Serrer les fesses ne suffira pas

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Après ce week-end de manifestations des professionnels de santé, on ne peut que se dire que le stade du constat est dépassé. La pénurie médicale, qui s’amorçait déjà, s’est accélérée, catalysée par la crise sanitaire liée à la pandémie. Les débats publics et médicaux devraient maintenant aborder la stratégie de gestion de cette pénurie.

Serrer les fesses ne suffira pas

Les derniers travaux de la DREES sur les effectifs médicaux prédisent un nadir de l’effectif médical en 2024 et un retour à une situation plus raisonnable pour 2030 [1]. On peut donc s’alarmer des urgences qui ferment, des lits qui ne rouvrent pas, de l’hôpital au bord de la rupture avec de plus un défaut de paramédicaux ; et il ne faut pas oublier l’activité libérale et salariale autre (ESPIC, territoriaux, associations…), tout autant en souffrance. Combien de patients peuvent encore voir leur généraliste le jour même en cas de problème aigu ? Combien ont même encore un médecin traitant ? Combien de parents peuvent espérer un rendez-vous en pédopsy publique dans les prochains mois ?...

Même sans les absences liées aux maladies, aux gardes des enfants dont les classes ferment, aux non vaccinés, les professionnels de santé ne sont plus assez nombreux pour couvrir les besoins de la façon dont le système de santé et les connaissances scientifiques actuelles le requiert.

Il ne s’agit pas de croire qu’il suffit de débloquer des budgets pour que la pénurie se résolve

On parle encore trop souvent du manque d’argent – pour l’hôpital notamment –, laissant penser qu’il suffirait d’alimenter les comptes bancaires des structures sanitaires pour régler le problème. S’il y a de vraies questions économiques en jeu, comme la rémunération des paramédicaux, ou le tarif de la consultation de médecine générale, il ne s’agit pas de croire qu’il suffit de débloquer des budgets pour que la pénurie se résolve. Le Ségur de la santé [2] n’a proposé essentiellement que de l’argent et n’a rien empêché ni anticipé de la situation critique actuelle, à peine plus d’un an après.

Reste que s’il existe une certaine reconnaissance du problème démographique, on n’entend peu qu’en l’état, et avec l’aggravation à venir, l’offre de soins n’est plus garantie. Peut-être est-ce inavouable en période électorale, peut-être que certains n’y croient pas encore, parce que cette offre de soins dysfonctionne par endroit ou par moment, parce que le système ne tombe pas HS d’un coup. Pourtant, une médecine à deux vitesses s’installe dans laquelle les usagers qui ont du réseau, les usagers qui ont les moyens, ceux qui ont la capacité de se renseigner, d’insister, rencontrent moins de difficultés que les autres, pourtant nombreux mais peu audibles.

 

Il est temps de distinguer un gasp d’une petite dyspnée et lancer une réanimation immédiate du système

 

De la même manière qu’il est évident qu’on n’attend pas l’équipe suivante à la relève pour prendre en charge l’urgence vitale arrivant en fin de garde, ce serait une erreur d’attendre l’équipe gouvernementale d’un président nouvellement élu pour s’atteler à la tâche. D’ici à dire que cet édito est un appel à l’action publique, il n’y a plus aucun pas…

Toute stratégie de gestion de cette autre crise passe en premier lieu par une reconnaissance publique de la problématique des effectifs, en toute transparence sur ce que cela signifie concrètement de l’altération sur les années à venir de l’offre de soins pour la population, et de surcharge pour les professionnels restants. C’est ici qu’il faut plus que des mots d’analyse générale mais une évaluation de l’impact actuel et attendu selon les territoires et spécialités, avant l’élaboration d’un plan d’action avec les acteurs de terrain.

Les professionnels seront écartelés entre des guidelines et autres recommandations de bonnes pratiques et des files actives inabsorbables ou des prises en charge imparfaites

Du côté des professionnels de santé, nos organisations professionnelles et savantes devraient définir les priorités de soins et de santé, élaborer des guidelines de situation dégradée, définir les actes pouvant être partagés avec d’autres professionnels [3], les organisations les plus économes en temps médical (le corps de métier qui sera le plus long à se reconstituer) dans les parcours patients. Sans ce travail, les professionnels seront écartelés entre des guidelines et autres recommandations de bonnes pratiques et des files actives inabsorbables ou des prises en charge imparfaites. De quoi causer une épidémie de burn-out ou de départs…

Les activités de médecine préventive devraient être fortement soutenues, d’autant qu’elles peuvent s’appuyer sur d’autres que les médecins, tant on sait que pour toute pathologie, l’inactivité physique, la malbouffe, la consommation de tabac et d’alcool, pour ne citer qu’elles, sont des causes majeures de décompensation, elles-mêmes consommatrices de soins médicaux. Or en situation de pénurie médicale, dans un pays qui investit déjà peu la prévention, grand est le risque de ne pas y voir une priorité de santé…

Les patients complexes, souffrant de comorbidités multiples et/ou d’une précarité grevant l’accès aux soins, devraient bénéficier de case manager ou de médiateur en santé pour coordonner leurs prises en charge, plutôt que de faire porter cette mission par des généralistes isolés ou des services sanitaires débordés. Il s’agit de ne pas laisser les plus démunis seuls face à un système sanitaire qui va se verrouiller pour eux.

À une plus petite échelle, tout médecin à son niveau, du cabinet à la CME d’un CHU, peut contribuer à traverser cette crise en interrogeant les pratiques et les organisations pour trouver des aménagements garantissant une réactivité aux urgences, un suivi de la file active et l’accueil de nouveaux patients.

Cependant, si nous ne le faisons pas ensemble, individuellement et collectivement, quel que soit notre secteur d’activité, avec des recommandations cliniques de nos spécialités, avec une coordination des différentes offres réellement disponibles dans nos territoires, nous allons subir, souffrir probablement, et voir souffrir.

Si vous pensez m’avoir perdue dans la sinistrose, je finirai au contraire par appeler au pragmatisme de l’action. En tant que médecins, nous pouvons tous pousser nos organisations, nos tutelles, à définir les stratégies de crise à déployer. Quand bien même le politique nous laisserait seuls à patauger dans la boue, les mains dans le cambouis…

 

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