Violences sexuelles sur enfants : les psychiatres appellent au dépistage précoce pour éviter qu'une victime ne devienne agresseur

Article Article

Une politique publique de dépistage et de prise en charge précoce aiderait à éviter la reproduction massive des violences sexuelles sur les enfants, estiment des psychiatres spécialisés, alors que quatre agresseurs sur dix, et même sept sur dix lorsqu'ils sont mineurs, sont d'anciennes victimes. 

Violences sexuelles sur enfants : les psychiatres appellent au dépistage précoce pour éviter qu'une victime ne devienne agresseur

« Un enfant qui a subi des agressions sexuelles dans son milieu familial, sera susceptible de montrer son sexe, faire des attouchements sur d'autres enfants : 30% à 40% des agresseurs sont d'anciennes victimes », dit à l'AFP la Pr Florence Thibaut, psychiatre et addictologue à l'hôpital Cochin AP-HP. Et ce taux monte à 70% pour les mineurs auteurs de violences sexuelles.

Avoir subi des violences sexuelles enfant multiplie par 3,5 le risque d'en commettre pour les hommes - et par 4,5 le risque d'en subir à nouveau, pour les femmes -, selon une étude publiée dans The Lancet en 2017. Cela est surtout dû à une absence de prise en charge, a montré une autre étude publiée dans Pediatrics, en 2016.

Car ces violences sont souvent tues, les agresseurs sexuels - dans 9 cas sur 10 des hommes - faisant très majoritairement partie de la famille et de l'entourage : il s'agit des pères (27%), des frères (19%), des oncles (13%), des amis des parents (8%), des voisins (5%), a documenté la Civiise en 2023.

Il s'agit d'hommes « de tous les milieux sociaux », souvent « bien insérés socialement »: il faut cesser de voir ces violences comme des « anomalies marginales », soulignait récemment le psychiatre Antoine Pelissolo dans Le Monde.

Soigner une victime pour éviter la reproduction 

Dans la famille de Jérôme Barella, poursuivi pour meurtre et viol sur mineur sur Lyhanna, fillette de 11 ans, son frère et son père sont eux aussi mis en cause pour des faits pédocriminels.

« Identifier une victime c'est identifier un agresseur, et le plus souvent d'autres victimes de cet agresseur... mais aussi possiblement ceux qui l'ont agressé, lui : il faut repérer tout le monde », explique la Dr Muriel Salmona, psychiatre spécialiste du psychotrauma, auteure de Enrayer la fabrique des agresseurs sexuels (Ed Dunod, 2025).

Avoir subi enfant, des abus, et n'avoir été ni protégé (74% des plaintes sont classées sans suite) ni soigné, est terrorisant : ces violences colonisent le psychisme (flashes, cauchemars...). Certaines victimes chercheront à s'« anesthésier, se dissocier (se déconnecter émotionnellement, ndlr) en agressant » à leur tour, analyse-t-elle.

« Or, une prise en charge des enfants agresseurs centrée sur leur mémoire traumatique est très efficace », ajoute cette ex-membre de la Ciivise.

Les moyens manquent

En France 160 000 enfants chaque année - un toutes les trois minutes -, subissent un inceste ou des violences sexuelles. Pour la Pr Florence Thibaut, si l'Etat mettait en place un « dépistage systématique à plusieurs étapes de la vie » et une « prise en charge gratuite des victimes comme des auteurs, il y aurait moins d'agresseurs ».

« Cela fait 40 ans qu'on demande en vain un numéro vert anonyme et gratuit, accessible 24h/24 et de grandes campagnes de prévention », dit-elle.

Créée en 2019, par les Centres ressources pour les intervenants auprès des auteurs de violences sexuelles (CRIAVS), la ligne d'écoute anonyme Stop n'a que « des petits moyens » et « un numéro compliqué à mémoriser » (08 06 23 10 63), pointe la psychiatre.

L'Allemagne, elle, propose depuis 2005 une « prise en charge confidentielle », « avant tout passage à l'acte », aux personnes attirées par des enfants, rapporte le Pr Antoine Pelissolo. Cela leur envoie un « message clair »: s'ils ne sont « pas responsables de certaines de leurs pulsions ou obsessions », ils sont « responsables de leurs actes et doivent demander de l'aide », dit-il, appelant à faire du problème une « cause nationale sur la durée » avec des financements dédiés.

Des traitements existent : médicamenteux (anti-androgènes qui font baisser la testostérone) et thérapies comportementales, précise la Pr Thibaut. Mais les moyens manquent, comme la formation des professionnels. « On ne voit les patients qu'une fois par mois, voire par trimestre: avec peu de moyens, on ne fait pas de miracles », dit-elle.

https://www.whatsupdoc-lemag.fr/grand-format/parler-plus-librement-des-violences-sexuelles-pour-mieux-les-depister

Pour le Pr Pelissolo, « une société mature ne se contente pas de dénoncer et punir après coup », elle « se donne les moyens d'empêcher que les crimes aient lieu ».

La prochaine proposition de loi intégrale contre les violences sexuelles faites aux femmes et aux enfants, réclamée par une forte mobilisation citoyenne, devra s'attaquer à cet aspect, estiment les trois professionnels à l'unisson. 

Avec AFP

Aucun commentaire

Les gros dossiers

+ De gros dossiers