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DU PRÉJUGÉ AU RACISME :
OÙ EN SOMMES-NOUS ?

 

Parler du racisme en santé, sous toutes ses formes, tel est le sujet qui a mobilisé la Rédaction de What’s up Doc pour ce nouveau numéro. Très rapidement, il nous a paru évident qu’il ne s’agissait pas de pointer du doigt les médecins racistes-fachos-réac’ (ils existent !) mais bien plus d’explorer en quoi nous étions tous traversés, à différents degrés et selon les contextes, par des préjugés, des pensées, des attitudes racistes, discriminatoires. D’ailleurs, nous aussi pouvons en être les victimes !

Quelle est l’ampleur de ces phénomènes ? Comment fonctionnent-ils ? Comment les repérer ? Et surtout comment évoluer ? Nous avons tenté, autant que faire se peut, de répondre à ces questions sur le racisme systémique dans le monde de la santé.

LES TÉMOIGNAGES QUI PIQUENT…

JEAN-BERNARD GERVAIS
 

Lindsay
@lindxsayy
4 nov.

Au collège, je me plains d’un mal de dos mais selon lui « c’est pcq vous êtes cambrée dû à vos origines antillaises et au pire c’est pas grave ça plaît aux garçons » #BalanceTonMédecin

 

Fati
@Barbiiina
4 nov.

Quand j’avais 5 ans mon docteur m’a demandé comment j’avais vécu mon adoption, parce que j’y avait été avec mon papa blanc. Sans au préalable se questionner sur le fait de savoir si c’était le cas, et qd bien même savoir si j’étais au courant. J’ai jamais été adopté ! #BalanceTonMedecin

 

Anonyme
Souvent il m’arrive de faire des petits malaises. C’est rien de très grave mais à chaque fois que je le disais à un médecin on me disait que j’avais rien. J’ai consulté plusieurs médecins et c’était toujours pareil. D’après eux, c’était uniquement des mensonges. Au collège, à chaque fois l’infirmière me traitait de menteuse et puis me renvoyait en classe en me disant que j’avais rien du tout, que je faisais ça juste pour sécher les cours. Et puis l’année dernière, mon médecin traitant (blanc of course) a prit sa retraite et j’ai dû changé de médecin. Mon nouveau médecin est arabe, lorsque je lui parlé de mes malaises et que je lui ai décrit un peu ce que j’avais il a tout de suite diagnostiqué ma «maladie». En fait, je suis porteuse d’une petite anomalie génétique héréditaire très présente dans le bassin méditerranéen (en gros, les pays arabes). Des années à me faire traiter de menteuse pour rien alors que j’avais raison.

 

Cara
@reigningcali
3 nov.

Quand mon médecin qui me suit depuis l’enfance (et également mon père) m’a demandé à 15 anssi mes parents comptaient me forcer à me marier « au pays » pendant la consultation #BalanceTonMédecin

 

Georges pour les intimes
@S_alqamar

#BalanceTonMedecin, plus de 15 ans de consultation pour ma mère, une femme noire et apparemment trop grosse. Tous ses maux ont été attribué à son poids ou bien à son imagination. Il a fallut qu’elle tombe sur un centre hospitalier avec un médecin asiatique qui se contre fou Des règles de «pas trop longtemps avec un même patient faut faire vite», les règles de startupmédecine. Un médecin qui prend son temps pour écouter sa patiente pour qu’en une consultation il découvre la maladie dont elle est atteinte qui est bien réelle et n’a aucun rapport Avec son poids ou son imagination.

 

dancing queen
@grlfromlebanon

#BalanceTonMedecin ma mère parle un français parfait mais mère au foyer avec accent arabe elle est pas prise au sérieux elle souffre ajd des séquelles psy et physiques car problème de thyroïde indetecté pendant 10 ans. la blague c’est qu’elle s’est renseignée elle-même et a du obliger la médecin à lui faire une ordonnance d’examens de la thyroïde car la dame persistait à banaliser la douleur de ma mama et refusait l’examen de thyroïde.

 

s.
@glitterteared
4 nov.

