Hôpital hygiéniste : cachez ces miasmes que je ne saurais voir (2/2)

Médecin de formation, Pierre-Louis Laget, est chercheur en histoire du patrimoine à Lille et spécialiste de l’histoire hospitalière. Avec lui, What’s up Doc  a souhaité en savoir plus sur l’hôpital hygiéniste, qui a prévalu en France de la Révolution jusqu'aux années 30.

Pour la première partie de l'entretien avec Pierre-Louis Laget, rendez-vous ici.

 

What’s up Doc. Que professe la doctrine hygiéniste aux 18e et 19e siècles ?

Pierre-Louis Laget. Pour les hygiénistes, l'air est le principal vecteur de transmission des maladies, par l’intermédiaire d’un facteur qu'on appelait miasmes mais qu'on n'arrivait pas à définir. Est-ce que les miasmes étaient une substance, une odeur ? On n'en savait rien. Mais elles avaient la faculté de communiquer les maladies de façon impalpable d'un endroit à un autre. Donc pour chasser les miasmes, il fallait que l'air circule sans entrave.

WUD. À quoi ressemble l’hôpital inspiré des idées hygiéniste ?

PL. C’est un bâtiment bas, deux étages au plus, avec des pavillons séparés pour permettre la circulation de l’air. Les pavillons sont seulement reliés par des galeries complètement ajourées, ce qui permet au personnel de se déplacer, transporter le linge propre et les repas. C'est ce qu’on appellera plus tard l'hôpital pavillonnaire. Les premiers hôpitaux hygiénistes datent du règne de Louis-Philippe, à commencer par l’hospice de Garches en 1843. Le plus célèbre est l’hôpital Lariboisière (1854), dont le parti architectural essaimera dans toute l’Europe.

WUD. Quand est né ce mouvement ?

PL. Les idées hygiénistes remontent à la très haute Antiquité mais, jusqu'à la veille de la Révolution, on ne s'était guère préoccupé de notions d'hygiène en construisant un hôpital. En 1772, l'Hôtel-Dieu de Paris brûle entièrement. Cela a marqué les esprits, à une époque où l’on commençait déjà à se préoccuper du bien public. De là sont nés des dizaines d’écrits sur la meilleure façon de construire un hôpital en respectant les règles d’hygiène.

WUD. À quoi s’ajoute un voyage décisif en Angleterre.

PL. Le Roi essaie de prendre le train en marche en envoyant le grand chirurgien Tenon et le physicien Coulomb pour une mission de deux mois en Angleterre. Les deux commissaires français visitent des dizaines d’hôpitaux britanniques avant d’élire comme modèle l’hôpital militaire de Plymouth, censé être le mieux conçu qu’il soit… Ce voyage donne lieu à un rapport de l’Académie des sciences (1788) qui servira de base à la réflexion sur la construction des hôpitaux jusqu’à la fin du 19e siècle. L’hôpital pavillonnaire naît des idées préconçues des hygiénistes français, qui ont élu comme archétype un hôpital anglais.

WUD. Quel rôle a joué le corps médical dans l’hygiénisme ?

PL. Le mouvement hygiéniste résulte d’une prise de pouvoir progressive des médecins. La création des Écoles de santé sous la Révolution marque le début d’un enseignement beaucoup plus moderne de la médecine pratique. En moins d’un demi-siècle, les médecins, auréolés des avancées de leur discipline, parviennent à prendre le pouvoir sur les architectes. L’hôpital de Lariboisière (1854) en est un cas célèbre : même si son architecte était très connu et important, c’est une commission de médecins qui lui a dicté les dispositions architecturales à suivre.

WUD. On a coutume d’attribuer à Pasteur la fin de l’hygiénisme.

PL. Les travaux de Pasteur, et notamment la découverte de germes dans l’air en 1861, ont eu un effet paradoxal : revaloriser la théorie hygiéniste au lieu de la discréditer ! Les hygiénistes ont dit : maintenant on sait ce que sont les miasmes, ce sont des microbes. Ils avaient simplement oublié que Pasteur avait aussi trouvé des germes dans l’eau, sur les vêtements, les mains du personnel, partout… Hélas, les nouvelles découvertes servent souvent à confirmer de vieilles théories fausses.

WUD. D’où la naissance de l’hôpital que vous appelez ultra-hygiéniste.

PL. On a supprimé toutes les liaisons aériennes entre bâtiments, accusées de faire écran à la circulation de l’air. Elles ont été remplacées par des galeries souterraines. Le premier établissement de ce genre a été l'hôpital de Saint-Denis (1881), suivi de Boucicaut (1897), qui aura une renommée européenne voire mondiale. J'ai très bien connu cet hôpital, j'y ai travaillé comme étudiant. Toutes les circulations se faisaient sous terre : pour amener quelqu'un à la radio, on parcourait des centaines de mètres sous terre, dans des couloirs sombres grouillants de cafards, voire de rats... L'hygiène avait bon dos.

WUD. Comment ça fonctionnait ?

PL. Ça ne fonctionnait pas ! Non seulement les hôpitaux ultra-hygiénistes étaient ingérables, mais pour éviter que l'air chargé de germes ne contamine les malades, on les a construits de plain-pied. On pensait que lorsqu'on ouvrait les fenêtres du rez-de-chaussée, les germes délétères se communiquaient aux étages du dessus. Donc on finit par supprimer le second et même le premier étage : au lieu de disons vingt pavillons, il en fallait désormais quarante. L’hôpital hygiéniste coûtait donc deux à trois fois plus cher qu'un hôpital normal, et prenait trois fois plus de place…

 

Pour assister à la fin de l’hôpital hygiéniste et aux débuts de l’hôpital contemporain, rendez-vous dans la deuxième partie de l’entretien. Pour plus de détails, vous pouvez vous référer à l’ouvrage de Pierre-Louis Laget, L’Hôpital en France : histoire et architecture (2012).

Portrait de Yvan Pandelé

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