THE BLOOD TROTTER

ÉPISODE 2 - PARTIE 2


La veille du congrès,
36 heures plus tôt, à 1,5 km de là,
au beau milieu du Stripdevant les hôtels,
Las Vegas, Nevada, USA

 

Sirènes.
Mouvement de foule. Émerger, ouvrir les yeux dans un grand flou lumineux. Distinguer des silhouettes qui s’éloignent en criant, poursuivies par des drones à coups de gyrophares.
Mal. Écrasante douleur dans le thorax, ajoutée à une atroce brûlure, ma peau sur un bitume chauffé à blanc par l’implacable soleil du désert de Mojave. Et maintenant les épaules s’y mettent, on me tire vers le haut pour me maintenir ensuite fermement assis sur le trottoir.
« Heeh, Matts !!!! Bon sang, tu vas bien ? Ehh oooh, reste avec nous !!! »
Tiens, des baffes maintenant. Deux voix familières s’affairent autour de moi, pendant qu’on m’assène une bonne dizaine de tartes. Mon corps ne répond pas, c’est comme si je n’avais plus aucun jus. Je distingue vaguement un visage féminin, et une autre personne, de dos et à genoux, en train de trifouiller dans un sac. Ma main se lève en signe de protestation, peine perdue : mes doigts s’emmêlent dans deux fils électriques qui pendouillent bizarrement de ma poitrine. 
Déclic, alors que me reviennent les mots de mon Yphone avant que je sombre. Ce sont deux électrodes de Défibril-Tazer, reliées à un énorme Med-drone rouge et blanc qui flotte placidement devant moi, et fait savoir son mécontentement :
 
« Madame ! Veuillez cesser de violenter le patient ! Maintenir la vigilance d’un patient comateux par des stimuli douloureux est un délit passable de prison dans l’état du Nevada, sauf… »
 
« … Sauf cas de force majeure, foutu machin ! ça va ! On t’a entendu ! Eh bien là c’est ʺforce majeureʺ, au cas où tu n’aurais pas remarqué ! »
Tiens, ça, c’était la voix de ma vieille camarade Cécile Monteil. À vue de nez, elle est très fâchée, un peu comme la voix masculine qui retentit maintenant. 
« Bon écoute bien, le drone, on a compris que notre pote a droit à rien parce qu’il a pas pris d’assurance et qu’il a plus un radis sur son compte, alors soit tu nous aides, soit tu vas voler ailleurs et tu nous laisses bosser, d’accord ? »
Incontestablement, c’était ce bon vieux Guillaume Marchand, qui continue à fouiller dans son espèce d’énorme sac comme si de rien n’était. Certes plus calme que Cécile, je le connais assez pour le sentir passablement énervé.
Avoir ces deux-là à mes côtés est rassurant. Toujours immobile et branché sur mon thorax, le volumineux drone flanqué de sa croix rouge semble hésiter. Il réfléchit. Et finalement, la machine me lance :
« Monsieur Matts Durandall, en vertu de la loi de protection des ressources économiques de la ville de Vegas, l’État du Nevada a un devoir de première assistance envers les touristes indigents. Votre électrocardiogramme indique que votre cœur n’est plus en fibrillation. Pouvez-vous me confirmer que vous êtes en vie ? »
 
Incrédule, je bafouille une espèce de gargouillement à demi intelligible :
« Euuh… oui… mais je me sens… »
 
« Félicitations pour votre survie, cher visiteur de notre belle cité ! Au revoir et très bonne journée ! Sachez que l’état du Nevada vous a gracieusement offert 3 décharges gratuites de Défibril-Tazer qui ont permis de vous réanimer ! En cas de récidive, vous aurez droit à 7 autres décharges gratuites, après quoi, elles vous seront facturées 50 dollars l’unité, ou à votre famille en cas de décès. »
 

Guillaume lâche son sac et se lève, définitivement furieux : 
« Écoute-moi bien, saloperie de vampire médical, notre copain n’a pas de tension, il est marbré comme les apparts du Vatican et je sens à peine son pouls, alors j’ai pas envie d’entendre un foutu parcmètre ambulant de mes deux nous… »
Boum, encore une douleur atroce : sans prévenir, le Med-drone rembobine brutalement ses électrodes, dont les pointes m’arrachent la peau au passage :
« Très bien je m’en vais ! Mais avant, cher visiteur souffrant et indigent, apprenez que la ville de Las Vegas et ses Casinospitaux vous offrent gracieusement une prise en charge médicale minimale : un jeton d’une valeur de 0,0000001 bitcoin avec lequel vous aurez une chance de gagner des soins ! Le jeton est crédité sur votre Yphone, tentez votre chance !!! Avant que je prenne congé, voulez-vous que je vous fasse votre annonce diagnostique pour 350 dollars ? »
 
