Burn-out : ne pas être le prochain

Pas un jour sans qu’on lise dans la presse un article sur le burn-out. Pas une semaine sans que nous ne soyons consultés par des personnes en souffrance au travail, qui viennent malheureusement trop tard, après s’être effondrées. Dans notre méta-analyse publiée dans le Journal of Affective Disorders*, nous avons retrouvé qu’un médecin sur deux était en burnout, et 5% en burnout sévère. Le chiffre montait jusqu’à 57% chez les urgentistes.

Devant ce constat alarmant, nous avons la conviction que le psychiatre et l’avocat peuvent revêtir d’autres habits que ceux des pompiers quand l’incendie a opéré des ravages, que tout a brûlé, et que tout doit être reconstruit. Aller voir un psychiatre n’est pas un aveu de faiblesse ou de fragilité, aller voir un avocat ne constitue pas une menace ou une déclaration de guerre lancée à un employeur. L’accompagnement d’une personne en souffrance, qu’elle souffre d’un épuisement professionnel ou d’un harcèlement professionnel doit être pluridisciplinaire à l’image des RCP.   

Pourquoi fait-on un burn-out ? Qui sont les grands brûlés du travail ? Certaines personnes sont-elles prédisposées au burn-out et au harcèlement professionnel ? Comment identifier les signes avant-coureurs ? Comment repérer les harceleurs ? Comment réunir des preuves ? Forts du constat qu’aucun ouvrage ne proposait à ce jour que le simple diagnostic de la situation, nous avons combiné l’approche innovante de deux professions, le psychiatre et l’avocate, pour soigner la souffrance professionnelle et proposer des solutions pour sortir du tunnel et insuffler l’espoir à ceux qui sont en situation de souffrance au travail. Au travers de nombreux témoignages, nous avons voulu partager notre expérience, nos méthodes pour aider, conseiller et prévenir ce mal du siècle au travers de notre ouvrage « Voyage au cœur de la souffrance : regards croisés d’un psychiatre et d’une avocate sur le burn-out et le harcèlement professionnel » (Editions JC Lattès)
 
Le burn-out
Selon la définition médicale internationale la plus répandue, c’est un syndrome d’épuisement professionnel comportant trois dimensions :

  • L’épuisement émotionnel ;
  • La dépersonnalisation ;
  • Le manque d’accomplissement personnel / la perte de sens.

Ce syndrome a un fort retentissement dans la vie professionnelle et personnelle de l’individu, et peut s’accompagner de troubles psychiatriques authentiques comme un trouble anxieux, une dépression majeure ou un état de stress post-traumatique.
 
Le burn-out ne survient pas du jour au lendemain même si l’effondrement est spectaculaire, comme un coup de tonnerre dans un ciel serein. Le burn-out n’est pas un simple état d’âme. Il existe des séquences que l’on peut repérer :
- la phase d’engagement,
- la phase de sur engagement,
- la phase de résistance,
- la phase d’effondrement.
La phase d’effondrement est celle au cours de laquelle la personne développe une dépression caractérisée pouvant se compliquer d’idées suicidaires. C’est la partie visible du burn-out. Les personnes qui en sont victimes aussi bien que les témoins ont ignoré les trois phases précédentes. Les personnes qui en sont victimes ont souvent disparu du jour au lendemain de leur entreprise, de leur service. Les personnes qui ont vécu un burn-out décrivent une implosion intérieure, un arrêt sur image, un décollement du réel, le jour où tout bascule, et l’entrée dans le tunnel du burn-out qui commence souvent par un phénomène de sidération.
Le caractère en apparence explosif du burn-out répond en vérité à un processus insidieux qui peut être prévenu s’il est pris en charge à temps. Toutes les personnes qui nous consultent ont pourtant connu des signes avant-coureurs de leur burn-out laissant présager leur futur et brusque effondrement : des manifestations émotionnelles s’accompagnant de peurs diffuses, de tensions nerveuses, d’une humeur triste, d’une irritabilité, d’une hyper-réactivité, d’un sentiment de dévalorisation lié à une autodépréciation ; des manifestations cognitives, notamment une diminution de la capacité à se concentrer, une tendance à la rumination en ressassant les mêmes sentiments d’incompréhension, de doute, de culpabilité, de colère ; des manifestations comportementales, notamment le repli sur soi, l’isolement, l’émergence de comportements agressifs illustrant une diminution de la tolérance à la frustration, comportements qui peuvent s’assortir d’addictions ; des manifestations physiques avec des troubles du sommeil, la « boule au ventre », une fatigue chronique, des douleurs lombaires, des maux de tête, des vertiges, des palpitations cardiaques, des affectations dermatologiques…
Les manifestations de la souffrance peuvent prendre tous les masques, et découlent souvent de l’activité de l’axe du stress et de l’augmentation de l’hormone de stress, le cortisol. Tous les systèmes peuvent être touchés : la tête, le système respiratoire, l’immunité, le système endocrinien, le microbiote intestinal, le squelette, le cœur allant parfois jusqu’à l’infarctus, l’attaque cérébrale ou un syndrome du tako-tsubo.
 
