© Midjourney x What's up Doc
« Je vous écris afin de vous demander de toute urgence, et ce publiquement, l’appel en faveur de la libération immédiate de tous les travailleurs de santé palestiniens détenus arbitrairement par les autorités israéliennes », écrit la présidente de MSF, Dr Isabelle Defourny, dans une lettre adressée le 1er octobre au Pr Stéphane Oustric, président du CNOM, et au Dr Philippe Cathala, délégué général aux affaires européennes et internationales.
Dans ce courrier, que nous avons pu consulter, la généraliste demande au CNOM de porter cette revendication auprès de l’Association médicale mondiale (AMM), dont l’Assemblée générale se tient du 7 au 10 octobre à Rotterdam (Pays-Bas).
L’AMM avait déjà adopté l’an dernier une résolution demandant à Israël de respecter la neutralité médicale et de procéder à la « libération immédiate et inconditionnelle de tout le personnel de santé arbitrairement détenu ». Le texte appelait également l’État hébreu à faciliter l’accès d’enquêteurs indépendants et à garantir que les responsables de crimes répondent de leurs actes en vertu du droit international.
Mais cette résolution « n’a pas été suivie d’effets », explique à What’s up Doc la Dr Isabelle Defourny. « On voudrait sortir du symbolique et que l’AMM rediscute clairement » les moyens pouvant être mis en œuvre. À défaut de libération, cela pourrait passer, par exemple, par « la mise en place d’une investigation pour rendre compte des conditions de détention » des soignants incarcérés, avance-t-elle.
L’ONG espère aussi une mobilisation de l’Association médicale israélienne (IMA), principale organisation représentative des médecins israéliens et membre de l’AMM, dont Isabelle Defourny juge la position « relativement molle ». « Elle a potentiellement un certain pouvoir d’influence auprès de la société et des politiques israéliens », estime-t-elle.
Conditions de détention indignes signalées
Les témoignages rapportés font état de conditions de détention « inhumaines » ainsi que des traitements « assimilables à de la torture », dénonce MSF dans sa lettre.
Selon sa présidente, ces arrestations et détentions « arbitraires » s’inscrivent plus largement dans une attaque globale contre le système de santé palestinien, dont elle juge l’ampleur « inédite dans un conflit contemporain ».
« Les arrestations de personnel, c’est dans la même logique que les destructions d’hôpitaux : faire en sorte que la population palestinienne n’ait pas accès aux soins », estime-t-elle, rappelant que plus de 90 % des hôpitaux de Gaza ont été endommagés ou détruits (chiffres de l'ONU) depuis octobre 2023.
Israël justifie de son côté les opérations ciblées contre des établissements de santé par leur utilisation présumée à des fins militaires par le Hamas ou d’autres groupes armés.
« Nous avons travaillé dans de très nombreux hôpitaux de Gaza, nous avons quitté une vingtaine de fois nos lieux de soins en raison des attaques israéliennes, jamais nous n’avons constaté que des membres du Hamas utilisaient ces structures comme des lieux de commandement, ni ne sommes tombés sur des cachettes d’armes ou quoi que ce soit », assure Isabelle Defourny. « Au contraire, c’était des hôpitaux fonctionnels, remplis de patients et de soignants : rien qui ne justifie qu’ils soient pris pour cible ».
450 soignants détenus ou disparus depuis octobre 2023
Dans sa lettre, MSF affirme qu’au moins 446 professionnels de santé palestiniens ont été détenus ou portés disparus entre octobre 2023 et avril 2026 et que six seraient morts en détention, des chiffres avancés par plusieurs organisations. Par ailleurs, plus de 1 700 travailleurs de santé ont été tués à Gaza depuis le début de la guerre, selon l'OMS.
En juillet, MSF faisait état de 95 professionnels de santé palestiniens toujours détenus par les autorités israéliennes. Parmi eux, une quinzaine seraient des médecins.
L’ONG cite notamment le cas du Dr Mohammed Obeid, chirurgien orthopédiste travaillant avec MSF, arrêté en octobre 2024 lors d’une opération israélienne à l’hôpital Kamal Adwan, dans le nord de Gaza. Il est détenu depuis près de deux ans sans contact avec sa famille, selon MSF.
« On sait qu’il est en vie, qu’il est affaibli, mais on a un accès très compliqué à lui », poursuit Isabelle Defourny. « On espérait qu’il allait pouvoir avoir une audience pour avoir une idée de ce qui lui est reproché, mais ce n’est pas arrivé », dit-elle.
Le cas du Dr Hussam Abu Safiya
MSF rappelle également le cas très médiatisé du Dr Hussam Abu Safiya, directeur de l’hôpital Kamal Adwan, arrêté par l’armée israélienne fin décembre 2024. Le pédiatre est toujours détenu sans inculpation ni procès en vertu de la loi israélienne sur les « combattants illégaux ». La Cour suprême israélienne a confirmé en juin la prolongation de sa détention au moins jusqu’en octobre.
Israël affirme que le Dr Abu Safiya travaille pour le Hamas et qu’il a exploité sa position à la tête de l’établissement au profit de celui-ci. Des publications palestiniennes et une photographie antérieurs au 7 octobre 2023 le présentent effectivement comme colonel au sein des services médicaux militaires de Gaza, sans toutefois établir son implication dans les activités du mouvement islamiste.
Les autorités israéliennes assurent disposer de « renseignements concrets » à son encontre, mais ceux-ci restent classifiés et n’ont été communiqués ni au médecin ni à son avocat. Il n’a, à ce jour, fait l’objet d’aucune inculpation pénale.
L’avocat du médecin alertait en juillet sur la dégradation inquiétante de son état de santé et rapportait des actes violents commis à son encontre. L’administration pénitentiaire de l’État hébreu a balayé ces accusations et affirmé traiter les détenus conformément aux normes légales et sanitaires.
Définir une position commune
L’Association médicale mondiale (AMM) est une organisation internationale créée en 1947 qui fédère aujourd’hui plus d’une centaine d’associations médicales nationales, dont le CNOM pour la France.
Son Assemblée générale, qui se réunit chaque année, constitue son principal organe de décision. Elle adopte notamment les déclarations, prises de position et résolutions qui définissent les positions de l’AMM sur des questions d’éthique médicale, de santé et de droits humains. Ses résolutions ne comportent toutefois pas de caractère contraignant pour les États.
« Il est impératif que l’AMM continue de joindre sa voix à celles qui appellent les États à respecter et à renforcer la protection des soins médicaux dans les conflits armés », conclut Isabelle Defourny dans sa lettre, appelant l'Ordre des médecins à faire pression sur les instances compétentes, les autres associations médicales membres et les autorités politiques françaises.
Sollicité, le CNOM n’a pas souhaité réagir directement à la lettre de MSF. Il a simplement rappelé que, par l’intermédiaire du Dr Philippe Cathala, qui préside le comité stratégique de l’AMM, il « est pleinement associé aux actions menées par l’AMM » et qu’il « privilégie une démarche collective afin de porter une voix forte et cohérente de la profession médicale à l’échelle internationale ».
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