétuellement se demander ce qu'ils font là. Elle se crêpe gentiment le chignon avec Catherine Deneuve, qui passait par là, entre une hallu et un accident domestique. On est presque content que le film bifurque vers une autre direction, ouvre une nouvelle brèche, tente des correspondances. Mais les lignes de ce plan de métro alambiqué ne se rejoignent jamais réellement. 

https://www.whatsupdoc-lemag.fr/article/assignee-resilience-critique-de-world-love-de-ga-eun-yoon

Tantôt conte moral à la Dickens, avec son jeune réfugié fantasmé dans un Paris atone, tantôt polar inquiétant qui voudrait lorgner vers Hitchcock mais louche sur un marivaudage banal, l'on sent bien que l'intrigue tend vers une parabole sur le pouvoir que la fiction exerce sur les êtres, la recréation du réel qu'elle pourrait initier, les mots d'un Autre contaminant son propre langage, ses propres pensées, tels un bruitage ou un doublage appliqués à une scène originelle. Le vertige espéré n'est hélas même pas frôlé. Seule reste la sensation d'une implacable incommunicabilité entre un réalisateur et ses équipes.

Aucun commentaire

Les gros dossiers

+ De gros dossiers