Brute ou pas brute, épisode 7 : Dr F.

La maltraitance vue par les médecins

À la suite de la publication par Martin Winckler de Brutes en blanc, son livre dénonçant la maltraitance médicale, la rédaction a décidé de donner la parole aux accusés. Aujourd’hui, c’est le Dr F., médecin et blogueuse, qui répond à nos questions.

La publication de Brutes en blanc, le livre de Martin Winckler dénonçant la maltraitance médicale, a suscité une immense polémique. La rédaction estime qu'il est aussi caricatural de considérer tous les médecins comme des brutes que de nier l’existence de la maltraitance. Nous avons donc décidé de faire parler le terrain en demandant à des praticiens de réfléchir à la question à partir de leur propre expérience. Dans ce dernier épisode, c’est le Dr F., dermatologue en libéral et blogueuse (Les Billets d’humeur du docteur), qui se livre à l’exercice.

 

What’s up Doc. Avez-vous en mémoire une situation dans laquelle vous avez pu vous conduire de manière inappropriée, de sorte que votre patient voie en vous une « brute » ?

Dr F. Bien sûr, comme tous mes confrères. Plutôt par des paroles que par des gestes, lors d’explications trop brutales à l'hôpital. Surtout lors de gardes aux urgences, où toutes les conditions sont réunies pour la maltraitance (bien plus qu'en libéral). Je me souviens de cette jeune fille venue une nuit aux urgences de l'hôpital Bichât pour une décompensation acidocétosique. J'ai mis du temps à récupérer ses résultats. Elle attendait, agacée à juste titre, et je lui ai balancé sans ménagement le diagnostic de diabète, sans réfléchir aux conséquences, sans imaginer quel coup de massue je venais de lui infliger.

WUD. À titre personnel, comment faites-vous pour vous prémunir contre la maltraitance ?

Dr F. Rien ne peut vraiment nous en prémunir. J'ai la (mal)chance d'avoir fait un choc septique il y a plusieurs années et d'avoir connu le revers de la médaille : le diagnostic, la douleur, la dépendance, les discussions houleuses entre médecins – les portes sont fines et les patients les entendent… Lorsque je me suis remise, j'ai eu comme un « reset » sur le plan personnel et professionnel. Et l'expérience fait beaucoup. Avec du recul, on sait quels mots employer, quelles réactions avoir. On anticipe les angoisses des gens, le discours est mieux rôdé.

WUD. Quelles peuvent être selon vous les raisons de la maltraitance ?

Dr F. Les paroles encourageantes ne sont pas innées, l'empathie et la bienveillance ne sont hélas pas des matières enseignées aux médecins. Certains médecins sont très intéressés par les maladies sur le plan scientifique, moins par l'être humain. Le contact peut aussi faire défaut même chez des praticiens gentils et attentionnés, et le manque d'explication ou l'emploi d'un jargon médical opaque sont mal vécus par les patients. À l'hôpital, la surcharge de travail, l'organisation, l'absence d'intimité du patient aggravent et perpétuent ce ressenti.

WUD. Pensez-vous que Martin Winckler ait raison d'attirer l'attention du public sur cette maltraitance ?

Dr F. C'est un sujet intéressant pour tout le monde, il n'a pas tort de l'évoquer. À condition que les lecteurs comprennent bien qu'il ne s'agit pas de tous les soignants : la plupart sont à l'écoute, humains et de bonne volonté. Dénigrer tout le corps de métier serait hors sujet et contreproductif. De nombreuses études l'ont montré en France : les patients aiment leur médecin et leur système de soins. Il faut aussi que les lecteurs réalisent, même si cela n'excuse rien, je le sais, qu’il est devenu difficile d'exercer la médecine en France et que certains patients sont parfois très hostiles.

 

Ce témoignage vient clore notre série « Brute ou pas brute ? ». Dans les précédents épisodes, vous pouvez retrouver les témoignages de Dominique Dupagne, Baptiste Beaulieu, Christian Lehmann, Cécile Monteil, et Jean-Claude Grange.

Source: 

Propos recueillis par Yvan Pandelé

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