Quand j’avais 9-10 ans on m’a diagnostiqué la gale. oui, la gale. On m’a donné un traitement qui me brûlait le corps, tout ça parce que des médecins ont décidé qu’il y avait «sûrement des acariens» là ou je vivais. J’étais en fait allergique au Minidou. #BalanceTonMédecin

 

Anonyme
Quand ma mère a eu mon frère, à la maternité on l’a grondé comme si c’était une enfant (alors que c’était tout de même une femme adulte de 25 ans, majeure et vaccinée hein). Elle a toujours voulu avoir plusieurs enfants. Elle rêvait d’une famille nombreuse. A la maternité, les sages femmes et le médecin l’ont humiliée. On lui a dit qu’elle était stupide de vouloir autant d’enfats surtout vu son jeune âge. On l’a humiliée, trainée plus que terre en lui faisant constamment des remarques racistes dues à ses origines maghrébines. Et pour conclure les médecins ont déduit que si elle tenait autant à avoir une famille nombreuse c’est parce que son mari devait sûrement la battre pour qu’elle lui fasse beaucuop de gosses et avoir droit aux allocs parce que c’est connu, d’après eux «c’est comme ça que ça fonctionne chez les arabes».

Les médecins, tout comme les soignants en général, ne sont pas indemnes dans leur pratique de soins, d'attitudes discriminantes à l’encontre essentiellement de groupes minoritaires.

 

En juin 2015, dans la commune du Pont-de-Beauvoisin (Isère), une généraliste remplaçante se dispute avec une patiente voilée1. Des propos filmés où l’on entend le médecin dire à sa patiente : « Je ne veux plus de femmes voilées en France. » Cette dernière de rétorquer : « Marquez sur votre cabinet que vous ne voulez pas de musulmans dans votre cabinet. » Réponse : « Vous êtes un scandale pour toutes les femmes. » La patiente poursuit l’échange : « C’est pour ça que vous avez mal soigné mon fils la dernière fois, vous l’avez bâclé en deux minutes. » Et le praticien, pas décontenancée, répond : « Oui, c’est probable, sûrement. » 

ISLAMOPHOBIE ?

Si le tribunal de Chambéry a classé l’affaire sans suite, la chambre disciplinaire du Conseil de l’Ordre des médecins de Rhône-Alpes a condamné cette généraliste à un mois d’interdiction d’exercice, argumentant : « Le Dr L. a exprimé son opinion sur le port du voile par les femmes musulmanes en des termes qui ont une teneur manifestement empreinte d’islamophobie ». S’agit-il de racisme, de laïcisme intolérant ou de féminisme exacerbé ? Difficile d’y voir clair.

PATIENTS ROMS

Si le sujet du racisme en santé semble tabou, tant les témoignages rares, il a fait l’objet d’études sociologiques documentées. Il en va ainsi de la thèse en sciences politiques de Dorothée Prud’homme : « La Racialisation en urgence. Représentations et pratiques des professionnels hospitaliers à l’égard des patients présumés roms (2009-2012) »2. À partir de cette thèse, un article a été publié en 2016 dans la revue Terrains et Travaux3. L’auteure prend soin dans un premier temps de définir la racialisation : un « processus psycho-social consistant à altériser un groupe et éventuellement à l’inférioriser ». Et de constater que « les patients identifiés comme roms sont systématiquement présentés comme de "mauvais patients" par tous les professionnels hospitaliers interrogés, dans le sens où ils nécessitent un plus grand investissement professionnel ». Les femmes roms primipares sont globalement jeunes, 17 ans en moyenne, selon une étude de Médecins du monde4. Ce qui est ensuite souvent interprété par les soignants comme une différence culturelle, qui heurte « la mentalité occidentale ». Malgré cette jeunesse des primipares roms, la question de la contraception est rarement abordée par les médecins. Pourtant, selon la même étude de Médecins du monde4, elles en sont souvent demandeuses « mais elles n’osent pas faire la demande. Quand elles osent nous en parler c’est souvent à la fin de la consultation, à demi-mots et très gênées ». De fait, les professionnels ne font « que renforcer et perpétuer indirectement les rapports de domination dont elles estiment ces femmes victimes dans leur communauté ».

PATIENTE AFRICAINE

Autre étude, autre population. Le Défenseur des droits a récemment présenté les résultats d’un travail sur « Les refus de soins discriminatoires liés à l’origine et à la vulnérabilité économique : tests multicritères et représentatifs dans trois spécialités médicales »4. Ces spécialistes (psychiatres, dentistes, gynécologues) ont fait l’objet de testing afin de mesurer les discriminations de certaines populations précarisées économiquement. Mais pas seulement : ainsi le critère de l’origine du patient a aussi été testé. La méthodologie de cette étude s’est articulée autour d’un « testing téléphonique réalisé entre février et mai 2019 consistant à solliciter des rendez-vous auprès de larges échantillons de cabinets médicaux spécialisés, représentatifs au niveau national ». Deux types de patients fictifs ont été proposés : d'origine africaine et/ou de confession musulmane, ou disposant de la CMU/ACS. « Lorsqu’une patiente d’origine africaine cherche à prendre un rendez-vous chez le psychiatre, la consonance musulmane du prénom s’avère pénalisante. La pénalité est alors une baisse moyenne de 6,5 points de pourcentage de la probabilité d’obtenir un rendez-vous médical. » De plus : « Avoir un prénom africain à consonance musulmane pourrait finalement pénaliser les patientes qui cherchent à prendre un rendez-vous chez des praticiens de secteur 1. » Des résultats variables selon les régions. Ainsi, « la patiente africaine est pénalisée en Bretagne et en Centre – Val de Loire mais elle est favorisée en région Paca ». 

