« Il faut une équité et une équivalence de soin pour tout le monde »

Depuis bientôt 25 ans, le Dr Fadi Meroueh, médecin généraliste, exerce à la maison d’arrêt de Villeneuve lès Maguelone. Il nous raconte les spécificités de ce lieu d’exercice et son combat pour un accès égal à la santé pour tous.

Le déclic de la médecine se fait pendant l’enfance, alors que Fadi Meroueh habite au Sénégal. « Les conditions sanitaires étaient difficiles, il y avait beaucoup de maladies différentes. Je n’étais pas voué à cela, mais la médecine m’a rapidement attiré», se souvient le médecin.

Direction l’université de Dakar, où il commence ses études. En dernière année, il poursuit son cursus en France, en Normandie d’abord, puis à La Réunion avant de finir à Montpellier, où il exerce depuis.

Son diplôme de médecin généraliste en poche, il s’installe en cabinet de ville, où il est rapidement confronté aux problèmes d’addictions de ses patients. « J’ai commencé à travailler dans un centre pour les toxicomanes en parallèle ».

L’exercice en milieu carcéral est venu naturellement. « Au début j’avais l’idée d’être visiteur de prison, pour apporter du lien social à des personnes enfermées qui ne voyaient personne. J’avais contacté un directeur de prison, mais c’était compliqué à mettre en place, il fallait une habilitation, être affilié à une association. Deux mois après, le directeur me rappelle pour me dire qu’il cherche un médecin ». C’était en 1997 et depuis, Fadi Meroueh n’a pas quitté le service médical de la maison d’arrêt.

« J’ai commencé par y exercer 2 demi-journées par semaine, en plus de mon activité en libéral. Puis je suis passé à 4 demi-journées, car il y avait beaucoup de besoin. » Concilier l’exercice en cabinet et au sein de la prison devient de plus en plus difficile. Pendant 10 ans, Fadi Meroueh réussit ce travail d'équilibriste. « Au bout d’un moment, il a fallu faire un choix. Je me suis déporté sur la prison totalement en 2004 ».

Je me suis investi de plus en plus car je crois qu’il faut une équité et une équivalence de soin de ces personnes. C’est un challenge sans fin.

L’exercice médical en prison passe du statut libéral, à une gestion hospitalière en 2001. « J’ai passé le concours de PH et depuis 2007 je suis chef de service de cette unité », explique Fadi Meroueh. Depuis la loi de 94, le santé des personnes détenues est confiée à l’établissement public hospitalier le plus proche. « Le CHU de Montpellier prend en charge Maison d’Arrêt de Villeneuve lès Maguelone. Chaque hôpital demande à un service de prendre en charge la prison. A Montpellier, elle est rattachée au pôle urgences ».

Quand Fadi Meroueh parle de l’exercice en milieu carcéral, c’est dans un discours toujours teinté de son engagement pour obtenir une santé qui est la même pour tous. « Je me suis investi de plus en plus car je crois qu’il faut une équité et une équivalence de soin de ces personnes. C’est un challenge sans fin. La prison n’est pas un lieu de soin, c’est un lieu de vie habituelle et en plus coercitif donc c’est compliqué ».

« On ne peut jamais  avoir 100% de confidentialité et d’équivalence mais on évolue peu à peu, on peut arriver à une offre de soin, qui n’est pas exemplaire mais qui l’est déjà par rapport à d’autre pays, par exemple, c’est le ministère de la Santé qui s’occupe des soins, pas celui de la justice comme c’est le cas dans beaucoup de pays », explique le médecin. Avant d'aborder la question du secret médical :  « en consultation on est seul avec le patient, mais pour qu’il vienne, il faut qu’on lui ouvre la cellule pour consulter. Ensuite, un surveillant ouvre la porte du service médical. On sait qu’ils sont chez le médecin ». Pourtant Fadi Meroueh ne transige pas, la moindre information, ou le moindre certificat ne passe que de sa main à celle de son patient, sans jamais aucun intermédiaire. « Pour nous, les choses se passent souvent très bien, on est médecins, on est là pour aider. Il faut montrer à la personne qu’on ne travaille pas avec la pénitentiaire, la mettre en confiance, le rappeler dès qu’on sent de la réticence. »

