Christine Janin : « Les femmes et les enfants d’abord »

Médecin et alpiniste, Christine Janin a un palmarès exceptionnel : première Française sur l’Everest, première femme au pôle Nord… Mais sa plus grande fierté, c’est « À chacun son Everest ! ». Une association qu’elle a créée en 1994, et grâce à laquelle plusieurs dizaines de femmes et d’enfants atteints de cancer sont accueillis chaque année pour des séjours d’une semaine au pied du mont Blanc.

What's up Doc. Vous dites souffrir d’une forme « d’addiction aux sommets ». C’est grave, Docteur ?

Christine Janin. La force de l’âge veut qu’on ralentisse, mais j’aime toujours la montagne et je n’en suis pas tout à fait guérie. Quand je n’en fais pas, je vais moins bien. C’est mon Prozac®: faire cet effort, arriver en haut… J’ai besoin de sentir mon corps respirer dans ces paysages.

WUD. Ce besoin de bouger vient de loin : quand vous étiez lycéenne, vous aviez hésité entre des études de médecine et des études d’éducation physique…

CJ. Oui, j’étais déjà très impliquée dans le sport, et ce sont des études qui m’attiraient. Et en même temps, depuis l’âge de dix ans, je voulais être médecin. Mais finalement, je n’ai pas hésité très longtemps, et je remercie infiniment ma mère de m’avoir guidée vers la médecine. Si j’avais fait prof de sport, j’aurais été rapidement écoeurée. Alors que le métier de médecin est le plus beau du monde, et c’est celui qui m’a permis de faire tout ce que j’ai fait.

WUD. C’est donc la médecine qui vous a emmenée au sommet de l’Everest ?

CJ. Oui, en quelque sorte. La première fois que je suis partie en expédition, j’avais 24 ans. J’étais en 6e année, je ne connaissais rien à l’altitude, et on m’a proposé d’être le médecin d’une équipe qui allait dans l’Himalaya. C’est un copain médecin avec qui je grimpais, à qui on avait fait cette proposition et qui ne pouvait pas y aller, qui m’a demandé si cela m’intéressait. Par intuition, j’ai dit oui, et c’est comme cela que j’ai fait mon premier « 8 000 » alors que je n’avais encore jamais gravi le mont Blanc. C’est d’ailleurs quelque chose qu’il ne faut surtout pas faire (rires) !

WUD. Et ensuite, les évènements se sont enchaînés ?

CJ. Oui. Le fait d’être une femme, de commencer à être connue dans le milieu, tout cela m’a apporté d’autres opportunités. De fil en aiguille, quelques années plus tard, on m’a proposé d’accompagner une équipe à l’Everest. Mais c’est la médecine qui m’a vraiment ouvert toutes les portes, notamment parce que j’étais libre d’échouer : j’avais un métier.

La médecine m’apportait également autre chose lors de mes expéditions : j’aimais aller voir les populations des pays où je me rendais, où les conditions de vie étaient parfois très difficiles, et les aider autant que possible.

WUD. Qu’est-ce qui vous a marquée pendant vos études de médecine ?

CJ.J’ai fait mes études à Paris, à Saint-Antoine. Les deux premières années ont été très dures, on est un peu seul au début. J’ai failli arrêter mais je me suis accrochée et finalement j’ai adoré. Je faisais beaucoup de gardes, notamment aux urgences, pour me payer mes voyages. J’aurais voulu faire anesthésie-réa ou urgences, pour être sur le terrain.
Mais en 6e année, j’ai gravi ce 8 000, j’ai changé d’objectif et je n’ai finalement jamais exercé. À l’époque, l’internat n’était pas obligatoire, et je ne l’ai pas fait. Mais je suis docteure en médecine,je peux vous montrer mon diplôme (rires) !

WUD. Vous n’avez jamais exercé, mais après l’Everest, vous vous êtes mise à vous occuper d’enfants malades. Comment s’est opéré ce tournant ?

