Médecins et fric : la grande pudeur

Rencontre avec le chercheur Patrick Hassenteufel

Patrick Hassenteufel est chercheur en sciences politiques, et il a (entre autres) étudié l’histoire du syndicalisme médical. What’s up Doc lui a demandé ce que cela lui avait appris des relations entre les médecins et l’argent.

 

What’s up Doc. Vous avez beaucoup travaillé sur les syndicats de médecins libéraux et leur histoire. Comment caractériseriez-vous leur relation à l’argent ?

Patrick Hassenteufel. La dimension du revenu a toujours été un élément important de leur discours, mais cela n’est pas forcément affiché comme tel. Dans l’entre-deux-guerres, époque où s’est véritablement forgé le syndicalisme des libéraux, on insistait sur le principe de la libre entente tarifaire entre le médecin et le patient. Cela revenait à parler d’argent sans avoir à exprimer de revendications explicites en termes de revenu.

WUD. Peut-on parler d’euphémisation de la question financière chez les médecins ?

PH. Oui. L’idée selon laquelle les médecins ne sont pas là pour gagner de l’argent, mais pour soigner, est très présente. La profession met souvent en avant des buts supérieurs à la dimension matérielle.

WUD. Il semble cependant que les syndicats de médecins libéraux n’aient aujourd’hui plus aucune pudeur à parler d’argent.

PH. C’est vrai. Le système conventionnel permet aux médecins d’exprimer plus facilement leurs revendications en termes de revenus. La dimension matérielle est dès lors plus directement assumée par les syndicats. Ceux-ci sont d’autant plus enclins à s’exprimer sur le sujet qu’ils sont depuis les années 1980 confrontés à une progression très modérée des honoraires.

WUD. Vous avez également étudié cette problématique dans d’autres pays, et notamment en Allemagne. La question s’y pose-t-elle de la même manière ?

PH. En Allemagne, le système d’assurance maladie a été créé beaucoup plus tôt qu’en France, dès les années 1880. Les revendications de revenus de la part des médecins y ont d’emblée été plus claires et plus assumées. Les praticiens allemands ont depuis longtemps l’habitude de négocier de bonnes conditions matérielles.

WUD. Les jeunes générations de médecins libéraux vous paraissent-elles avoir une approche différente de ces questions ?

PH. Il me semble que pour les nouvelles générations, la dimension de la rémunération prend une part moins importante. Je constate par exemple que les mesures incitatives qui mettent en place des garanties de revenu pour inciter les jeunes médecins à s’installer en zone sous-dotée ne sont pas d’une très grande efficacité. Pour les jeunes libéraux, la perspective de revenus importants semble moins attractive que des considérations telles que l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle. Le modèle du médecin qui travaille 60 heures par semaine et qui a des revenus importants est beaucoup moins présent aujourd’hui.

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Propos recueillis par Adrien Renaud

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