Mais il faut aussi faire face à des questions intrusives de la part de l’administration pénitentiaire qui pense que la personne est sous sa responsabilité. « Par exemple il y a eu le cas d’un patient que je veux envoyer à l’hôpital pour des soins, mais l’administration estime qu’elle est dangereuse et qu’elle doit être surveillée selon leurs critères. La démarche sécuritaire prime dans leur point de vue, avec par exemple une crainte d’une volonté de s’évader. Nous on voit les choses du côté sanitaire uniquement. Il faut arriver à ce qu’il n’y ait pas la conversation si on veut une équité des soins, si le soignant dit qu’il faut aller à l’hôpital, qu’il n’y ait pas de peur ou de suspicion ».

Cela reste une une pratique particulière,  il faut trouver le bon positionnement « entre une offre de soin équivalente dans un endroit où ce n’est pas évident. Il faut défendre souvent l’éthique de soin, pour travailler sereinement avec indépendance, on est dans une démarche plus poussée dedans que dehors, dehors on reçoit les patients, on prodigue du soin et c’est tout. A l’intérieur, il y a un investissement en plus

Parfois il y a des personnes qui ont commis des actes criminels grave et avec qui on a des relations humaines simples.

Majoritairement, Fadi Meroueh ne connait pas les raisons de l'incarcération de ses patients. A quelques exceptions près. « En prison tout se sait, je peux apprendre d’un autre détenu ou en suivant les actualités, une personne qui fait la une des journaux, on sait pourquoi elle est là. Ou parfois encore, si un lien se crée, le patient partage son histoire lui-même mais on ne pose jamais la question. » 

« Ce qui peut être le plus marquant, parfois il y a des personnes qui ont commis des actes criminels grave et avec qui on a des relations humaines simples. Cela m’a toujours interloqué et interrogé, on a comme une impression de deux mondes. C’est un visage que les gens voient et nous on a un autre angle de vue »

Quel lien tisser avec des patients qui sont par définition de passage ? « La population carcérale française est assez jeune, donc il y a peu de problème de santé, ce sont surtout des pathologies infectieuses, addictives, ou la santé mentale surtout. Il y en a qu’on suit depuis des années, on échange, on avance dans le soin, mais on sait qu’à la sortie de prison on n'aura plus d'échanges. Il m’arrive de les croiser à l’extérieur, on est très content de se retrouver, mais on sait que tout est fini, il n'y a plus le même lien. Cette relation soigné-soignant qui s'est construite dedans s’arrête dehors. On est une parenthèse dans la vie d’une personne, elle peut commencer des soins avec nous ou les continuer, et en sortant, elle continue les soins, on fait le relai, et c'est une véritable satisfaction quand cela fonctionne ».

Médecin et militant

Membre, de l’APSEP (Association des Professionnels de Santé exerçant en Prison) depuis sa mise en place dans les années 97, depuis 3 ans, il préside la même association mais au niveau européen : Heath Without Barriers. « On se bat pour que la prison soit reconnue et prise en compte, qu’on ne soit pas les oubliés de la santé. En Europe, il y a autant de pays que de situations différentes, mais nous sommes assez écoutés par l’OMS Europe. On est dans toutes les instances de réflexion, par exemple savoir comment faire face au VIH, à la maladie mentale, l’addictologie… On doit pouvoir avoir la même chance partout, c’est loin d’être encore le cas ».

Et pour les jeunes médecins qui hésitent à se lancer dans cette voie ?

« Les médecins que j’ai actuellement sont tous venus faire un stage chez moi, et ont demandé à rester. On peut avoir des a priori sur le fait d'exercer en prison, pourtant, c’est une chance de venir travailler ici. Surtout, il ne faut ne pas avoir peur ! Cela fait bientôt 25 ans que j’y suis, je n’ai jamais été agressé physiquement ou verbalement. » Une expérience qui lui permet de dire : « J’ai vécu moins de violence que certains de mes confrères à l’extérieur. »

Portrait de Constance Maria

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