"Il semble difficile de justifier scientifiquement le port obligatoire du masque à l’extérieur"

Professeur de santé publique et ancien directeur de l’Ecole des hautes études en santé publique (EHESP), le Pr Antoine Flahault est aujourd’hui directeur de l’Institut de santé globale à la Faculté de médecine de l’université de Genève (Suisse). Sur Twitter, il milite notamment contre le port obligatoire du masque à l’extérieur, car cette mesure n’aurait aucun fondement scientifique. Quelles sont les informations scientifiques dont on dispose aujourd’hui sur le sujet ? Comment fonctionne la transmission par aérosol ? Comment réduire les risques de contagion dans les lieux clos ? Quelles mesures doivent être mises en place en urgence pour freiner l’épidémie ? Nous avons posé toutes ces questions à Antoine Flahault.  
 

What’s up Doc. Vous avez déclaré sur Twitter qu’« il n’y a aucun justificatif scientifique à imposer le port du masque à l’extérieur » ? Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

Antoine Flahault. Les données scientifiques de ces derniers mois conduisent à penser que le mode de transmission majeur du SARS-CoV2 pourrait bien être la voie aérosol. Quand on parle, quand on chante, quand on crie, les postillons sont cisaillés au niveau des cordes vocales et de la gorge. Ils sont alors émis en très fines particules de gouttelettes qui sont tellement légères qu’elles peuvent rester dans l'air plusieurs minutes, voire plusieurs heures. Contrairement aux postillons de plus gros calibre qui tombent plus rapidement vers le sol ou toute surface qu’ils rencontrent en raison de la gravité. Or, on n’émet de gros postillons essentiellement lorsque l’on éternue ou tousse. Cette voie de transmission (par gouttelettes) tout comme celles par les surfaces planes est probablement mineure, les petits postillons étant ceux que l'on émet quasiment en permanence, même quand on respire.
 
Le modèle d'aérosol le plus connu, c'est la fumée de cigarette. C’est une bonne analogie pour comprendre comment le coronavirus agit car la fumée de cigarette est visible. Dans quelles circonstances le fumeur vous incommode-t-il à cause de sa fumée ? Il n'est pas interdit de fumer à l'extérieur, notamment parce que la fumée à l’extérieur n’entraîne pas de tabagisme passif. Mais aussi car il n’y a pas de risque quand vous croisez un fumeur dans la rue. Si vous traversez un lieu très dense, comme par exemple une manifestation de rue, la fumée pourra peut-être vous incommoder, surtout si quelqu'un vous fumait en pleine figure. Mais cette exposition de très courte durée n’entraînerait pas de tabagisme passif.

À l'extérieur, le virus aérosol est extrêmement dilué dans l’air

On peut se dire la même chose pour un nuage aérosol infecté par le coronavirus. Tant que l’on est à l'extérieur, il n'y a pas ou très peu de risques de contamination car le virus aérosol est extrêmement dilué dans l’air. C’est aussi valable sur le plan théorique que par l’observation. Les manifestations de rue, ou la fête de la musique n’ont pas été à l’origine de grands clusters. Les données de la science vont peut-être nous révéler à l’avenir qu’il existe quand même un risque de contamination dans certaines circonstances à l'extérieur. Mais, d’une part, ce n’est pas encore le cas, et, d’autre part, ces circonstances devraient s’avérer suffisamment rares pour qu'on n’impose pas le port du masque à l’extérieur.

WUD. Que répondez-vous à ceux qui ont peur d’être contaminés quand on leur tousse ou éternue dessus dans la rue ? Quel est le risque de contamination dans ce genre de circonstances ?

A.F. Dans ce cas, il ne s’agit pas d’aérosolisation. Quand on tousse et qu'on éternue dans la rue, on émet des postillons qui descendent par gravité. Quand on est à moins de 1,5 mètre, voire 2 mètres de la personne qui les émet, ces postillons pourraient en effet vous atteindre. Quand quelqu’un vous tousse ou vous éternue dessus, vraiment en plein visage, et que vous êtes à moins de 1,50 mètre, vous risquez en effet d’être exposé à des postillons. Mais, pour permettre une infection par le coronavirus, il faut très probablement une durée d’exposition prolongée de plusieurs minutes. Or, il est rare de vous retrouver dans la rue avec une personne qui vous tousse ou éternue dessus durant plusieurs minutes de suite, sans utiliser le moindre geste barrière, sans que vous vous protégiez par un masque ou que vous vous éloigniez spontanément. Il y aurait peut-être un petit risque de contamination, mais reconnaissez que c’est un cas de figure plutôt théorique !

