« On venait soigner des enfants, ils nous ont traités de terroristes » : Le chirurgien humanitaire Dominique Le Nen refoulé d’Israël

Article Article

Parti pour une mission humanitaire en Cisjordanie, le chirurgien breton Dominique Le Nen n’a jamais quitté l’aéroport de Tel-Aviv, accusé par les autorités israéliennes d’entretenir des liens avec le Hamas. Retenu puis renvoyé en France avec interdiction d’entrée sur le sol israélien, il revient sur ces 24 heures qui mettent brutalement fin à autant d’années d’engagement humanitaire en Palestine.

« On venait soigner des enfants, ils nous ont traités de terroristes » : Le chirurgien humanitaire Dominique Le Nen refoulé d’Israël

© DR

Chirurgien orthopédiste et traumatologue, professeur émérite des universités et créateur de SOS Mains à Brest, le Pr Dominique Le Nen a consacré une bonne partie de sa carrière à la chirurgie de la main et à la reconstruction des membres. Mais depuis 2002, son parcours médical s’écrit aussi en Palestine : d’abord dans la bande de Gaza, puis en Cisjordanie occupée, où il se rend régulièrement pour opérer des patients, notamment des enfants, et former les équipes locales.

Sa 29e mission humanitaire devait être l’une des dernières, ce sera probablement la toute dernière. Le 25 septembre dernier, alors qu’il doit rejoindre, avec son équipe médicale, la ville de Jénine, en Cisjordanie, il est intercepté à l’aéroport Ben Gourion de Tel-Aviv. Après plusieurs heures d’interrogatoire et une nuit en centre de rétention, il est renvoyé en France, et notifié d’une interdiction d’entrée en Israël pour dix ans.

 

« Il me dit que notre association a des connexions avec le Hamas et que nous sommes des terroristes » 

 

What’s up Doc : Vendredi dernier, vous atterrissez avec votre équipe médicale à l’aéroport de Tel-Aviv pour ce qui devait être l’une de vos dernières missions humanitaires en Palestine. Que se passe-t-il ensuite ? 

Dominique Le Nen : On se présente avec nos passeports. On nous demande pourquoi nous venons et où nous allons loger. Nous avions un hôtel réservé à Jénine. Dès qu’on prononce ce nom, on sent que ça pose problème. On nous fait patienter, puis nous sommes interrogés séparément.
On me pose beaucoup de questions sur mon passé, mes vingt années de missions en Palestine, mes séjours à Gaza, les personnes que j’y connais… Puis on me demande mon téléphone. L’agent de l’immigration tombe alors sur les échanges avec notre association et comprend que nous sommes venus pour faire de l’humanitaire, et non comme touristes, comme nous l’avions mentionné avant de partir. Il nous reproche alors d’avoir menti. 
Nos bagages sont ensuite passés au scanner et entièrement fouillés. Ils voient qu’ils contiennent du matériel médical. Après environ huit heures d’attente, d’interrogatoires et de fouilles, nous sommes conduits devant le responsable de l’immigration.

 

C’est à ce moment-là que les choses se compliquent pour vous. Que vous dit exactement ce responsable ?

DLN. : Je lui explique que notre association, le Palestine Children’s Relief Fund (PCRF) nous a demandé de passer au titre de touristes. Et là, il me répond que le PCRF a des connexions avec le Hamas – ce qui, bien sûr, est faux – et me répète à plusieurs reprises : « Vous êtes des terroristes ». Nous tombons des nues, nous l'avons très mal pris.
Il nous annonce ensuite qu’il refuse notre passage en Israël et que nous sommes interdits d’entrée dans le pays pendant dix ans. (Le document administratif remis par les autorités israéliennes – que nous avons consulté – ne mentionne pas de durée d’interdiction mais indique que toute demande d’autorisation de visite à l’avenir sera examinée « en fonction des circonstances au moment de la demande, ndlr).

 

« Le centre de rétention, c’était vraiment la prison : lits superposés, barreaux aux fenêtres, pas de téléphone ni d'affaires »

 

Pourquoi avoir indiqué le tourisme comme raison de votre visite alors que vous veniez pour une mission humanitaire ?  

DLN. : C’était, d’après les responsables du PCRF, la seule manière de pouvoir accéder au terrain. Ils m’ont expliqué, après coup, que l'association n’était pas enregistrée auprès des autorités israéliennes. Pour obtenir cet enregistrement, il aurait fallu, m’ont-ils dit, qu’ils fournissent les noms des Palestiniens avec lesquels ils travaillent, ce qu’ils ont refusé. Ils m’ont également expliqué que certaines équipes avaient réussi à passer en se déclarant comme touristes. Je ne comprends pas pourquoi cela n’a pas fonctionné pour nous.
En me renseignant, j’ai appris que 37 ONG humanitaires internationales ont perdu leur enregistrement auprès des autorités israéliennes depuis début 2026, parmi lesquelles MSF, Médecins du Monde ou Save the Children. (L’interdiction d’accès est justifiée officiellement par Israël par le non-respect des nouvelles règles d’enregistrement, qui consistent notamment à communiquer l’identité de leurs collaborateurs sur place, ndlr). 

