Médecins et fric : y penser toujours, n’en parler jamais

L’éclairage du sociologue Frédéric Pierru

Alors que certains médecins considèrent la question de l’argent comme taboue, d’autres en font un cri de ralliement. Le sociologue Frédéric Pierru nous aide à voir plus clair dans ce paradoxe.

 

What’s up Doc. Notre dernière enquête décrit une relation particulièrement immature des médecins à l’argent. Ce constat est-il corroboré par la sociologie ?

Frédéric Pierru. Oui, dans une large mesure, mais ce n’est pas spécifique aux médecins. C’est un trait commun à tous les métiers constitués en profession, c’est-à-dire ceux qui partagent trois caractéristiques : le monopole d’une activité, l’autorégulation et une forte autonomie dans la pratique quotidienne. Les professions ont tendance à mettre en avant le désintéressement, la vocation… et à nier leurs intérêts économiques.

WUD. Il a pourtant beaucoup été question d’argent lors des négociations conventionnelles, par exemple.

FP. Oui. Les médecins, et notamment les libéraux, se sont débarrassés de la question de la rémunération en confiant à leurs syndicats la mission d’en parler lors des négociations avec l’Assurance maladie. Le cadre conventionnel permet d’éviter de discuter d’argent dans le colloque singulier, du moins en secteur 1.

WUD. Les syndicats seraient donc les porte-voix de la profession pour les questions pécuniaires ?

FP. Oui, et c’est assez étonnant. Alors que les libéraux rechignent à parler d’argent avec leurs patients, leurs syndicats surfocalisent sur les questions de revenus. Face à la dégradation de la situation sur le terrain, ils ne réfléchissent pas aux conditions de travail, et préfèrent tout compenser par une revalorisation de la lettre-clé. On focalise sur le C à 23, 25 ou 30 euros, on compare la rémunération d’un médecin à celle d’un coiffeur… Mais on ne pose pas les questions véritablement importantes.

WUD. Qui sont ?

FP. Celle de la juste rémunération d’un médecin, et celle des inégalités de revenus entre médecins. Est-il normal qu’un radiologue soit bien mieux payé qu’un généraliste ? Si les syndicats posaient la question de la rémunération en fonction de l’apport en termes de santé publique, ils devraient reconnaître qu’il faut reprendre à certains pour redonner à d’autres. Ils préfèrent donc réclamer une augmentation pour tout le monde, indifféremment… ce qui a pour effet de laisser perdurer des inégalités injustes et dramatiques en termes d’attractivité des filières médicales. Très souvent, on commence par augmenter les généralistes, de façon légitime, puis les spécialistes se mobilisent à leur tour pour obtenir une augmentation… Au final, les inégalités de revenus restent intactes, mais l’échelle des rémunérations s’est translatée vers le haut.

WUD. Et quid des médecins du secteur public ?

FP. Ils parlent encore moins d’argent que les libéraux. S’ils le font, c’est pour insister sur la manière dont les finances influent sur leur pratique, via des outils de gestion comme la T2A. Leurs revendications concernent davantage les conditions de travail, les CET… Les questions d’argent sont aussi évoquées sur un enjeu très clivant : le secteur privé à l’hôpital public.

WUD. La difficulté à parler d’argent est-elle une spécificité des médecins français ?

FP. Non. Dans la plupart des pays développés, on a construit des États-providence généreux qui drainent des fonds publics et qui solvabilisent la demande de soins… ce qui évite d’avoir à parler d’argent trop souvent. Attention : ne pas en parler ne signifie en aucune façon que les acteurs n’y pensent pas… Il s’agit plutôt d’un déni public, alors que les choix de pratiques sont évidemment déterminés par les espoirs de gains.

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Propos recueillis par Adrien Renaud

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