Dr Manuelo Turkiewicz : « Les médecins arrivent très souvent en consultation quand ils sont en bout de course »

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Depuis 2023, une unité du CHU de Toulouse prend spécifiquement en charge les soignants en épuisement professionnel. Le Dr Manuelo Turkiewicz, médecin généraliste au sein du dispositif, en détaille le fonctionnement et ses ambitions.

Dr Manuelo Turkiewicz : « Les médecins arrivent très souvent en consultation quand ils sont en bout de course »

© DR / Midjourney

Juriste de formation, Manuelo Turkiewicz a d’abord travaillé dans le domaine de la gestion financière avant de se réorienter vers la médecine. À 37 ans, il exerce comme médecin généraliste au CHU de Toulouse tout en préparant, en parallèle, une thèse en droit. 

À l'hôpital, il participe notamment au dispositif Pepss (prévention de l’épuisement des professionnels de la santé et autres secteurs), consacré à la prise en charge du burn-out. Initialement créé spécifiquement pour les soignants, ce dispositif s'est progressivement ouvert à d’autres professions et propose désormais un programme d’hospitalisation de jour pour les situations les plus complexes.

 

What's up Doc. Comment est né le dispositif Pepss et comment a-t-il évolué depuis sa création ?

Manuelo Turkiewicz : Le dispositif a été créé en mai 2023 au CHU de Toulouse, avec l'ouverture d'un espace de consultation spécifiquement dédié aux professionnels du secteur de la santé, qu'ils exercent dans le public, dans le privé ou en libéral. À l'époque, il s'appelait Peps, avec un seul S. 
En septembre 2025, nous avons élargi cette prise en charge aux professionnels de tous les secteurs d'activité. Nous avons également ouvert, courant 2025, un hôpital de jour (HDJ) proposant un programme de trois semaines, à raison de trois jours par semaine.
Plus récemment, le dispositif s’est étendu pour se rapprocher des professionnels qui vivent et travaillent loin de Toulouse. Une antenne a ouvert en février à l'hôpital d'Auch (Gers) et une autre à Rodez (Aveyron). Ces consultations délocalisées restent exclusivement réservées aux soignants, tandis que celles de Toulouse sont ouvertes à tous les secteurs professionnels.

 

« Les premiers épisodes de burn-out semblent survenir de plus en plus tôt »

 

Quels profils de soignants recevez-vous ? Constatez-vous une évolution des situations d'épuisement professionnel ?

MT. : Nous recevons des soignants au sens large : une secrétaire médicale, par exemple, a toute sa place dans notre dispositif. Nous ne nous limitons pas aux professions de santé définies par le Code de la santé publique. Il est difficile de donner une répartition précise de cette patientèle par profession, car nous distinguons les soignants des non-soignants, certes, mais nous ne les catégorisons pas par métier. Nous recevons beaucoup d'infirmiers, mais aussi de plus en plus de médecins.
Ce qui est frappant, en revanche, c'est que les premiers épisodes d'épuisement professionnel semblent survenir de plus en plus tôt. Auparavant, nous recevions généralement des personnes autour de 50 ans. Aujourd'hui, je vois aussi des médecins d'une trentaine d'années. Cela peut notamment s'expliquer par le fait que les jeunes générations sont peut-être plus attentives à leur santé et consultent davantage.

 

Comment ces médecins arrivent-ils jusqu'à vous ? 

MT. : Ils peuvent être adressés par leur médecin traitant, un psychiatre ou un médecin du travail. Mais nous constatons aussi de plus en plus d'auto-adressages, notamment chez les généralistes. Ils ont entendu parler de nous par un confrère et prennent directement rendez-vous. 
Dans les consultations délocalisées, à Auch ou à Rodez, je rencontre des médecins qui n'ont parfois jamais bénéficié d'un véritable suivi médical. Certains arrivent à 50 ans sans avoir réalisé de dépistage, avec des symptômes qu'ils ont longtemps passés sous silence. Il m'arrive d'être le premier médecin à leur prescrire un arrêt de travail. 

 

Comment l’expliquez-vous ?