Long soupir de colère contenue : Cécile fulmine. Chignon instantané, elle range son inaltérable crinière brune tandis que je reste le spectateur brumeux de cet échange surréaliste. Elle se lève, vient lentement se planter devant la machine et lui balance droit dans les capteurs :
« Matts… je te fais un virement de 350 dollars ? Ou je te donne ton diagnostic, afin de congédier Docteur-Plastoque ? 
- Je… Je… fais… un… »
Pas de jus. Douleur atroce, parler est un enfer alors même que j’ai parfaitement compris ce qui m’arrive. Et Cécile de conclure :
« Voilà le topo, Matts. Tu as bouché ton stent, tu es en état de choc cardiogénique, aucune structure de soin ne veut de toi dans les parages et si on ne te stabilise pas vite, tu vas passer l’arme à gauche. »
Voilà qui a le mérite d’être clair. 
C’est marrant comme l’esprit classe les priorités : le seul truc qui me vienne, c’est que je ne vois pas comment je pourrai assurer ma communication orale demain au Caesar Virtual Palace, puisque je serai mort. Au pire, Cécile me remplacera ou fera mon oraison funèbre selon le rituel funéraire de Vatican 3…
Tiens, finalement, le drone ne lève pas le camp... Bien au contraire : il hésite, et hop, l’affreux machin volant escamote et active un gyrophare rouge en parlant de sa douce voix de GPS-ascenseur dans un français parfait :
 
« Madame Cécile Monteil, votre diplôme de médecin de délivrance française n’est pas reconnu par l’État médicalement souverain du Nevada. L’annonce diagnostique que vous venez de faire s’apparente à un exercice illégal de la médecine. J’ai donc saisi l’IA du Web-juge fédéral pour avis. Veuillez attendre l’arrivée du US Marshals Service pour l’annonce du verdict. »
 
Merveilleux. Cette journée va être longue, très longue… Cécile est maintenant plus blême que moi. Guillaume fait on ne sait pas quoi, reparti fouiller son immense Hoverbag connecté à guidage GPS au beau milieu du trottoir. Et d’un coup, voilà qu’il éclate de rire.
« Ah, ces IA… pires que des ados, vraiment… Elles me feront toujours autant rigoler… 
- Guillaume ! râle Cécile, si tu peux nous épargner tes commentaires débiles censés être drôles, parce que les Marshals du Nevada, c’est pas des marrants et…
- ça va, calmos, on se bile pas… et mes commentaires sont brillants comme d’hab’… Keep zen, l’ingénieur boutonneux qui a pondu ce Med-drone débile était même pas un spermatozoïde que j’inventai le droit en santé connectée il y a 30 ans, devant mon petit déj’… »
Ahurissant moment de flottement, alors que le drone continue de répéter « restez où vous êtes », que j’agonise, que Cécile se voit déjà croupissant dans une prison automatisée américaine, et que ce geek de Guillaume ne trouve rien d‘autre à faire que planer complètement. 
« Rhaaaa c’est pas vrai… mais je l’ai mis où, le bidule ? Je suis censé présenter ce machin-truc du tonnerre sur mon stand de DMD-objects, dans une heure, au Caesar Virt… AAAAh je l’ai !!! Voilàààà !!! Enfin !!!
- Tu parles de ton machin, ou tu parles d’eux ? »
Tenant un gros appareil rouge dans les mains, à peine retourné, Guillaume s’arrête net. Dix drones aux couleurs étoilées du US Marshals Service du Nevada nous encerclent, volant de leurs 6 hélices de sustentation, un mètre au-dessus du sol. Chacun pointant vers Cécile son canon à micro-ondes.

« Madame Cécile Monteil, l’IA du tribunal fédéral automatisé du Nevada vous a reconnue coupable d’exercice illégal de la médecine. Le flagrant délit dispense d’audience publique et rend nul un recours en appel. Vous êtes condamnée à 5 années de prison ferme avec transfert immédiat au pénitencier à ciel ouvert de la vallée de la Mort. »
 
« Mais... Je…
- Pffouu… voilà, précisément ce que je disais !! Les IA, c’est con comme des ados ! balance Guillaume. Péremptoires, bourrées de certitudes, blablabla, ça a toujours ʺtout compris à la vieʺ, mais mettez-leur un peu le nez dans le caca, et là, ça pleure retourner voir maman… »
 
« Je n’ai pas de maman. Veuillez préciser votre propos ou nous laisser procéder à l’arrestation. »
 
