"On a l'impression qu'un soignant sur deux se suicide chaque mois"

Entretien avec le Dr Grégoire Pigné, président de la start-up 360 medics. Sa société publie depuis deux ans un baromètre du moral des soignants(1). Cette année, selon les résultats de ce sondage, 68% des soignants estiment que leurs conditions de travail se sont dégradés, et 47% d'entre eux avouent avoir été touchés par le burn-out. Pour le Dr Grégoire Pigné, cette situation est due à une lente déshumanisation des conditions de travail des soignants, auquel il faut remédier. 

What's up Doc. Y a-t-il eu des progrès cette année, de manière globale, selon les résultats de votre sondage ?

Dr Grégoire Pigné. On ne peut pas dire qu’il y ait de vrais progrès. Lorsque l’on lit les journaux, on a l'impression qu’il y a pratiquement un soignant sur deux qui se suicide chaque mois. Ils sont en épuisement très important, nous sommes dans une situation très décevante, très triste. Pour bien prendre en charge les patients, il faut des soignants en bonne santé. 

 

WUD. Vous pointez un phénomène grave : 11% des soignants qui ont répondu à votre sondage reconnaissent que leur mauvais état de santé a causé un incident médical de sécurité sur un patient. Les pouvoirs publics ont-ils pris conscience de ce phénomène ? 

 

G.P. Je n’en suis pas sûr. Cela fait trente ans que la situation se dégrade. Nous éditons ce baromètre depuis deux ans seulement, mais nous le faisons avec l’ensemble des soignants. Cela a le mérite de mettre en évidence que c’est toute la chaine qui est touchée par la souffrance professionnelle, et il n’y en a pas un qui va mieux que l’autre. Les pouvoirs publics en ont-ils pris conscience ? La santé est « drivé » par le coût, et cela a des conséquences humaines catastrophiques. Lesquelles causent des dommages chez les patients. Jusqu’à présent, je n’ai pas constaté de transformation du système de santé, qui permettrait de faire machine arrière. 

 

WUD. Entre 2017 et 2018 on constate une nette dégradation des conditions de travail d’une année sur l’autre. Comment expliquez-vous cela ? 

 

G.P. Nous avons réajusté la question d’une année sur l’autre, donc je ne pense pas qu’il y ait une grosse variation. L’an dernier, nous avions ajouté une question, qui était la suivante : êtes-vous ni satisfaits ni insatisfaits de vos conditions de travail ? Cette année nous avons supprimé cet item, et nous n’avions plus que deux choix : satisfait/insatisfait. Ceci explique ces nouveaux résultats. 

 

WUD. Concernant la violence des patients sur les soignants, on observe une légère amélioration… 

 

G.P. Il est intéressant de noter que le Conseil de l’Ordre traite ce sujet avec sérieux, mais je ne pense pas que la variation soit cliniquement significative. Je ne suis pas sûr que nos résultats montrent un réel changement. 

 

WUD. De la même manière, nous notons une légère amélioration pour les médecins en terme de burn-out. Est-ce significatif ? 

 

G.P. Non, pas du tout. L’an dernier, près de 11 000 soignants ont répondu à ce baromètre. Il y avait une vraie colère chez eux, et l’an dernier ils ont vraiment voulu marquer le coup. Cette année, cela s’est un peu apaisé. Mais les fondements n’ont pas changé : on demande aux soignants de s’adapter constamment, mais là ils sont au bout, pour retrouver le sens de leur métier. 

 

WUD. La situation semble se dégrader pour les aides-soignants, contrairement aux infirmiers et médecins pour qui on note une relative stabilité. Les aides-soignants sont plus souvent agressés par les patients, et sont aussi de plus en plus en burn-out. Est-ce parce qu’ils font « tampon » entre les patients et les autres paramédicaux et médecins ? 

 

G.P. Cette analyse est tout à fait juste. Plus vous êtes proches du patient, et plus vous êtes à risque. Le médecin a un temps très limité avec les patients. Les aides-soignants sont en contact prolongé avec les patients, nous ne sommes pas surpris que les soignants en première ligne subissent le plus ce genre de souffrance. 

Le système est en train de leur faire perdre le sens de leur mission
 

WUD. Vous avez laissé la possibilité cette année aux sondés de proposer des changements à leur situation professionnelle. Quelles sont les grandes tendances ? 

 

G.P. Les soignants et médecins disent avant tout que le fondement de leur engagement, c’est le soin, et ils sont en train de perdre le sens de leur métier, du fait d’une conduite du système de santé par le coût. Les soignants placent la relation humaine au centre de leur relation professionnelle, qu’il s’agisse des relations avec leur collègues, leurs patients ou encore leurs supérieurs hiérarchiques. Et là, nous avons entendu les soignants se plaindre d’un manque de reconnaissance, des lourdeurs du système, etc. Le système est en train de leur faire perdre le sens de leur mission. Ce qui les amenés à faire du soin, c’est la relation humaine. S’il y a un message qu’il faut retenir de cela, un changement qu’il faut mettre en œuvre, c’est de remettre de la relation humaine dans le système de soins. Les soignants veulent plus de temps pour faire leur job. Ils n’ont même plus le temps d’écouter les patients. La question, c’est : comment fait-on pour gagner ce temps ? Rajouter du personnel est-ce une bonne chose ? Pourquoi pas ? Ou fluidifier l’organisation ? On peut s’organiser pour avoir plus de temps et remplir leurs missions comme ils l’entendent. 

 

WUD. Quelles solutions préconisez-vous ? 

 

G.P. Nous avons un enjeu global devant nous. Une des difficultés c’est que nous devons faire le mieux possible notre job, mais s’il y a un soignant en faiblesse, ça peut influer sur la prise en charge des patients. Il y a une chose qui n’a jamais été réalisé à grande échelle, c’est de développer à grande échelle des outils  qui vont aider les soignants sur leur pratique quotidienne : s’assurer que tout est en ordre, que les informations ont été transmises. L’excellence des soins qui est quand même l’objectif de notre système de santé, c’est le soignants qui l’ont entre les mains, donc il faut leur donner tous les outils. Les nouvelles technologies permettent de faire une veille technologique performante, tous les jours. Nous essayons de construire ces technologies qui vont leur simplifier la vie. Nous n’avons qu’un seul message : remettons le soignant et le patient au centre du système de soins. 

1- Retrouvez les résultats du baromètre en cliquant ici. 

Portrait de Jean-Bernard Gervais

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