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Faciliter le dévoilement des violences sexuelles infligées aux enfants, aux lourdes conséquences sur la santé et la vie des victimes, est un enjeu de santé publique majeur, estime un pédopsychiatre, alors que l'Éducation nationale et les députés travaillent sur le recueil de la parole des enfants.
« Chaque jour ou presque, une ado vient nous dire qu'elle a été agressée sexuellement », déclare à l'AFP le Dr Théo Mouhoud, qui dirige la maison des Adolescents de Bobigny, en Seine-Saint-Denis.
« Notre boulot, c'est d'aider l'adolescent ou l'enfant à parler et porter sa parole vers la justice », dit-il. « Mais quand il le fait, ce qu'on entend tout le temps en consultation, de la part du parent, c'est soit un silence, soit du doute voire de l'agressivité : "T'es sûr de toi ?" ou "C'est la cata", très rarement de la compréhension, de la protection familiale », regrette le pédopsychiatre.
Pour la première fois cette année, le questionnaire annuel distribué aux élèves de la grande section de maternelle à la terminale, sur le harcèlement scolaire incluera des questions sur les violences sexistes et sexuelles.
De leur côté, les députés planchent sur l'instauration d'un entretien annuel pour déceler tôt des signes de maltraitance ou d'inceste, dans l'article 30 de la loi intégrale contre les violences sexistes et sexuelles.
Une victime sur deux se confie pour la première fois à l'âge adulte
En France, 160 000 enfants subissent des violences sexuelles chaque année, dans huit cas sur 10 dans la famille, selon la Commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Civiise).
Or si le mineur « n'est pas entendu par les adultes, si les violences sexuelles sont niées ou pas suivies d'action, généralement, il se taira à jamais », rapporte Théo Mouhoud. D'autant que l'agresseur « met en place un paradoxe : celui qui devait aimer et protéger est celui qui violente. Pour sa victime, c'est très compliqué à comprendre ».
Et celui ou celle qui dénonce des violences « a conscience qu'il va détruire l'équilibre de la famille (...). Paradoxalement, c'est lui qui va porter la culpabilité d'envoyer en prison l'agresseur qui lui avait dit : "C'est notre petit secret" ».
C'est pourquoi « l'inceste reste la difficulté majeure : si c'est au sein de la famille que les abus ont lieu, il sera très compliqué » de les dénoncer, souligne le pédopsychiatre.
Or plus les révélations sont retardées – plus d'une victime sur deux se confie pour la première fois à l'âge adulte, selon des études – plus les traitements nécessaires le seront. Avec de lourdes conséquences sur la santé – dépression, anxiété, stress post-traumatique, scarifications, addictions, risque suicidaire... –, la scolarité, la socialisation.
Un risque de trouble psychiatrique deux à trois fois plus élevé
Ces victimes ont un risque de trouble psychiatrique deux à trois fois plus élevé, un risque aussi de « revictimisation » : se remettre en danger et subir d'autres violences. Et toute leur vie, « des troubles émotionnels, des difficultés à se lier, à réussir leur vie de couple, leur parentalité, leurs études, leur vie professionnelle », énumère Théo Mouhoud.
« Une prise en charge précoce permet une trajectoire de vie bien plus favorable : c'est un enjeu de santé publique majeur », souligne le pédopsychiatre, dont la thèse de doctorat analyse les obstacles au dévoilement des violences sexuelles commises au sein de l'Église.
Qu'elles soient commises « dans le cadre familial ou parafamilial », dit-il, « elles impliquent systématiquement un abus de confiance et d'autorité, dans des contextes (sportif, scolaire, etc.) où un adulte exerce un pouvoir sur un enfant ».
« Mieux écouter les enfants »
Étudié dès les années 1980 par des chercheurs anglo-saxons, le « processus de dévoilement » (« disclosure process ») des violences sexuelles, et ses blocages, institutionnels et culturels notamment, ne l'est pas assez en France, selon ce praticien.
« Aujourd'hui, grâce aux médias, à Metoo, à Internet, aux travaux autour de l'inceste, du patriarcat et du féminisme, le dévoilement va un peu plus vite », souligne Théo Mouhoud. « Mais il faut mieux former les enquêteurs, assistants sociaux, infirmiers, enseignants, psychologues, psychiatres... on est très en retard sur le Québec par exemple », juge-t-il.
« Et mieux écouter les enfants, c'est essentiel, mais ça ne règle pas le problème initial : il y a des abus sexuels tout le temps, partout, comment on s'y attaque ? », conclut le pédopsychiatre.
Avec AFP