La patte Brizé

Critique de "Un autre monde", de Stéphane Brizé (sortie le 16 février 2022)

Un directeur de site d'un groupe industriel réalise peu à peu que sa vie et sa personne se délitent sous l'effet des injonctions sans cesse renouvelées de sa direction nationale. Stéphane Brizé boucle sa trilogie sur le Capital par un film âpre et juste qui décrit au plus près la mécanique déshumanisante du marché et ses conséquences sur les cadres, cette catégorie professionnelle prise entre le marteau et l'enclume d'objectifs inconciliables. 

La force qui émanait de La loi du marché et que l'on retrouve dans le nouveau film de Stéphane Brizé, n'est pas tant son message, implacable et limpide, certains diront démonstratif, que le sentiment que dans chacun de ces deux films, auquel on pourrait ajouter le magnifique Quelques jours de printemps, déjà avec Lindon, chaque plan, chaque mot, chaque élément de son langage cinématographique, simple et direct, est essentiel. De ces films qui tracent une ligne sans jamais en dévier, avec à la fois la rectitude d'une règle et le tranchant d'une lame. 

Le film reprend le dispositif du cas de conscience auquel était confronté le chômeur longue durée de La loi du marché, mais ce dilemme concerne cette fois un cadre dirigeant que sa direction nationale considère de plus en plus comme un simple exécutant. Situation bien connue pour quiconque évolue dans les sphères de toute grande entreprise, la fonction de cadre est particulièrement à risque de burn out tant sont majeures les contradictions auxquelles expose ce rôle de jonction entre la direction et les employés, réceptacle des exigences et déceptions de chacun. Elle semble surtout servir de pare-feu à une organisation pyramidale où les paliers d'exécution se multiplient afin de diluer voire de dissoudre toute possibilité de contestation. L'obstacle étant toujours tapi au moins deux échelons plus haut... 

Ce n'est pourtant pas cette description, somme toute assez classique, qui rend cet Autre Monde marquant. Mais dès lors que Brizé s'attarde sur les conséquences directes ou indirectes de cette dépression progressive qu'engendrent la perte de sens tout autant que la lutte pour ne pas regarder en face la déshumanisation qui est à l'oeuvre. Dépression, destruction à laquelle Lindon offre son visage tel un bloc de marbre ou une toile blanche pour peu à peu se matérialiser, s'exprimer dans toutes ses nuances silencieuses. Ce travail de l'acteur et du metteur en scène sur ce visage, cet affaissement incarné, est le premier aspect impressionnant autant qu'impressionniste du film.

Il faut également souligner le rôle du langage comme élément central d'illustration de la thèse de Brizé. Langage souvent technique, parfois pléthorique, comme dans cette scène de divorce ou encore de visite immobilière, circonlocutoire pour mieux, et tellement bien, capter tout ce qui n’est pas dit, juste exprimé  par les regards, les attitudes. Langage déshumanisant, soit par sa façon d'aligner les chiffres - et comment ne pas être saisi par le parallèle établi avec le délire comptable dans lequel se noie le jeune fils, interprété avec une justesse sidérante par un Anthony Bajon à la fois habité et déroutant de naturel - soit par celle qu'ont, lors de leurs réunions successives, les différents dirigeants de tourner autour du coeur du propos pour finalement ne jamais réellement l'atteindre. Un langage direct utopique pour qui se refuse à une réelle rencontre, une confrontation féconde. Un langage qui se fait à la fois impasse et non sens. Une parole impossible. C'est fort, très fort. 

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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