CJ. Une fois qu’on a monté l’Everest, on se demande ce qu’on peut en faire. J’ai entendu parler du challenge des Seven Summits qui consiste à gravir le plus haut sommet de chaque continent. Ça m’a intéressée, parce que c’était une forme de redescente : on n’est pas au-delà de 8 000, mais entre 5 000 et 7 000, dans des conditions moins extrêmes, et on part à la rencontre des populations.
Et c’est à l’occasion des Seven Summits qu’on m’a demandé d’aller raconter mes voyages à des enfants hospitalisés. J’ai tout de suite fait le parallèle entre montagne et maladie, cela donnait du sens à mes expéditions. C’est comme cela que j’ai commencé à emmener des enfants hospitalisés à la montagne et qu’est née l’association « À chacun son Everest ! ».

WUD. Que voulez-vous dire exactement en parlant du parallèle entre montagne et maladie ?

CJ. La maladie, c’est comme une avalanche qui vous tombe dessus, vous n’avez pas le temps de dire « ouf » que tout s’effondre à la minute même où on vous annonce votre diagnostic. Puis il y a un long chemin, des étapes, des paliers. Il y a des crevasses, on est comme encordé, il faut tenir, être patient. Et un jour, il y a le sommet, la guérison. Mais quand on l’a atteint, ce n’est pas fini. Il y a la redescente. J’allais voir les enfants, je leur demandais :« Alors tu en es où, au camp 1 ? Au camp 2 ? Ah, zut, tu es redescendu au camp de base, allez, il faut tenir jusqu’au sommet ! ». J’aidais les enfants à visualiser l’ascension, à prendre la mesure du chemin qu’ils avaient à parcourir. Et cela leur permettait aussi de se rendre compte que leur sommet, c’était le plus beau, qu’il était beaucoup plus haut que l’Everest.

WUD. L’autre parallèle entre la montagne et la maladie, c’est l’omniprésence de la mort. La mort de certains de ces enfants, et la mort de beaucoup de vos compagnons d’expédition…

CJ. Effectivement, beaucoup d’alpinistes que j’ai connus sont morts en montagne. Cela aurait pu être mon cas, et je remercie les enfants qui m’ont prise par la main et m’ont ramenée sur terre. Et c’est vrai que je n’ai pas de baguette magique : sur 4 500 enfants que nous avons accompagnés, plus de 200 sont morts. Mais beaucoup sont revenus libres, légers, fiers de ce qu’ils avaient vécu. Je les ai aidés à transformer leur épreuve, à reprendre confiance en eux, à partager, à ne plus être seuls, à mettre des mots sur ce qu’ils avaient vécu.

WUD. Vous dites que les enfants vous ont ramenée sur terre, mais on ne se défait pas si facilement d’une addiction aux expéditions. Trois ans après la création de votre association, vous partiez pour le pôle Nord…

CJ. Effectivement, en 1997, un copain guide m’a parlé du pôle Nord. Je lui ai dit :« Pourquoi toi tu vas au pôle Nord et pas moi ? » Il fallait que j’y aille, pour deux raisons. Il y avait un challenge, je suis la première femme au monde à avoir atteint le pôle Nord sans moyens mécaniques. Et il fallait que l’association se développe, que je trouve la maison qui héberge aujourd’hui « À chacun son Everest ! » à Chamonix.
Je savais que cette expédition serait un tremplin médiatique supplémentaire. Je l’ai fait, en 62 jours, mais c’était ma dernière expédition avant mon engagement total dans l’association.

WUD. D’ailleurs, votre pari a été réussi : l’association a grossi, elle a survécu et vous avez aujourd’hui élargi votre activité aux femmes en rémission de cancer du sein.