« Cécile, tu me passes ton Yphone, please ? Et toi, le flicoptère, tu seras gentil de pas me tirer dessus, et de transmettre les ʺpreuvesʺ que je vais te montrer à ton juge IA, qu’on rigole un bon coup, hein ? »
Les drones Marshals ne bougent pas. Tout juste si une machine envoie un « OK ». Cécile s’exécute, tremblante, tend son Yphone, et Guillaume farfouille maintenant dans ses e-mails, un appareil dans chaque main. Ni une ni deux, il sourit et agite les écrans sous le nez du drone le plus proche :
« Voilllà !!! Tiens… Allez regarde ça, Robocrotte ! Regarde bien les messages… l’expéditeur… le contenu… et les destinataires, ça te va ? »
Interminables secondes, le temps ne s’écoule plus. Je n’en peux plus de souffrir, il est temps que ce cauchemar se termine. Un instant plus tard, mouvement : les drones s’en vont comme ils étaient venus, après nous avoir dit, tous en chœur :
 
« Madame Cécile Monteil, l’IA juge fédérale vient d’annuler votre condamnation. Très bonne journée ! Et bonne visite dans notre belle cité ! »
 
Et voilà. Calme surréaliste, une torpeur bizarre s’abat sur nous trois alors que nous sommes en vrac sur le trottoir, au milieu des allées et venues des passants qui reprennent comme si de rien n’était. Plus de Med-drone, plus de Marshals volants et coup d’œil derrière moi, plus de poursuivants créationnistes non plus : ils se sont carapatés dans leur hôtel depuis longtemps. Cécile reprend des couleurs, j’agonise toujours, et Guillaume jubile : 
« Ahhh, ben ça fait du bien de respirer, les amis, non ? Alors Cécile, merci qui ???
- Je ne sais pas ce que tu as fait mais…
- Pas grand-chose. Quand le Télé-stent de Matts s’est bouché, son Yphone nous a prévenus de son infarctus en te géolocalisant, vu qu’il savait qu’on était dans le coin… C’est pour ça qu’on a accouru d’ailleurs ! T’as de la chance qu’on ait eu un workshop hier au Darwin’s… Donc le diagnostic, on l’avait déjà, rien d’illégal et techniquement, l’annonce diagnostique avait déjà été faite à Matts par son Yphone, bien avant qu’ils ne rappliquent, donc… échec et mat. »
Bravo. Mais moi j’entends échec et « Matts » :
« ça va... pas… du tout bien là… les enfants… je resp… 
- Yes, on voit bien camarade, c’est pour ça que j’ai sorti THE machine !! Alors, content ???
Je ne reconnais pas le dispositif, mais vu la tête que fait Cécile, je me demande à quoi va servir cet engin du diable : un gros appareil rouge, lisse, courbe, et bardé de pattes articulées. En gros, une énorme araignée mécanique.
« Matts, dis bonjour à ton sauveur ! Mon réanimateur ambulant, spécial état de choc ! Le dernier-né, conçu, enfanté et testé par DMD-objects ! The ʺBLOOD-TROTTERʺ » ! 
Grand blanc.
« Guillaume… T’es pas possible, hein ? Tu veux lui coller ton machin ? 
- Mais allez, quoi ! Avouez que ça tombe à pic, hein ? Pour mon copain je-me-bouche-les-artères, c’est free of charge en plus !!
- Deux secondes, là, c’est le même proto que celui que tu as utilisé à Singapour, il y a 3 mois ???
- Meeuuu non, ça va… C’était réglé trop fort… Bon OK, à Singapour, on a ʺun peuʺ fait péter la tête du mannequin de démo… mais depuis on a reparamétré le débit sanguin ! ça va mieux ! Allez Matts ! Une top circulation extra corporelle entièrement automatisée du futur, tu préfères ça, ou le devis à 676 000 dollars de l’hosto du coin ? »
 
« Je confime, Matts. Le Med-drone vous a envoyé 8 devis de soins par e-mail, le moins cher étant de 676 000 dollars. Mais utiliser cet appareil inconnu me semble illégal, vu ce que nous venons de vivre. Nous risquons de voir revenir les Marshals. »
 
Tiens, mon imbécile de Yphone se réveille, lui qui l’avait mise en veilleuse après ses frasques à l’hôtel des gogos créationnistes…
« Très bonne remarque, Yphone, répond Guillaume. Mais ce magnifique objet, the ʺBLOOD TROTTERʺ, a officiellement passé la frontière du Nevada comme ʺPrototype d’objet connecté en santé importé à des fins de démonstrationʺ. Sans plus de précisions sur les modalités de la démonstration… »
Qu’est-ce que je peux répondre à ça ? Si je me tire de cette affaire, je me fais la promesse de l’étrangler. 
« C’est juste que la démo, Matts… c’est sur toi, qu’on va la faire.
 

Le magazine What’s Up Doc est édité par l’agence Planète Med.