MT. : Les cordonniers sont souvent les plus mal chaussés. Beaucoup de médecins s'autoprescrivent des traitements ou se font suivre de manière informelle par des confrères qu'ils connaissent. Ce n'est pas la même chose qu'une véritable relation de soins.
Il existe aussi, comme nous le savons, une culture professionnelle dans laquelle il est mal vu de montrer que l'on a besoin d'aide. Dès l'internat, on « valorise » celui qui a fait le plus de gardes ou vécu la semaine la plus difficile. Les médecins donnent énormément aux autres, mais s'écoutent peu. 
Quand je demande à certains pourquoi ils n'ont pas pris de vacances, ils me répondent : « Mais mes patients ont besoin de moi. Si je ne suis pas là, ils n'ont personne ». Je fais rarement de la prévention primaire chez les médecins. Ils arrivent très souvent en consultation quand ils sont en bout de course.

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Concrètement, comment se déroule la prise en charge d'un soignant au sein de Pepss ?

MT. : Nous travaillons en partenariat avec le médecin traitant, auquel nous ne nous substituons pas. La première consultation dure entre 45 minutes et une heure. Nous reprenons les antécédents médicaux, les traitements, l'histoire professionnelle et les symptômes. On donne une conduite à tenir et, si nécessaire, on prescrit un traitement, notamment antidépresseur ou anxiolytique, ou un arrêt de travail.
La semaine suivante, le dossier est discuté en réunion pluridisciplinaire, avec notamment un médecin du travail, un généraliste et des psychologues. L'objectif est de déterminer si les symptômes correspondent à un épuisement professionnel ou s'ils relèvent d'une autre problématique. Le patient est lui revu par un psychologue, qui confirme ou non l’hypothèse d’un épuisement professionnel. Un courrier de synthèse est ensuite adressé au médecin traitant et nous revoyons généralement le patient deux à trois mois plus tard pour jauger son évolution. Selon la gravité de sa situation, nous pouvons lui proposer une hospitalisation de jour.

 

« La réussite, c'est de voir un médecin reprendre son activité au bout de quelques mois au lieu de raccrocher la blouse »

 

Qu'apporte cette HDJ par rapport à un suivi médical ou psychologique classique ?

MT. : Elle dure trois semaines, à raison de trois jours par semaine. Elle associe des consultations médicales, des évaluations cliniques, des ateliers individuels avec des psychologues et des ateliers collectifs. Nous travaillons notamment sur les facteurs de risque individuels de l'épuisement professionnel. Les patients que nous recevons sont souvent très investis dans leur travail, ont du mal à poser des limites et culpabilisent facilement. Nous essayons de les aider à modifier ces comportements.
Mais l'une des particularités de notre approche est de ne pas nous limiter à la santé mentale. En tant que généraliste, je m'intéresse aussi aux autres problèmes de santé qui peuvent interférer avec l’épuisement professionnel (troubles nutritionnels, cardiovasculaires, douleurs...). L'objectif est que le patient sorte de l'hôpital de jour avec l'ensemble de ses problèmes de santé pris en charge ou en cours de prise en charge. Si une intervention psychiatrique est nécessaire, nous pouvons solliciter un psychiatre du service ou travailler avec celui qui suit déjà le patient.
Nous poursuivons ensuite l'accompagnement médical et psychologique sur le long terme, pour prévenir les rechutes. Le but est que le professionnel puisse reprendre progressivement son activité et qu’il n’abandonne pas tout sur un coup de tête. 

 

Disposez-vous déjà de résultats permettant de mesurer l'efficacité du dispositif ?

MT. : Nos données sont encore en cours de consolidation. Nous savons que le risque de récidive après un premier burn-out est important, de l'ordre de 30 à 40 %. L'épuisement professionnel ne peut pas être traité en quelques minutes. Il nécessite une véritable prise en charge médicale, avec différents partenaires. Le burn-out n'étant pas reconnu comme une maladie à part entière, nous prenons notamment en charge ses conséquences : troubles anxiodépressifs, addictions, troubles nutritionnels… 
Pour nous, une réussite, c'est de voir, après plusieurs mois d'accompagnement, un professionnel de santé reprendre son activité plutôt que de raccrocher la blouse. Mais il ne doit pas reprendre exactement comme avant : nous l'incitons à modifier son organisation et sa manière de travailler pour pouvoir tenir sur le long terme.