On ne s'attaque pas assez aux risques de contagion dans les lieux clos

Le véritable problème, selon moi, c'est qu'on ne s'attaque peut-être pas assez aux risques de contagion dans les lieux clos (bars, restaurants, lieux de culte, fêtes familiales, entreprises…) alors que le risque est beaucoup plus important à l'intérieur. Le port du masque et le télétravail ne sont pas assez promus par les employeurs, les bars ne sont pas toujours bien ventilés et sont des lieux de clusters... C’est plutôt là-dessus qu'il faudrait se focaliser aujourd'hui, car ce sont dans les lieux clos que surviennent tous les clusters.

WUD. Vous vous opposez au port obligatoire du masque à l’extérieur car « il crispe la société alors qu’il faut se préparer dans la durée à lutter ensemble contre la Covid-19 ». Selon vous, cette mesure n’est donc pas viable dans le temps ?

A.F. Quand ces décisions n’ont pas de fondement scientifique, elles ne sont pas faciles à justifier et à faire comprendre. Aujourd'hui, il semble difficile de justifier scientifiquement le port obligatoire du masque à l’extérieur. N'attendons pas des scientifiques qu’ils puissent venir aider les politiques pour justifier des mesures qui n’ont pas de fondement scientifique. Il y aurait cependant une raison aujourd'hui pour défendre ce type de mesures que j'entends et qui est un argument relevé par de grands scientifiques comme Axel Kahn. Il propose de mettre son masque du début à la fin de la journée pour nous éviter de le tripoter et de mieux penser à le mettre lorsqu’il est nécessaire. On peut entendre ce genre d’arguments, mais est-ce qu’il justifie pour autant l'obligation pour tous de porter le masque à l’extérieur ? Je ne le pense pas.

WUD. Quelles sont les informations scientifiques dont on dispose aujourd’hui sur l’efficacité du port du masque obligatoire à l’intérieur ?

A.F. Je trouve qu’on en est un peu au même point qu’au début de la pandémie du sida. Il n’y avait pas de preuve scientifique certaine de l’efficacité du préservatif contre le VIH. Certains ont utilisé cet argument pour nier son rôle dans la prévention alors que l’on ne disposait pas encore de traitement efficace. De même, encore aujourd’hui, il n’y a pas encore de preuve scientifique très solide justifiant l’efficacité du port du masque à l’intérieur pour le grand public. Il y a eu des essais randomisés portant sur l’usage du masque mais uniquement en milieu de soins. Il y a aussi des expérimentations en laboratoire, mais certains diront que ce n’est pas la vie réelle.
 
Il y a enfin des observations ou des études épidémiologiques qui sont en faveur du port du masque. Le fait que les peuples asiatiques, qui utilisent massivement le masque depuis longtemps, ont plutôt mieux combattu la pandémie de Covid-19 que les autres pays les utilisant depuis plus récemment. Comme cet article récent du Monde qui évoquait une nouvelle étude sur un car chinois qui conforte la thèse de la transmission aérienne du coronavirus. Le cercle d’infections était bien plus étendu que les rangées autour du cas suspect, avec des passagers contaminés à l’avant et à l’arrière du car.
 
Ce type d’études nous permet de dire aujourd’hui qu’il y a des éléments de preuve tangibles que la voie de transmission par aérosol joue un rôle. Mais il n’y a pas beaucoup d’éléments pour dire que la voie par gouttelettes ou par « surfaces infectées » (matériel contaminé ; NDLR) joue le même rôle. Tout cela plaide pour le port du masque à l’intérieur par tous. La vraie question à se poser est : pourquoi le masque serait-il prouvé efficace entre un soignant et son patient mais qu’il ne le serait pas entre un commerçant et son client ?

