© Yanis Berkane / Pixacare
Plus de 70 hôpitaux en France utilisent aujourd’hui les services de la medtech Pixacare. Créée en 2019 à Strasbourg, la start-up française développe différents services pour les médecins et soignants comme un outil d’analyse de plaies par l’intelligence artificielle ou la télésurveillance des lésions… L’objectif : faciliter le suivi post-opératoire.
En septembre dernier, Pixacare a obtenu le marquage CE de classe IIa pour « WoundTrack II » leur modèle d’intelligence artificielle d’analyse des plaies. Une étape de plus vers la commercialisation de leur solution à l’étranger.
Depuis quelques mois, le CHU de Rennes a officialisé le lancement de Pixacare au sein de ses différents services. C’est le Dr Yanis Berkane, chirurgien dans le service de chirurgie plastique et réparatrice qui a encouragé le lancement de ce projet.
Comment s’est mis en place Pixacare au sein du CHU de Rennes ?
Y.B : J’ai découvert l’application quand j’étais en formation sur la reconstruction mammaire au CHU de Strasbourg. Pixacare était déjà déployé dans cet établissement. Je m’en suis donc servi pendant mes six mois de formation.
Quand je suis retourné au CHU de Rennes, ces nouveaux outils me manquaient. Depuis plusieurs années, le projet de mise en place de ces services existait, mais prenait du temps à se concrétiser.
Avec l’aide du chef de service de dermatologie, le Dr Alain Dupuy, nous avons réussi à appuyer la demande. Depuis février 2026, les outils de Pixacare ont été mis en place dans notre établissement.
Qu’est-ce qui est le plus utile dans votre exercice parmi les différents outils de Pixacare ?
Y.B : L’outil de « bibliothèque » est très utile. Avant, les médecins et les équipes soignantes, les infirmières de ville, comme celles de l’hôpital, prenaient des photos avec leur téléphone perso pour suivre l’état des plaies. Sur nos téléphones on avait des photos de vacances mélangées à des photos de cicatrices de patients.
D’une part ce n’est vraiment pas terrible en termes de sécurité des données, si on se fait voler notre téléphone, même si on fait généralement attention à ce que les patients ne soient pas identifiables sur les photos.
Mais d’autre part, c’était très pénible de les trier. En dermatologie ou en chirurgie plastique, c’est très important de trier les photos pour avoir un suivi. En chirurgie plastique, il y a également un aspect médico-légal, si la patiente ou le patient se plaint de quelque chose, je dois être capable de lui expliquer ma démarche.
Cet outil de Pixacare est né de cette idée de simplifier le tri. Je scanne d’abord l’étiquette du patient, ce qui permet d’avoir une identitovigilance quasi immédiate. Je rentre ensuite dans son dossier où je peux ranger toutes les photos que je souhaite. En moins de deux clics, il est possible de retrouver l’historique du patient. Les données sont protégées par un mot de passe et stockées sur des serveurs sécurisés.
« L’IA n’est efficace que si l'utilisateur apporte
des corrections »
Qui utilise Pixacare dans votre service ?
Y.B : Dans mon service, tous les chirurgiens et les infirmières qui sont formés aux plaies et à la cicatrisation utilisent Pixacare. Globalement, tout l’hôpital l’utilise, surtout le service de dermatologie. Il a forcément un flux énorme de photos.
Pixacare a été créé pour tous les professionnels de santé. Les infirmières par exemple peuvent nous demander notre avis si on est au bloc. Elles transfèrent une photo sur l’application. Cela nous permet de jeter un œil rapidement sur notre téléphone pour leur dire si la plaie est correcte ou s’il faut garder le patient pour la vérifier.
Comment l’intelligence artificielle de Pixacare permet d’avoir un suivi clair des plaies des patients ?
Y.B : La start-up a développé des modèles d’IA nommés « WoundTrack I » et « WoundTrack II ». J’ai plutôt travaillé avec WoundTrack II, la version plus récente, sur laquelle nous avons réalisé une étude indépendante avec mon équipe.
Nous avons mesuré les performances de l’IA. C’est un module qui permet de faire des mesures automatiques de la surface et de la qualité d’une plaie. Dans la vie de tous les jours, ce n’est pas vraiment indispensable, car il y a le médecin ou l’infirmière qui savent adapter les soins en fonction de la plaie.