CJ. En 2011, soit j’arrêtais l’association, soit je l’ouvrais à d’autres horizons. C’était très lourd, j’étais presque toute seule. Je me suis demandé à qui j’allais l’ouvrir, et ces femmes se sont imposées comme une évidence pour moi. Parce que « les femmes et les enfants d’abord », parce que ces femmes portent souvent le poids de l’organisation de leur maison, parce qu’elles sont jeunes, parce qu’on ne cesse de leur répéter que « c’est un petit cancer »… Les séjours ont pour objectif de les aider à passer l’épreuve de « l’après » et de leur permettre de confronter leurs expériences.

WUD. Pouvez-vous nous expliquer concrètement en quoi consistent ces séjours ?

CJ.Ce sont des séjours réparateurs associant sport (marche, escalade, yoga, qi gong…), soins de support (massages, onco-psychologie, sophrologie…) et de l’attention pure : nous prenons soin des patientes et les aidons à lâcher prise, à accepter qu’on prenne soin d’elles. Pendant une semaine, elles sont des « princesses ». Et pour les enfants, il faut savoir que certains ne sont jamais partis en vacances.

WUD. Combien de personnes vos séjours touchent-ils ?

CJ. En 2019 nous allons accueillir plus de 200 femmes en 18 séjours, et plus de 100 enfants en 7 séjours. Et depuis l’origine, nous avons accompagné plus de 4 500 enfants et plus de 1 000 femmes.

WUD. Après toutes ces aventures, regrettez-vous de ne jamais avoir exercé la médecine ?

CJ. Oui, c’est mon seul regret. J’aurais aimé rédiger des ordonnances, prescrire, faire de l’humanitaire… Mais d’une certaine façon, ma formation médicale m’a toujours été utile : elle m’a apporté le sens du soin, de l’accompagnement. J’ai en quelque sorte inventé ma propre médecine : je l’appelle « la médecine de l’Everest », ou « médecine de l’âme ». Elle complète la médecine classique qui sait guérir le corps mais qui oublie un peu le psychologique. En une semaine, les enfants repartent boostés, les femmes retrouvent un élan de vie…

WUD. Quel conseil donneriez-vous à un jeune médecin qui voudrait marcher sur vos traces ?

CJ. D’abord, de terminer ses études de médecine. Et ensuite, de vivre et de s’épanouir, parce qu’après c’est trop tard. De faire d’abord ce dont il a besoin pour lui avant de tout donner aux autres. Moi j’ai donné 20 ans de ma vie après mes expéditions. Cela a été un vrai sacerdoce, mais c’était utile.

WUD. Pensez-vous que des parcours comme le vôtre sont encore possibles ?

CJ. Ce ne sera pas l’Everest, mais ce sera autre chose ! L’important, c’est de vivre « son Everest » à soi, d’explorer le monde, de faire le tour du monde à vélo… ou d’aller dans le Larzac ! Si tel est le défi qu’on s’est lancé… L’essentiel est de suivre son intuition, d’écouter son coeur… J’ai beaucoup de chance d’avoir vécu cela, d’avoir transformé mon Everest en plein d’Everests.
 

BIO express

1981 : Ascension du Gasherbrum II, son premier « 8 000 »
1982 : Diplôme de docteur en médecine
1990 : Première Française au sommet de l’Everest
1992 : Première Européenne à réaliser le challenge des Seven Summits (ascension du plus haut sommet de chaque continent)
1994 : Création de l’association « À chacun son Everest ! »
1997 : Première femme à atteindre le pôle Nord sans moyens mécaniques
2011 : Élargissement des activités de l’association aux femmes en rémission de cancer du sein

BIBLIO express

2017 : Dame de pics et femme de coeur (en collaboration avec Anna Véronique El Baze), Glénat
2002 : À Chacun son Everest, Gallimard
1998 : Objectif pôle Nord, Albin Michel
1993 : Le Tour du monde par les cimes, Albin Michel
1992 : Première Française à l'Everest, Denoël

 

Portrait de Adrien Renaud

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