Les professionnels de santé sont plus à risque
Certaines professions sont à risque dont les médecins : c’est le « feu à l’hôpital ». Tous sont pourtant de « bons petits soldats » : des personnes animées par un forte croyance dans le sens de leurs actions, et de leur contribution à la réussite collective ; des personnes hyper investies, exigeantes, pour lesquelles le travail contribue à définir leur identité en tant qu’individu, à leur conférer une authenticité, à se sentir utile, à s’accomplir. Tomber sept fois, se relever à huit. Et pourtant à neuf, le bon petit soldat s’effondre brutalement.
 
Les professions à vocation comme les métiers de la santé sont plus exposées que d’autres au risque du burn-out, qui intervient quand on doute ou que l’on désespère du sens de son exercice professionnel. Le burn-out se traduit par la perte du sentiment d’accomplissement que l’on associe en temps normal à la pratique de la médecine. Et une mise à distance du patient par la dépersonnalisation. Quand un praticien se met à parler de l’appendicite de la chambre 21, ou à traiter les patients comme des dossiers, c’est bien souvent le signe qu’il a mis en place un mécanisme de défense qui a pour fonction de tenir à distance le malade et sa souffrance.
 
Or les soignants et dans une moindre mesure les aidants rechignent à consulter en cas de souffrance au travail. Il y a un déni de cette « affection des battants » chez les professions médicales : il s’agit de ne pas se plaindre et d’endurer.
 
En France, les professionnels de santé ont un risque de suicide plus élevé que celui de la population générale selon l’Institut de Veille Sanitaire (34,3 vs 33,4/100000).
En 2018, nous avons publié une étude incluant 10985 étudiants en médecine et jeunes médecins qui a montré que 12% avaient un suivi psychiatrique, 20,5% étaient des consommateurs réguliers d’anxiolytiques, et 17,2% des consommateurs d’antidépresseurs. La même année, nous avons publié une compilation des travaux évaluant le burn-out chez les médecins. Notre objectif était de produire des données nationales pour alerter de ce syndrome, permettre une évaluation des politiques publiques et identifier des facteurs de risques. L’étude rassemble des témoignages de 15 000 praticiens hospitaliers ou ambulatoires qui ont répondu à un questionnaire international sur le burn-out. Elle révèle que 49% des médecins éprouvent au moins un des trois symptômes caractéristiques de ce syndrome, qui se manifeste sous une forme sévère dans 5% des cas. Cette proportion est bien supérieure à la moyenne des autres secteurs et monte à 57 % chez les urgentistes. Et ce phénomène ne se limite pas à la France, une autre étude récente a rapporté un taux de 67 % de burn-out chez les 109 000 médecins évalués dans quarante-cinq pays.
Le système médical français, présenté à juste titre comme l’un des plus performants pour les patients, ne protège pas suffisamment les médecins. Une analyse de plusieurs études publiée dans le Journal of the American Medical Association (JAMA) conclut qu’un médecin en burn-out a deux fois plus de chance de mettre en danger la sécurité du patient.
 
Des données inquiétantes dans la mesure où le burn-out est une cause majeure d’arrêt de travail, mais également de dépression, d’addiction, voire de suicide chez les médecins.
 
Témoigner, parler, repérer
Au-delà des ouvrages existant sur le sujet, nous avons identifié les solutions à mettre en place en fonction des situations. Quand contacter un avocat, un psychiatre, quand amorcer une psychothérapie, prendre un antidépresseur, quand choisir d’agir, d’accepter ou de partir et comment faire concrètement. Nous avons agrémenté ce livre de témoignages pour amener nos lecteurs en souffrance à amorcer le changement et les professionnels à dessiner des parcours pour accompagner au mieux leurs clients/patients.
Nous avons de nombreux retours de lecteurs nous disant « j’ai enfin pu mettre des mots sur ma situation » et de collègues nous disant qu’ils ont enfin compris les mécaniques sous-tendant la souffrance professionnelle.
Ainsi, nous espérons sensibiliser un large public d’individus, de professionnels et de décideurs pour enrayer ce mal du siècle dont chacun convient qu’il est plus que jamais d’actualité si l’on considère l’impact de la crise sanitaire du coronavirus sur les équipes soignantes.
 

Me Sophie Reichman est avocate au barreau de Paris. Formée à la médiation, elle est une promotrice de la négociation raisonnée qui fait à chaque instant la preuve de son efficacité dans l’appréhension et la gestion des risques psychosociaux et l’accompagnement des personnes en souffrance.
Le Dr Guillaume Fond est psychiatre, enseignant et chercheur à l’Assistance Publique des Hôpitaux de Marseille et à la faculté de médecine Aix-Marseille secteur Timone. Il a déjà publié : « Devenez la meilleure version de vous-même en 3 étapes : manuel de développement personnel (Ellipses) et « je fais de ma vie un Grand Projet » (Flammarion)

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Source: 

*Kansoun et al. 2019 doi: 10.1016/j.jad.2018.12.056

Portrait de WUD invité

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