En cas de bonheur

Critique de "Little Joe", de Jessica Hausner (sortie le 13 novembre 2019)

Une biologiste met au point une fleur génétiquement modifiée capable de rendre son propriétaire heureux, pour peu qu'il en prenne grand soin. Mais en la rendant stérile, elle réveille en elle un étrange et inquiétant instinct de survie...Une fable grinçante sur les paradoxes contemporains, qui a pour originalité de nous faire douter constamment quant au niveau de lecture sur lequel elle se situe.

Peu prolifique, la cinéaste Jessica Hausner est cependant dans le métier depuis presque vingt ans. On la découvre avec Little Joe, un film que l'on pourrait qualifier de classique dans l'inclassable. Une oxymore qui traduit finalement au mieux ce que l'on ressent à l'issue de la séance: une ambiguïté constante, à l'image du doute irrationnel qui contamine peu à peu Alice, l'héroïne drôlatiquement cartésienne qui a mis au point Little Joe, cette fleur qui, au moyen d'un virus mutagène, serait capable de redonner le goût de vivre au mélancolique le plus profond grâce à la stimulation de ses cellules olfactives. Dotée des meilleures intentions, comme seuls les obsessionnels savent en avoir, elle se rend compte peu à peu qu'en guise de bonheur, sa créature entraîne chez ceux qui la respirent un changement à la fois imperceptible et fondamental: une absence totale d'émotions, ce qui leur ôte effectivement un grand lot de difficultés. 

Psychiatriquement, le film est très intéressant, là encore en maniant habilement le paradoxe et en jouant sur les contraires. Car si Alice présente la panoplie des symptômes de la personnalité obsessionnelle, elle est finalement la seule à résister vaillamment à ce qui contamine peu à peu tout son entourage et représente l'apogée de ce trouble: mener une vie à distance de toute émotion. Elle reste finalement la plus humaine, notamment à travers l'amour indéfectible qu'elle porte à Joe, son fils qui donnera également son nom à sa découverte. Car l'obsessionnel est bien doté d'émotionnalité, celle-ci lui faisant si peur qu'il la verrouille au moyen, notamment, de règles de fonctionnement rigides et immuables l'éloignant de l'expérience du plaisir. Little Joe, elle, rendrait ses victimes plutôt désaffectivées. Et contagieuses.

Cette invasion silencieuse, peut-être fantasmée par Alice, constitue la trame apparente, presque simpliste, de cette série B à la mise en scène arty tendance épurée, épousant parfaitement l'obsessionnalité dont il est question. Tout y semble limpide, au service de ce qui constitue à bien des égards une fable typique des vicissitudes de notre époque, où l'émotion est souvent vécue comme encombrante et source de conflits comme de souffrance. Un frein au profit et à l'ambition, en somme, défauts dont est exempt l'obsessionnel, féru de morale. Pourtant, et c'est ce qui sauve le film d'une trop grande prévisibilité, Jessica Hausner réussit à distiller en permanence un trouble assez délicieux, et pour le coup au diapason de celui de son héroïne so british. A savoir que chaque scène nuance, voire annule, les conclusions que semblait avoir installées la précédente. Une sorte de suspense métaphysique venant contrecarrer une linéarité (bio)logique. C'est ainsi qu'on ne sait jamais réllement quel message - si message il y a - cherche à véhiculer cette réalisatrice plus roublarde qu'elle en a l'air. La faute, justement, à la complexité de sa lecture émotionnelle. Un petit tour de force qui mérite d'être souligné.

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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