Mais la valeur ajoutée de cet outil, c’est d’objectiver les choses. Concrètement, avoir une mesure de surface permet de quantifier un protocole de pansement. Pour la recherche c’est indispensable. Cela permet de comparer des protocoles entre eux de manière objective et quantitative.
Pixacare propose également de la télésurveillance. Quand nous suivons un patient à l’hôpital et qu’il ne peut pas forcément revenir souvent parce qu’il habite loin ou que c’est compliqué en raison de difficultés de mobilité, nous pouvons imprimer un QR code de télésurveillance qui permet à n’importe quelle infirmière d’y ajouter des photos régulièrement. C’est intéressant, parce que cela permet de suivre à distance l’évolution de la plaie.
L’intelligence artificielle de Pixacare est-elle efficace sur tous les types de plaies ?
Y.B : Avec mon équipe, nous avons essayé de répondre à cette question de manière scientifique en réalisant une étude sur cet outil. Nous avons remarqué qu’il était un petit peu moins performant sur les plaies plus importantes, pour plusieurs raisons.
D’abord, il y a l’adaptation de l’algorithme. Puis la photo doit être standardisée, c’est-à-dire que nous devons mettre dans le même plan l’intégralité de la plaie. S’il y a de la profondeur en plus, l'algorithme de lecture va être un peu perturbé et sera moins performant.
Ce qui a été mis en évidence par l'étude, c’est que l’IA n’est efficace que si l'utilisateur apporte des corrections. Se baser uniquement sur cet outil, ce n’est pas vraiment possible ni souhaitable.
Nous avons donc démontré qu’en utilisant l'IA, on gagne beaucoup de temps, même si nous repassons quand même derrière pour vérifier et corriger si besoin. Nous obtenons d’excellents résultats.
Pour les cas où il n’y a pas besoin de correction, cela prend deux secondes. Auparavant, il fallait faire un détourage manuel très fastidieux. Dans les quelques cas plus complexes où il y a besoin de faire une correction, l'appli est bien optimisée pour pouvoir l’effectuer très rapidement.
« Je ne l’aurais jamais fait si je n’avais pas Pixacare »
Comment savoir si l’outil fonctionne correctement à distance ?
Y.B : En chirurgie plastique, nous utilisons l’outil avec des patients que nous avons déjà vus dont nous connaissons bien le mécanisme de la plaie, l’état général et les antécédents.
C’est uniquement dans ces conditions que la photo devient vraiment intéressante, parce qu’on peut la recontextualiser. Réaliser uniquement de la téléexpertise, c’est peut-être possible, mais moi je me méfie un petit peu. Il faut faire attention quand même.
De toute façon, pour avoir un dossier, il faut que le patient soit déjà venu dans notre structure. Donc ce n’est pas possible de réaliser une téléexpertise avec un patient qui n’a jamais été pris en charge dans notre établissement.
Y-a-t-il des cas où Pixacare s’est révélé encore plus utile ?
Y.B : Il y a deux mois et demi, j’ai opéré un patient présentant une fracture ouverte de la jambe. L’os était exposé, donc nous avons décidé avec mon équipe de faire une chirurgie de reconstruction.
Je suis allé nettoyer le foyer de la fracture. Je l’ai recouvert avec ce qu’on appelle un « lambeau libre ». C’est de la microchirurgie qui consiste à prélever un fragment de tissu dans le dos pour le transférer au niveau de la jambe en raccordant les vaisseaux. C'est une chirurgie qui est un peu délicate. J'aime bien garder les patients jusqu'à ce que la plaie soit correctement cicatrisée, donc à peu près une quinzaine de jours.
Sauf que ce patient-là souhaitait rentrer chez lui. Il habite près de Vannes, à une heure et demie de route de Rennes et il souhaitait être près de sa famille. Les premiers jours se sont bien passés. Exceptionnellement, je l’ai laissé repartir chez lui, à condition qu’un infirmier passe tous les jours pour surveiller le lambeau, avec un suivi à distance.
Depuis qu’il est parti de l’hôpital, je reçois une photo tous les jours. Je l’ai fait revenir une fois, parce qu’il avait un petit morceau de tissu qui avait souffert. Mais je lui ai évité tout de même 15 jours d’hospitalisation supplémentaires. Pour le confort du patient c’est vraiment top. Je ne l’aurais jamais fait si je n’avais pas Pixacare.