 

Que devient votre équipe après la décision de vous refouler ?

DLN. : On nous annonce que nous repartirons en France le lendemain vers 16h30. Nous sommes conduits dans une camionnette vers un centre de rétention. C’était vraiment la prison : des lits superposés, des barreaux aux fenêtres, nos téléphones et nos affaires nous sont retirés. Il n’y a pas eu de violences ou de maltraitances, mais c’était carcéral.
Le lendemain, des agents de l’immigration nous conduisent jusqu’à la porte de l’avion. Nous n’avons toujours pas nos passeports, qui sont remis directement au commandant de bord. À partir de là, nous avons été bichonnés par les stewarts et les hôtesses. Puis, à notre arrivée à Paris, nous sommes remis à la police française. Mais là, tout s’est très bien passé, c’était simplement le protocole.

https://www.whatsupdoc-lemag.fr/article/dr-baptiste-andre-bord-de-la-flottille-de-la-liberte-jai-soigne-secouru-et-apaise-comme-un

Votre dernière leçon en Palestine remonte à avant le 7 octobre 2023. Aviez-vous déjà rencontré de telles difficultés avec les autorités israéliennes ?

DLN. : La première différence par rapport à mes missions passées, c’est cette autorisation (ETA) qu’il faut désormais remplir avant de partir. Avant, je n’avais rien à déclarer en amont : nous arrivions à l’aéroport, nous disions que nous allions à Jénine pour une mission humanitaire et nous passions sans problème. Je n’ai jamais été refoulé.
Après, je ne peux pas vraiment dire comment la situation a évolué sur le terrain : cette fois-ci, nous n’avons jamais franchi la zone internationale de l’aéroport.
 

« Dès qu’on met un ongle dans l’humanitaire, on a envie d’y mettre la main entière jusqu’à l’épaule »

 

Concrètement, qu’aviez-vous prévu de faire pendant cette mission à Jénine ? Quels patients deviez-vous prendre en charge et quelles interventions deviez-vous réaliser ?

DLN. : Nous organisons généralement des missions de huit jours à Jénine. Le premier jour est consacré aux consultations : les chirurgiens sur place sélectionnent des patients et nous pouvons en voir entre 60 et 100 dans la journée. Il y a ensuite toujours davantage de patients à opérer que ce que nous pouvons prendre en charge, donc il faut faire des choix.
Je fais de la chirurgie orthopédique et traumatologique, notamment chez l’enfant : chirurgie de la main et de l’épaule, séquelles de paralysie obstétricale du plexus brachial, transferts tendineux, reconstruction, greffes nerveuses…
Nous prenons également en charge des séquelles de plaies par balle ou de blessures de guerre. Cette fois, j’avais justement demandé au chef de service de sélectionner davantage de patients présentant ces séquelles.
Mais l’objectif est aussi de transmettre. Je travaille avec les équipes de Jénine depuis 2005 : nous suivons les patients, nous opérons ensemble et nous formons les chirurgiens sur place. C’est cette continuité et ces échanges qui sont intéressants.

https://www.whatsupdoc-lemag.fr/article/dr-meguerditch-terzian-former-les-medecins-locaux-cest-poser-les-bases-dune-medecine

À 69 ans, alors que cette mission devait être l’une des dernières, cette interdiction d’entrée marque-t-elle la fin de votre engagement en Palestine ou envisagez-vous de continuer autrement ? 

DLN. : Je pense malheureusement que oui, en tout cas sur place. À mon retour, j’ai appelé le consulat pour savoir comment déposer un recours contre cette interdiction. On m’a expliqué que j’avais un mois pour le faire auprès des autorités israéliennes et qu’il fallait passer par un avocat. Je ne pense pas engager cette procédure. 
J’avais prévu de faire encore deux ou trois missions au maximum, mais je ne pensais pas que cela se terminerait aussi brutalement. Dans dix ans, je serai de toute façon bien assez âgé. C’est un deuil énorme. 
Je vais bien sûr rester en contact avec les équipes palestiniennes. Nous pourrons continuer à échanger, donner des conseils ou organiser des staffs en visioconférence. Mais ces vingt-quatre années de missions sur place s’arrêtent probablement là.

 

Que représente cette expérience pour le chirurgien humanitaire que vous êtes ?

DLN. : De la révolte, de l’incompréhension et de la tristesse. Il s'agit d'une insulte aux principes mêmes de la médecine, particulièrement humanitaire, qui est un monde d’empathie. Nous venons parce qu’il y a des gens à soigner. Là on nous a empêchés de travailler avec une grande violence. Nous sommes encore tous choqués.
Pour conclure sur quelque chose de positif : apporter aux autres nos connaissances est absolument extraordinaire. Dès qu’on met un ongle dans l’humanitaire, on a envie d’y mettre la main entière et jusqu’à l’épaule. Cela crée des liens humains fabuleux. 

Aucun commentaire

Les gros dossiers

+ De gros dossiers