Métal hurlant

Critique de « Sound of Metal », de Darius Marder (sortie le 16 juin 2021)

Ruben et Lou, membres d’un groupe de heavy metal, vivent leur histoire d’amour sur les routes où les mènent leurs tournées. Un jour, Ruben est saisi d’acouphènes. Le corps médical lui annonce rapidement qu’il est atteint d’une surdité brusque et que celle-ci est irréversible. Pris en charge par une communauté thérapeutique promouvant l’acceptation totale de cet état, Ruben garde en lui l’espoir de pouvoir bénéficier de la pose d’implants cochléaires…

 

Tout en douceur et en subtilités, à l’image d’un travail méticuleux sur le son particulièrement étonnant, le Sound of Metal de Darius Marder possède la grâce, la simplicité et la beauté des films subdépressifs mais qui ne ferment jamais la porte à l’espoir, comme l’était Clean, d’Olivier Assayas, avant lui. Il doit beaucoup à son interprète, l’étonnant Riz Ahmed, qui nous permet d’entrevoir, dès les premières minutes et en ne prononçant presque aucune parole, l’intériorité de son personnage de musicos, ancien héroïnomane sur la voie de la réhabilitation, porté par un amour dont on comprendra assez rapidement qu’il est lui aussi porté par une dimension addictive.

 

La métaphore de l’addiction parcourt d’ailleurs l’ensemble du film. Le fonctionnement de cette communauté tout d’abord, qui est censée représenter pour Ruben un centre de désintox au langage parlé, seul moyen selon son représentant de pouvoir réussir à « devenir sourd ». Mais aussi cette relation à Lou, qui passe brutalement de la fusion à la séparation totale, avec tout le manque et l’obsession que cela entraîne. Quant à la perspective d’un implant cochléaire, elle semble correspondre à l’espoir de retrouver une consommation contrôlée qui anime le sujet addict, cette option étant d’ailleurs sujette à controverse chez beaucoup de malentendants tout comme l’abstinence peut être prônée comme la seule voie pour se sortir de la dépendance… Ces trois thèmes, l’amour, l’audition, et toujours le fantôme de la drogue, s’entremêlent et s’éclairent les uns les autres, sans démonstration excessive, au gré d’un scénario qui s’écoule lentement, parfois un peu trop, et sans fausses notes.

 

Le film a gagné un Oscar grâce à l’ingénieur du son Nicolas Becker, et il est vrai qu’il nous propose une expérience totalement immersive et édifiante. Cependant son travail sur le son va plus loin que nous faire ressentir une atmosphère « assourdie ». En alternant, non pas les points de vue, mais les points d’ouïe, il mélange les deux univers sonores – voire les trois, dans la dernière partie – et brouille les repères, nous habituant peu à peu à la modification mentale que cela induit. Et illustre parfaitement les mots du vétéran qui tente de guider Ruben sur la voie de l’acceptation de son handicap en lui demandant de renoncer à vouloir sans cesse rattraper un monde qui a toujours tourné, et continuera de le faire, sans lui, de se détacher de ce qu’il ne peut pas contrôler – rapport à l’addiction, là encore – et d’accepter le manque inéluctable qui lui permettra d’aboutir à la sérénité, au silence intérieur.

 

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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