La tribune d’un médecin sur les « Flying doctors » dans la Nièvre : « La désertification médicale : enfant du pétrole »

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Paul-Simon Pugliesi, est praticien hospitalier au service de réanimation du Centre hospitalier William-Morey à Chalon-sur-Saône. Mais il enseigne aussi les futurs médecins et infirmiers sur la Santé environnementale, c’est à dire les liens entre les enjeux énergétiques et climatiques et la Santé humaine. Et forcément, l’actualité des médecins embarqués chaque semaine en Jet privé pour voler 200 km entre Dijon et Nevers, a provoqué chez lui l’envie de prendre la plume pour nous partager une réflexion…

La tribune d’un médecin sur les « Flying doctors » dans la Nièvre : « La désertification médicale : enfant du pétrole »

Le 26 janvier 2023, 8 médecins débarquent sur le tarmac à Nevers, après un vol de 25 minutes au départ de Dijon.

© Captures BFM

Le 26 janvier dernier, un avion transportant 8 médecins a décollé de Dijon en direction de Nevers. Il s’agit du premier « pont aérien » de soignants de l’histoire du pays, une expression qui ne manque pas de faire écho à certaines heures sombres de notre Histoire. La ville de Nevers serait-elle l’équivalente du Stalingrad de 1942 ou du Berlin de 1948 ? A en croire les données disponibles sur l’espérance de vie à la naissance de Nivernais (une des plus faibles de France)(1), et la densité médicale du département de la Nièvre (près de deux fois inférieure aux Alpes-Maritimes et quatre fois inférieure au département de Paris)(2), il semblerait en effet que ce territoire puisse être qualifié de « Berlin sanitaire ». Ces flying doctors, sorte de héros en blouse blanche, à mi-chemin entre le Georges Clooney de la série Urgences et le Tom Cruise de Top Gun constituent donc bien une réponse à une problématique que l’on peut sans hésiter qualifier d’urgence sanitaire. L’objet de cette prose n’est donc pas de critiquer cette initiative pour elle-même, mais de dénoncer la faiblesse politique qu’elle illustre ainsi que les paradoxes qu’elle suscite.

« Il faut traiter la désertification médicale non pas comme une pathologie à part entière, mais comme le symptôme d’un mal plus profond. »

Le constat est donc le suivant : le nombre de médecins exerçant à Nevers et dans la Nièvre en général est insuffisant et toutes les politiques de repeuplement sanitaire tentées jusqu’à présent ont échoué. Quelles en sont les causes ? Certes les départs en retraite s’enchainent, certes le numerus clausus fut mal étalonné, certes les médecins d’aujourd’hui, reflet de l’ensemble de la société, n’ont plus les mêmes aspirations professionnelles que leurs aïeux. Toutefois, bien que réelles, ces explications n’expliquent pas pourquoi la Nièvre est frappée de plein fouet par la pénurie au point de nécessiter la mise en place d’un pont aérien. Pour répondre à cette question, il faut traiter la désertification médicale non pas comme une pathologie à part entière, mais comme le symptôme d’un mal plus profond. En effet, ce ne sont pas uniquement les médecins qui ont déserté la Nièvre. Il s’agit d’un mouvement global de désertification de cette zone, celui-ci s’effectuant au détriment des gens qui y vivent encore. Les énergies fossiles, et plus particulièrement le pétrole qui permet le transport rapide et massif de nourriture de la campagne vers les villes, ont permis de bâtir une société où 86% de la population française réside dans un pôle urbain ou dans une zone sous l’influence de l’un d’eux.

« Les déserts médicaux ne sont effectivement qu’un symptôme d’une pathologie plus diffuse que constitue la métropolisation de la société. »

L’attractivité économique ainsi que les commodités de la vie s’étant concentrées dans ces métropoles, les cadres ont fait de même (les zones rurales autonomes comptent 7% de cadres contre 21% dans les zones urbaines)(3). Présenté comme cela, il apparaît que les déserts médicaux ne sont effectivement qu’un symptôme d’une pathologie plus diffuse que constitue la métropolisation de la société. Le pont aérien et les flying doctors ne peuvent donc être vus que comme un traitement symptomatique. Pas inutile, mais inopérant si l’objectif est la guérison. Le paracétamol peut calmer les maux de tête des patients souffrant de tumeur cérébrale, mais il ne les guérit malheureusement pas. Se contenter d’affréter des avions sans qu’une politique sérieuse de régulation de la métropolisation ne soit menée en parallèle revient à renoncer à guérir la maladie en ne traiter que les symptômes. En d’autres termes, cela signifie que nous acceptons que le système de santé de la Nièvre est en soins palliatifs.

« Que se passera-il quand le déclin annoncé de la ressource pétrolière nous frappera de plein fouet ? Que deviendront les flying doctors ? Que deviendront les malades de Nevers ? »

Au-delà de la faiblesse politique de cette démarche, il semble que l’épisode des flying doctors soit un véritable paradoxe énergétique. Comme mentionné plus haut, la désertification (médicale et non médicale) de la ruralité nivernaise s’explique sur le long terme par la métropolisation de notre société, elle-même rendue possible par le pétrole qui permet chaque jour aux centaines de milliers de camions qui circulent en France de distribuer nourriture et marchandises aux millions de citadins des mégapoles et métropoles comme Dijon (ville d’origine des flying doctors). Ainsi, au même titre que la croissance économique serait nécessaire à la résolution des problèmes écologiques qu’elle a elle-même créée, le kérosène des avions serait la solution aux problèmes causés par le diesel des camions. Au-delà l’aspect climatique qui, on peut le comprendre, ne constitue pas l’urgence immédiate de la population niversaise, cette solution consistant à utiliser l’or noir pour traiter la maladie dont il est lui-même la cause, est un signe de l’inquiétante relation de dépendance que notre société entretient avec les énergies fossiles. Que se passera-il quand le déclin annoncé(5) de la ressource pétrolière nous frappera de plein fouet ? Que deviendront les flying doctors ? Que deviendront les malades de Nevers ? Que deviendront les métropoles et les gens qui y vivent ?

https://www.whatsupdoc-lemag.fr/article/le-sos-dun-medecin-sos-en-detresse-ou-plutot-en-colere-fait-notre-maximum-soyez-polis-au

L’enjeu est donc considérable et la solution à ce problème est tout sauf évidente. Or, il semble qu’à ce stade, nous nous contentons de mettre des pansements sur des jambes de bois. Tel un héroïnomane, notre société accroc à l’énergie s’injecte une dose supplémentaire de drogue avec ce pont aérien, et ce dans le but d’atténuer un mal-être causée par cette même drogue. Peut-être est-il temps de réfléchir à une stratégie de sevrage…

Par Paul-Simon Pugliesi

Source:

1- www.insee.fr/fr/statistiques/2012749
2-  www.insee.fr/fr/statistiques/2012677#tableau-TCRD_068_tab1_departements
3- www.insee.fr/fr/statistiques/5039991?sommaire=5040030
4- theshiftproject.org/article/nouveau-rapport-approvisionnement-petrolier-europe/
5- theshiftproject.org/article/nouveau-rapport-approvisionnement-petrolier-europe/
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