La suppression du numerus clausus va repeupler les déserts médicaux : ah bon t'es sûr ?

La promotion d’étudiants qui vient de démarrer sa Paces sera la dernière à connaître l’admission en 2e année de médecine à l’ancienne, c’est-à-dire régulée par le fameux numerus clausus. Doit-on pour autant s’attendre à un afflux de praticiens vers les déserts médicaux ? Rien n’est moins sûr.
 

Le numerus clausus vit ses dernières heures : une ultime fois, au printemps prochain, le ministère de la Santé annoncera le chiffre fatidique fixant le nombre d’étudiants qui sera admis à s’inscrire en deuxième année de médecine à l’automne suivant. Et ce jour-là, il y aura probablement fort peu de monde pour pleurer la mémoire du numerus disparu, accusé non seulement de générer chez les aspirants carabins un stress insoutenable, mais aussi d’être à l’origine de la pénurie de médecins que connaît le pays.
À ceux qui douteraient de l’effet bénéfique de la réforme de l’admission en deuxième année de médecine sur les déserts médicaux, il convient de rappeler les paroles du Président de la République. « Le numerus clausus sera […] supprimé pour cesser d'entretenir une rareté artificielle, et pour nous permettre de former plus de médecins avec un mode de sélection rénové », a solennellement déclaré Emmanuel Macron lors de son discours de présentation de la stratégie « Ma Santé 2022 » le 18 septembre 2018.
 

Pas si simple…

Mais malheureusement pour les patients des zones sous-dotées, les choses ne sont pas si simples. Première limite à la volonté présidentielle de leur fournir un médecin en supprimant le numerus clausus : la formation d’un médecin prenant (en moyenne) 10 ans, bien des malades auront le temps de se faire des cheveux blancs, voire pire, avant qu’ils ne voient le bout du stétho d’un praticien ayant démarré ses études après la réforme. Deuxième limite : rien ne dit que même dans 10 ans, ces nouveaux médecins viendront s’installer aux endroits que leurs prédécesseurs ont désertés.
Mais là n’est pas le plus important. « La fin du numerus clausus n’est pas la fin de la sélection, rappelle en effet Maxime Tournier, vice-président chargé de l'enseignement supérieur et de la Paces à l’Association nationale des étudiants en médecine de France (Anemf). L’intérêt de la réforme n’est pas qu’elle arrête la sélection, mais qu’elle opère une sélection plus juste, qui se base davantage sur les compétences qu’on attend des professionnels de santé, et qui permette de diversifier leurs profils. »
 

Supprimer le numerus clausus… ou l’augmenter ?

Quand on s’éloigne des discours présidentiels, la réalité est en effet assez triviale : pour augmenter le nombre d’étudiants admis en 2e année, il n’était en aucun cas nécessaire de supprimer le numerus clausus. Il suffisait de l’augmenter, comme l’ont d’ailleurs fait, sans exception, les gouvernements successifs depuis le début des années 2000. Et quand on demande au Pr Jean Sibilia, président de la Conférence des doyens de faculté de médecine, si le Président de la République ne mélangerait pas un peu les choses en prétendant que la fin du numerus clausus va améliorer la « rareté » des médecins, il élude gentiment : « Le numerus clausus, c’était un chiffre descendant, national », explique le rhumatologue strasbourgeois. La nouveauté n’est donc selon lui pas dans l’augmentation des effectifs, qui aura lieu de toute façon, mais dans la manière dont elle sera effectuée, en prenant en considération « la réalité des capacités de formation et des besoins de l’offre de soins ».
 

Finalement, on est (presque) assez nombreux comme ça

D’ailleurs, faut-il vraiment augmenter tant que ça le nombre de médecins formés ? Maxime Tournier n’en est pas si sûr. « Il y a d’autres façons de travailler, on peut faire gagner notre système de santé en efficience, travailler sur l’attractivité des territoires », avance le vice-président de l’Anemf.
Et Jean Sibilia ne dit pas autre chose. « Quels seront les besoins en cardiologie ou en pneumologie d’ici 10 ou 15 ans ? », demande le patron des doyens. Nous pouvons d’autant moins le dire actuellement qu’avec l’apparition future de nouveaux métiers de santé comme les infirmières de pratique avancée, les médecins seront soulagés de certaines tâches. » Bref, c’est à se demander si c’est vraiment la taille (des promos) qui compte.
 

Réforme de la Paces : pas de diversité sans complexité !
 
Si la suppression du numerus clausus ne sert pas à envoyer des médecins là où il n’y en a plus, à quoi sert-elle ? La réponse tient en un mot : diversification. Voilà qui ne va pas sans une petite dose de complexité.
 
« Avant, le système était d’une simplicité biblique : une seule voie, un seul concours, un seul numerus clausus. » Le Pr Jean Sibilia est loin de regretter l’épure de la bientôt défunte Paces. Mais pour lui, pas de doute : « On veut de la diversité, des voies multiples, et on va donc vers un système plus complexe. »
On pourra en effet à partir de 2020 accéder aux études de médecine de trois manières. La première ne s’appellera plus « Paces », mais elle y ressemblera furieusement : elle accueillera principalement des bacheliers fraîchement diplômés. La deuxième, elle, sera ouverte à des étudiants en licence qui auront au cours de leur cursus validé au moins 10 crédits relatifs à la santé. La troisième enfin sera l’équivalent d’une validation des acquis de l’expérience, et sera ouverte à des professionnels de santé en exercice.
 
La dure question des pourcentages
Le résultat de cette multiplication des voies d’accès, bien sûr, sera d’ouvrir les études de médecine à des étudiants qui, pour une raison ou pour une autre, n’étaient pas prêts à se lancer en Paces aussitôt leur bac en poche. Reste à fixer les pourcentages dévolus à chaque voie d’accès.
Question sensible, « qui n’est pas encore totalement réglée », avoue Jean Sibilia. Une chose est sûre : la troisième voie, celle dédiée aux professionnels de santé en exercice, restera minoritaire, « de l’ordre de 5 % », précise le doyen. « Pour le reste, est-ce qu’on doit aller vers du 50-50 d’emblée ? » La réponse est attendue, par arrêté, dans les mois à venir.
Portrait de Adrien Renaud
article du WUD 46

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