Jeune film rangé - Critique de « Mémoire de fille », de Judith Godrèche

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Ernaux par Godrèche. La rencontre de deux figures majeures, associées de façon différente à un mouvement sociétal qui les dépasse, finit par phagocyter ce film imparfait, et lui nuire, sa principale qualité étant paradoxalement de le voir se chercher constamment.

Jeune film rangé - Critique de « Mémoire de fille », de Judith Godrèche

Tess Barthélemy dans Mémoire de fille de Judith Godrèche

© Windy Production - Moana Films

Annie, jeune fille normande de 17 ans ("et demi", comme elle tient à le rappeler) s'apprête à vivre sa première expérience hors du cocon familial : encadrante de colonie de vacances dans un château de sa région. Cette expérience va la changer à jamais et poser les jalons de la femme libre, et de l'écrivaine, qu'elle deviendra...

Le film, léché, démarre par une assurance qui s'avèrera trompeuse, ou plutôt intermittente, parce que tiraillée. L'on saisit d'emblée que Judith Godrèche souhaite réaliser un film important, qu'elle en est capable, et que des moyens lui ont été donnés pour ce faire. Et d'emblée se cristallise le possible problème, l'éventuel atout - mais finalement non - sur lequel il repose. Se succèdent deux scènes de chambre, où Annie, la fille du titre, écoute sur tourne-disques la même chanson de Brassens. La première, statique, permet d'apprécier pleinement la reconstitution soignée et gentiment chromo dont la solidité, la sophistication même, parcourra l'oeuvre. Dans la seconde, Annie réécoute la chanson à tue-tête et gueule par dessus, donnant libre cours à la silhouette et aux gestes gauches savamment construits par Tess Barthelemy. Cette cohabitation entre un film stylisé, sage, et un autre qui cherche à advenir, à compléter sans annuler, aboutit au spectacle d'une tentative qui évolue en lutte, un bel objet dont les jointures, les artifices sont trop visibles pour emporter l'harmonie et la puissance de l'ensemble. 

Un film étouffé par la stylisation voire le maniérisme

Le jeu de l'actrice principale, dont l'omniprésence nuit à l'existence des autres personnages, portés par des acteurs qui font ce qu'ils peuvent, et qui parfois peuvent beaucoup - l'on songe à Ariane Labed en mère rigide qui, elle aussi, fait comme elle peut, et surtout à Maïwène Barthélémy et Guslagie Malanda, révélées dans les très beaux Vingt dieux et Saint-Omer, rayons de soleil éclairant une réalisation terne et un contenu se vidant progressivement de ses enjeux - accentue la dichotomie originelle. La jeune fille un peu godiche se mue en beauté aérienne, de façon appliquée dans les deux cas. Si elle révèle par instants une vraie nature, une âme et un continent à explorer, tout ceci est étouffé par la stylisation voire le maniérisme qui s'y accole. Procédés malencontreux - POURQUOI une scène de danse ? - et  parfois difficilement excusables - l'on songe à l'esthétisation d'une crise de boulimie.

Le film se perd dans des concepts trop grands pour lui

Peut-être ce film, pour être apprécié, doit-il être vu avec un female gaze, ou par un habitué d'Annie Ernaux, a minima un lecteur de l'ouvrage ici adapté. Ne remplissant aucun des critères, nous nous contenterons de décrire notre déception et notre frustration, mais surtout l'ennui qui nous a gagné à mesure que le film se perd dans des concepts trop grands pour lui et dans une tendance illustrative installant la désagréable sensation de figures imposées au sein de la retranscription souhaitée d'une émancipation. 

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Demeurent des réflexions inhérentes à la réalisatrice plus qu'à l'objet filmique. Les inspirations perceptibles, et la même difficulté que celle à laquelle était confrontée la réalisatrice du Consentement quand il s'agissait d'intégrer à la fiction, ou plutôt à la fictionnalisation, le personnage de l'écrivain et le travail d'écriture. Le constat de l'absence totale du père, substitué par une mère remplissant tous les rôles, difficilement cernable. L'originalité de point de vue sur le traumatisme originel voire fondateur, les conséquences des effractions se concentrant sur le vécu d'humiliation, et l'ambivalence d'un affranchissement et de son aboutissement, entre revanche et indépendance. Un film, enfin, qui est constamment ramené à son aspect appliqué, mais qui est aussi l'illustration d'un travail encore en cours, peut-être d'un regard sur soi.

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