Il est inutile de rechercher le risque zéro 

WUD. Un article récent de Mediapart évoque une étude publiée le 25 août dans le British medical journal (BMJ). Selon cette étude, « le risque de transmission est faible sans masque, à l’extérieur, dans des endroits peu fréquentés où les contacts sont courts et silencieux. Même dans les grandes métropoles, ces endroits sont nombreux ».

A.F. Cet article du BMJ est une bonne façon d’aborder la problématique de la recherche de réduction du risque de transmission du coronavirus. Les chercheurs ont établi un tableau assez simple à lire, avec différents niveaux de risque. Comment faire pour diminuer les risques de transmission ? On comprend que le masque ne suffit pas. Il faut aussi tenir compte du caractère du lieu (extérieur ou intérieur), du taux d’occupation du lieu, s’il est bien ou mal ventilé…  Ce tableau montre bien que si vous êtes à l’extérieur, le port du masque est peu souvent nécessaire. Même s’il peut l’être en cas de forte affluence, ou quand la distanciation physique ne peut pas être respectée. Il est inutile de rechercher le risque zéro, mais si l’on veut quand même continuer à vivre, continuer à pouvoir aller dans les bars ou les restaurants, ou aller voir des amis, alors on peut chercher à minimiser le risque de contamination en fonction d’ailleurs de son propre risque de complications vis-à-vis de la Covid-19.


WUD. Quelles sont les autres mesures qui doivent être mises en place en urgence pour freiner l’épidémie ? Qu’est-ce qui pourrait être particulièrement efficace ?

A.F. On ne fait pas assez la promotion du télétravail. En France, il s’est révélé efficace au moment du confinement. Et, aujourd’hui, certains employeurs, peut-être par manque de confiance vis-à-vis de leurs employés ou parce qu’ils veulent les faire revenir dans leurs locaux, ne semblent plus vouloir faire la promotion du télétravail. C’est une erreur, me semble-t-il, vis-à-vis de la prévention d’une seconde vague pandémique cet automne et cet hiver, en l’absence de vaccin. La promotion du télétravail a deux intérêts majeurs : elle réduit le risque de contamination dans les transports publics, et elle le réduit en entreprise, en limitant le nombre de salariés dans les open space et tous les bureaux où travaillent plusieurs personnes.

Il faudrait travailler sur la question de la ventilation

Parmi les autres chantiers à ouvrir à ce sujet, il faudrait travailler sur la question de la ventilation, des espaces clos, même si c’est un sujet compliqué à mettre en œuvre. Le renouvellement de l’air dans les locaux fermés devrait se faire au moins 6 fois par heure pour apporter une sécurité raisonnable contre le coronavirus. Mais je ne suis pas sûr que les écoles, les universités, les entreprises, les bars et restaurants, les commerces, les Ehpad, les lieux de culte soient tous équipés de ventilation mécanique assistée ou de dispositifs de climatisation renouvelant l’air six fois par heure.
 
Je préconise donc le port du masque dans tous les espaces clos, pour tout le monde, à chaque fois que l’on n’est pas seul dans cet espace. Enfin, à propos des écoles primaires si la plupart des cas de Covid ne sont pas très graves chez les plus petits, on doit redouter que le virus se transmette aux parents et aux grands parents, aux instituteurs et au personnel des écoles. Les écoles risquent de devenir des lieux de clusters qui pourraient générer des épidémies difficiles à contrôler. Je suis donc pour le port du masque à l’école au moins dès 6 ans. Voire même pour le recommander avant, pour permettre un apprentissage progressif de ces mesures d’hygiène et pour préserver une scolarité pour tous dans les meilleures conditions de sérénité.  
 

Portrait de Julien Moschetti

Vous aimerez aussi

La schizophrénie, ce n’est pas du cinéma !
Presse auscultée. Avec 20,9 nouveaux cas de coronavirus pour 100 000 habitants ce mercredi 10 juin, la Meurthe-et-Moselle a dépassé le seuil de...
François Houyez, 53 ans, travaille depuis 16 ans pour Eurordis, l’organisation européenne des maladies rares, après avoir consacré de longues années...

Le gros dossier

 

Le magazine What’s Up Doc est édité par l’agence Planète Med.