Antibiorésistance : le CHU de Lyon, premier établissement français autorisé à produire des bactériophages

Article Article

Pour rendre moins meurtriers staphylocoques dorés, pneumocoques, E. coli et autres bactéries résistantes aux antibiotiques, les Hospices civils de Lyon (HCL) peuvent désormais « pêcher » dans les égouts des virus bactériophages pour en faire des médicaments.

Antibiorésistance : le CHU de Lyon, premier établissement français autorisé à produire des bactériophages

© Midjourney x What's up Doc

Le deuxième CHU de France a annoncé jeudi avoir obtenu de l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) la première autorisation délivrée à un établissement public de santé « en France et dans l’Union européenne » pour produire et distribuer ces virus mangeurs de bactéries, communément appelés phages.

Une arme contre l’impasse

Cette approche, la phagothérapie, est devenue cruciale face au fléau des résistances développées par certaines bactéries en raison de la surconsommation d’antibiotiques, surtout pour les patients dans une impasse thérapeutique.

Et à moindre coût pour l’assurance-maladie, puisque la ressource est inépuisable : les phages pullulent. C’est « l’organisme le plus abondant sur Terre, avec un nombre estimé à 10^31 » (10 suivi de 31 zéros), notamment « dans les environnements riches en bactéries (excréments, égouts...) », écrivent les HCL.

Cette autorisation de l’ANSM est « historique » parce que le CHU et ses partenaires publics, au terme de près de 10 ans de travaux, ont désormais l’autorisation de conditionner des phages à vocation médicale de bout en bout de la chaîne.

Des virus pêchés dans les eaux usées

Les premiers ont été « pêchés » en 2017 dans les eaux usées d’une station d’épuration de Lyon, explique le professeur Frédéric Laurent, microbiologiste responsable du laboratoire des phages thérapeutiques des HCL, en brandissant un flacon de quelques millilitres d’un liquide injectable directement dans les zones de l’infection.

Le processus de préparation et d’épuration, agréé à chaque étape par l’ANSM, est « sécurisé et réalisé à un coût maîtrisé », assure le professeur Vincent Piriou, président de la commission médicale des HCL.

Cap sur la souveraineté sanitaire

« Grâce à cette autorisation, les HCL, pionniers dans le domaine, ouvrent la voie à l’instauration d’une véritable filière publique de phagothérapie », qui va contribuer à forger la « souveraineté sanitaire de la France voulue par le président de la République pour réduire notre dépendance aux importations de médicaments », s’enthousiasme le scientifique.

« Aujourd’hui, 95 % des biomédicaments sont importés », explique le professeur Laurent. Jusqu’à présent, l’utilisation rare des phages dans des cas désespérés — des protocoles dits « compassionnels » — nécessitait de se procurer des phages auprès de start-up privées étrangères.

Autre avantage : les phages sont totalement inoffensifs pour l’être humain et sans effets secondaires, puisque le virus ne s’attaque qu’à la bactérie pour la détruire en quelques minutes, explique le professeur Laurent.

Et il se reproduit de 1 à 200 en 30 à 45 minutes dans le corps humain, générant ainsi sa propre armée pour aller détruire les autres bactéries infectieuses.

Un tsunami silencieux

L’enjeu de santé globale est crucial face au « tsunami silencieux » qu’est l’antibiorésistance, selon le professeur Laurent. Une « pandémie silencieuse » pour l’OMS, qui pourrait, sans action correctrice, tuer plus de 10 millions de personnes par an dans le monde d’ici à 2050. « Plus que le cancer et le sida », assure le professeur Piriou.

Pour lui, les HCL sont donc aujourd’hui le « leader français et européen en phagothérapie », une thérapie d’avenir qui puise pourtant ses racines dans des médecines anciennes.

https://www.whatsupdoc-lemag.fr/article/avec-smartbiotic-nous-voulons-lutter-contre-lantibioresistance-mieux-prescrire-et-sauver

Aux sources du Gange

Les phages ont été découverts à la fin du XIXe siècle quand le bactériologiste britannique Ernest Hanbury Hankin a observé qu’une substance dans les eaux du Gange, en Inde, semblait détruire les bactéries responsables du choléra. En 1915, le Franco-Canadien Félix d’Hérelle, de l’Institut Pasteur, étudie ces virus et les baptise « bactériophages » avant de les transformer en médicaments qu’il commercialise.

Pendant 50 ans, les pharmacies françaises distribueront des ampoules buvables sous la marque « Laboratoires du Bactériophage » d’Hérelle, avant que ces médicaments ne disparaissent progressivement avec la révolution médicale née de l’essor des antibiotiques après la Seconde Guerre mondiale.

Alors, les phages signent-ils la fin des antibiotiques ? « Non, absolument pas », coupe le professeur Laurent : « ils ne remplaceront pas les antibiotiques, qui vont rendre encore beaucoup de services, mais ils ont besoin d’être aidés dans certains cas ; c’est donc une thérapeutique complémentaire ».

Avec AFP

Aucun commentaire

Les gros dossiers

+ De gros dossiers