Ukraine, What’s up doc à l’hôpital de Mykolaiv : «Je continue mon travail, même si le soir, je rentre et je pleure beaucoup, mais je continue»

Mykolaiv, en Ukraine.

Lorsqu’on arrive devant ce petit établissement, rien ne laisse à penser qu’il s’agit d’un hôpital, ici dans le quartier Korabel’nyi de Mykolaiv, au sud de la ville. Il faut entrer par une barrière automatique, et se garer sur une route sablonneuse. L’hôpital ressemble à un bâtiment digne des grandes années de l’URSS. Tout en brique, bordé d’un jardin où poussent quelques tulipes, entourées d’herbes hautes, peu entretenues, mais la priorité n’est pas là, en temps de guerre.

L’intérieur du bâtiment est un véritable labyrinthe, peu de lumières et un sol couvert de linot gondolé par le temps. Les fenêtres elles sont quadrillées de ruban adhésif. Cela leur permet d’être protégées du souffle, en cas d’explosion dans les environs, et qu’elles ne volent pas en éclats, blessant des patients, ou même, du personnel.

Dans cet hôpital, la guerre a bouleversé les habitudes de tous. L’eau de la ville a été coupée à la suite de combats à proximité des canalisations alimentant la ville. A chaque étage, sur la terrasse de l’hôpital, des grandes réserves d’eau. “Nous avons besoin d’à peu près 500 litres d’eau par jour,” explique le chirurgien en chef. Le sol est balayé et plus vraiment lavé, et les toilettes des patients sont réalisées avec le moins d’eau possible.

Tatiana, 61 ans est allongée sur un lit du département de traumatologie. “C’est la première fois de ma vie que je viens à l’hôpital” explique-t-elle. Il y a deux semaines, une bombe à fragmentation a explosé à côté d’elle, déchirant ses jambes par des morceaux de shrapnels (éclats d’obus à balles). “Vous savez, ces bombes peuvent exploser pendant 40 heures.”

Après sa blessure, son fils a appelé les secours. “Moins d’une heure plus tard, j’étais à l’hôpital” sourit elle, rassurée. Elle a été opérée par le chef du service de chirurgie, Vichislav Yourivich. “Ce sont des opérations très difficiles car les morceaux de shrapnel sont tout petits, explique le quinquagénaire. C’est bien plus dur que des opérations que nous pouvions avoir en temps de paix, avec des coups de couteau par exemple”.

Le docteur Yourivich a dû tout réapprendre avec la guerre, et travailler la peur au ventre. “Le 27 mars, nous avons reçu 8 patients qui avaient des blessures dues à des explosions”. Lors des premières semaines de la guerre, la ville était bombardée tous les jours par les forces russes, depuis c’est plus calme, mais les habitants ont eu très peur. “Il y a eu plusieurs explosions non loin de l’hôpital, raconte le chirurgien, c’était fréquent”.

 

« Si jamais les alentours de l’hôpital sont attaqués, je ne peux même pas me lever »

 

Dans la chambre voisine, Larissa est allongée, elle est là depuis le 15 mars dernier, et a été brûlée au troisième degré par l’incendie, causé par une explosion. “Regardez !” montre-t-elle en soulevant la couverture. Sa jambe gauche est couverte de bandages, des vis lui rentrent dans la hanche droite, et ses pieds sont tuméfiés. “Elle va rester encore ici longtemps, sa convalescence est très difficile”, explique Salina, infirmière aux cheveux de couleur rubis qui travaille ici depuis 40 ans.

“Lorsqu’elle est arrivée, nous lui avons fait rapidement des soins pour ses brûlures, ensuite, on a dû l'opérer et lui retirer les morceaux de métal qu’elle avait un peu partout. Il y en avait vraiment beaucoup.” explique cette infirmière de 66 ans. “Je m’en remets à Dieu maintenant, explique Larissa, si jamais les alentours de l’hôpital sont attaqués, je ne peux même pas me lever alors je resterai ici, mais oui, j’ai peur, évidemment.” Son lit est situé le long du mur, juste en dessous de la fenêtre, potentiellement très dangereuse en cas de souffle.

Salina non plus n’est pas sereine. Elle habitait auparavant principalement à l’extérieur de la ville, dans une maison de campagne, avec son mari et le frère de ce dernier, handicapé. Mais depuis la guerre, les deux hommes ont emménagé avec elle dans son appartement de Mykolaiv. “C’est plus pratique, plus proche de l’hôpital, on prend moins de risques.” dit-elle, sourire forcé. Quand Salina explique son quotidien, elle s’arrête pour éviter de pleurer. “C’est dur,” résume-t-elle. Salina travaille cinq jours sur sept, de 8 heures à 15 heures, ses horaires n’ont pas changé malgré le départ de plusieurs personnes de l’hôpital.

“Avant la guerre on avait dix médecins, trois sont partis. Quant aux infirmières, il y en avait quinze auparavant, maintenant elles ne sont plus que 11 en poste,” explique le chirurgien. Aujourd’hui, il n’y a que 21 patients, sur une capacité totale de 72. “Les opérations non-urgentes ont été repoussées à plus tard,” explique le chirurgien, et près de la moitié des habitants ont quitté la ville selon son Maire.

Salina, elle, refuse de partir. “Toute ma vie j’ai travaillé ici, et je reste aux côtés de mon mari et de mon beau-frère. Je continue mon travail, même si parfois, le soir, je rentre et je pleure beaucoup, mais je continue”. Cette résilience dans la guerre est ce qui permet au peuple Ukrainien de rester uni face à l’ennemi russe.

 

Par Clotilde Bigot

Portrait de La rédaction

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