 

« Mélanger les soignants et les non-soignants leur permet de découvrir les difficultés propres à chaque métier »

 

Pourquoi avoir ouvert Pepss aux autres professions ? N'y a-t-il pas un risque de réduire les possibilités de prise en charge des soignants, qui était un peu la raison d’être initiale du dispositif ?

MT. : D’abord, l'épuisement professionnel concerne tous les secteurs d'activité, pas uniquement la santé. Nous recevons aussi bien des comptables que des techniciens de surface ou des directeurs d'Ehpad.
Et non, cet élargissement ne réduit pas les possibilités de prise en charge des soignants. Au contraire, nous trouvons intéressant de mélanger les profils dans les groupes d'hospitalisation de jour. Cela permet aux professionnels de santé de sortir de leur environnement habituel et de découvrir les difficultés rencontrées dans d'autres métiers. 
Nous mélangeons également volontairement des patients qui se trouvent à différents stades de leur épuisement. Ceux qui commencent leur parcours peuvent voir qu'une amélioration est possible, tandis que ceux qui sont plus avancés dans leur rétablissement peuvent servir de moteur au groupe. 
Par ailleurs, comme on l’a dit, les consultations ouvertes à tous les secteurs d’activité ne concernent que le CHU de Toulouse. À Auch et à Rodez, les places restent exclusivement réservées aux soignants. 

 

Soigner des professionnels en burn-out sans agir sur leurs conditions de travail, notamment à l’hôpital, n'est-ce pas prendre le risque de les renvoyer vers les causes de leur épuisement ?

MT. : C'est une question importante, d’autant qu’on parle beaucoup des professionnels hospitaliers, mais il ne faut pas oublier les libéraux, qui sont parfois particulièrement isolés et ne disposent pas de médecin du travail. 
Soit on attend une transformation globale du système, soit on considère que de petites actions peuvent déjà faire évoluer les choses. Quand nous permettons à un médecin de rester exercer sur son territoire, notamment dans une zone en tension, c'est déjà quelque chose d'important pour nous.
Il y a aussi un effet d'entraînement. Lorsqu'un médecin revient dans son service après avoir été pris en charge, ses collègues constatent qu'il est possible de parler de ces difficultés et de demander de l'aide. Certains médecins que j'ai suivis orientent ensuite d'autres confrères vers nos consultations. Car il faut rappeler ce point essentiel : lorsqu'un médecin s'assoit face à moi en consultation, il est un patient. Il doit bénéficier de la même rigueur, de la même distance professionnelle et de la même empathie que n'importe quel autre patient.

 

Quels sont aujourd'hui les principaux freins au développement de dispositifs comparables ailleurs en France ?

MT. : Comme toute organisation innovante, cela suscite des interrogations, parfois des inquiétudes. Certains se demandent à quoi sert le dispositif, ou si notre rôle consiste simplement à prescrire des arrêts de travail. Il faut du temps pour que les professionnels du territoire comprennent notre fonctionnement et que des relations de confiance s'établissent.
Nous insistons beaucoup sur le fait que nous ne remplaçons pas les médecins traitants. Mais cela fonctionne : à Auch, nous sommes identifiés et les adressages se font facilement, qu'ils viennent de généralistes, de psychiatres ou de médecins du travail.

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Vous souhaitez également alerter sur les dérives qui entourent la prise en charge de l'épuisement professionnel… 

MT. : C'est un sujet important. Quand on recherche « épuisement professionnel » sur Internet, on trouve toutes sortes de coachs et de pratiques parfois douteuses. Il existe un marché parallèle qui joue sur les inquiétudes des patients, en mélangeant science et pseudoscience. Quand je vois un patient qui a arrêté son traitement antidépresseur pour prendre des plantes sur les conseils d'un coach, cela me pose problème, car les conséquences peuvent être compliquées à rattraper. Il faut rappeler que lorsqu'on traverse un épuisement professionnel, il est important de ne pas prendre de décisions hâtives.

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