© Midjourney x What's up Doc
Le point bas a été atteint en 2023
C’est probablement le chiffre le plus spectaculaire des nouvelles projections de la Drees : à l’échelle nationale, le creux de la démographie médicale pourrait désormais être derrière nous.
Pour le mesurer, la Drees ne regarde pas seulement le nombre de praticiens. Elle calcule également une « densité standardisée », qui rapporte le nombre de médecins à une population dont chaque tranche d’âge est pondérée en fonction de sa consommation de soins médicaux en ville. Autrement dit, l’indicateur tient notamment compte du vieillissement de la population et de l’augmentation des besoins de soins qui l’accompagne.
Or cette densité standardisée des médecins en activité est passée de 353 en 1998, son plus haut niveau sur la série disponible depuis 1991, à un minimum de 315 en 2023.
Depuis, la courbe s’est déjà retournée : 316 en 2024, puis 317 en 2025. Et dans le scénario tendanciel de la Drees, l’accélération serait nette : 322 en 2026, 333 en 2030, 350 en 2033 et 356 en 2034.
C’est donc cette année-là que la France dépasserait pour la première fois le maximum observé en 1998. En 2040, la densité standardisée atteindrait même 406.
Le terme de « pénurie médicale » ne disparaîtra évidemment pas pour autant : une densité nationale ne renseigne ni sur la répartition géographique des praticiens, ni sur leur temps de travail, leur mode d’exercice ou leur capacité à prendre de nouveaux patients. Mais d’un strict point de vue démographique, le changement de cycle est majeur.
https://www.whatsupdoc-lemag.fr/magazine/57
Près de 74 000 médecins de plus en quinze ans
Le mouvement apparaît également dans les effectifs bruts.
Dans le champ retenu par le modèle ProMédI, les médecins en activité de moins de 70 ans, la Drees en comptabilise 218 325 en 2025. Ils seraient 231 660 en 2030, 257 322 en 2035 et 292 143 en 2040.
Soit près de 74 000 médecins supplémentaires en quinze ans et une progression de 34 %.
À ces praticiens s’ajoutent les étudiants de troisième cycle. Médecins et étudiants seraient ainsi 351 300 en 2040, contre 261 800 en 2025.
Pédiatres et anesthésistes en forte hausse, beaucoup moins d’ORL et de dermatologues
Tous les médecins ne profiteront pas du rebond de la même manière.
À l’horizon 2040, les anesthésistes-réanimateurs enregistreraient l’une des plus fortes progressions : +59 % par rapport à 2025. Les pédiatres gagneraient 42 %, les ophtalmologistes 38 % et les pneumologues 36 %.
La progression serait sensiblement moins rapide chez les généralistes : +27 %, avec 116 277 praticiens en 2040 contre 91 549 en 2025.
Et certaines spécialités resteraient presque à l’écart du rebond.
Spécialité | Médecins en 2025 | Médecins en 2040 | Évolution | Densité standardisée 2025 → 2040 |
| Anesthésie-réanimation | 12 877 | 20 502 | +59 % | 19 → 28 |
| Pédiatrie | 8 905 | 12 651 | +42 % | 13 → 20 |
| Ophtalmologie | 5 230 | 7 236 | +38 % | 8 → 10 |
| Pneumologie | 3 056 | 4 163 | +36 % | 4 → 6 |
| Médecine générale | 91 549 | 116 277 | +27 % | 133 → 160 |
| Psychiatrie | 13 833 | 17 013 | +23 % | 20 → 25 |
| Cardiologie | 6 782 | 7 912 | +17 % | 10 → 10 |
| Dermatologie | 3 289 | 3 822 | +16 % | 5 → 5 |
| ORL | 2 599 | 2 755 | +6 % | 4 → 4 |
Source : Drees, modèle ProMédI, scénario tendanciel. Médecins en activité uniquement.
Ainsi, le nombre de cardiologues progresserait de 17 % et celui des dermatologues de 16 %, mais une fois l’évolution des besoins de soins prise en compte, leur densité standardisée resterait pratiquement inchangée entre 2025 et 2040. Même constat pour les ORL.
En médecine générale, la situation s’améliorerait plus franchement : la densité standardisée passerait de 133 en 2025 à 160 en 2040. Mais il faudrait attendre précisément 2040 pour retrouver le niveau observé en 2012, qui était de 158.
Autrement dit, le rebond global des effectifs ne résoudra pas simultanément toutes les tensions.
Le « +30 % » dépend aussi de 2 500 médecins diplômés à l’étranger chaque année
Autre élément à ne pas perdre de vue : les projections ne sont pas des prévisions. La Drees le souligne elle-même. Elles reposent sur des hypothèses.
Le scénario tendanciel suppose notamment 12 200 entrées en deuxième année de médecine chaque année et l'arrivée en activité en France de 2 500 médecins diplômés à l'étranger par an.
Ce deuxième paramètre pèse lourd. Si la Drees fait tourner son modèle en supprimant totalement, de manière conventionnelle, ce flux de nouveaux diplômés à l'étranger, elle n'obtient plus 292 143 médecins en activité en 2040, mais 257 529. Soit environ 34 600 médecins de moins.
Dans ce scénario, les médecins et étudiants en troisième cycle seraient 316 500 en 2040, contre 351 300 dans le scénario tendanciel. La progression par rapport à 2025 serait alors d'environ 21 %, et non d'au moins 30 %.
Plus de médecins ne veut toujours pas dire moins de déserts médicaux
Reste enfin la grande limite de toute projection nationale : la répartition des praticiens.
Les données régionales de ProMédI montrent que les écarts pourraient rester très importants, y compris en médecine générale. En 2040, la densité standardisée des généralistes atteindrait par exemple 200 dans l'ancienne région Bretagne, contre 137 en Île-de-France et 133 dans l'ancienne région Centre.
Plus frappant : la Corse irait à contre-courant de l'amélioration nationale. La densité standardisée de généralistes y passerait, dans le modèle, de 140 en 2025 à seulement 110 en 2040.
Ces projections territoriales doivent être prises avec précaution, la Drees travaille ici sur les anciennes régions administratives et prolonge des comportements observés dans le passé récent. Mais elles rappellent une évidence : augmenter le nombre de médecins ne suffit pas à décider où ils exerceront.
La France pourrait donc sortir, au cours de la prochaine décennie, de la pénurie démographique globale qui a marqué les années 2010 et 2020. Cela ne signifie pas qu'elle sortira simultanément des déserts médicaux, des difficultés à trouver un médecin traitant ou des pénuries dans certaines spécialités.
Le plus dur semble être derrière nous sur le nombre. Sur l'accès aux soins, l'histoire est encore loin d'être terminée.
A voir aussi
Les maisons de santé pluriprofessionnelles : un modèle gagnant pour patients, soignants et systèmes de santé