MÉDECINS RACISÉS

Mais les soignants sont aussi les victimes de discriminations raciales. Ce que soulignait le Dr Jérome Marty, président de l’UFML, dans un entretien qu’il nous a accordé : « Il peut y avoir du racisme de certains patients vers certains soignants. Quand vous avez une aide-soignante de couleur dans un service et que le patient dit ne pas vouloir être pris en charge par cette personne. » Pour en avoir le cœur net, WUD a lancé un appel à témoignages sur les réseaux sociaux. Une médecin, « française d’origine maghrébine », se souvient des réflexions racistes qu’elle a eu à subir. Florilège : « Un patient que je suturais à 6 h du mat’ : "De toute façon les Arabes sont tous des voleurs". Il ne m’avait pas bien vue… » « Un patient aux urgences que j’aidais à enlever sa chaîne en or, son bras étant immobilisé : "Vous êtes bien lente, ceux de votre espèce sont plus rapides à faire ça d’habitude" » « Une patiente à qui je faisais un arthroscanner : "Sinon vous l’avez eu où, votre diplôme ?" »

« SALE NOIRE, SALE ARABE »

Dans une autre enquête publiée en 2011 dans la revue Gérontologie et Société, Dorothée Prud’homme et Christophe Bertosi étudient les interactions dans un service de gérontologie entre des soignants majoritairement noirs, et des patients blancs5. Les soignants estimaient que les personnes âgées étaient les plus réticentes à se faire soigner par « un professionnel de santé perçu comme appartenant à un groupe minoritaire ». Résultat, les insultes racistes fusent. « Mais ça, c’est des trucs qui arrivent souvent, "sale Noire", "sale Arabe", comme je te l’ai dit, mais qu’est-ce que tu vas répondre à ça ? », témoigne une soignante. Afin de conserver une attitude professionnelle, les soignants victimes de ces insultes racistes les considèrent comme « une contrainte professionnelle, une manifestation habituelle, caractéristique des patients reçus dans ce type de service. Cette catégorisation leur permet de maintenir intacte la relation de soin ». À cela il faut ajouter le fait que ces patients sont souvent atteints de démence, et « excusés » pour cette raison. 

YOM KIPPOUR

Le racisme s’exprime aussi entre professionnels de santé. Rachid*, interne, se souviendra toute sa vie d’un de ses premiers stages dans un établissement où les patients « étaient majoritairement blancs, tout comme les médecins ». Pendant six mois, il a subi les moqueries de deux de ses chefs médecins : « Comme on a affaire à des gens intelligents qui ne vont pas avouer de manière frontale qu’ils sont racistes, il est très difficile de déterminer pourquoi on fait l’objet de discriminations. En ce qui me concerne, c’est un autre médecin, dont le grand-père était kabyle, mais dont l’origine n’était pas connue par les autres, qui m’a avoué que les deux médecins étaient ouvertement racistes, quand ils discutaient entre eux. » Dernier témoignage, reçu sur Facebook : celui d’un médecin qui s’est rappelé ses douloureuses années de formation : « J’ai déjà entendu un chef dire que les Juifs étaient insupportables de prendre un jour pour Yom Kippour. » 

Sources
1. https://www.pourquoidocteur.fr/Articles/Question-d-actu/18177-Patiente-voilee-un-medecin-condamne-pour-discrimination
2. https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01332373
3. « Du soin global au traitement discriminatoire ; la prise en charge de patientes identifiées comme roms dans un service de gynéco-obstétrique parisien » https://www.cairn.info/revue-terrains-et-travaux-2016-2-page-85.htm
4. Rapport Mission Banlieues de Médecins du Monde, 2007.
5. https://www.defenseurdesdroits.fr/sites/default/files/atoms/files/rapport_refus_de_soins.pdf
6. https://www.cairn.info/revue-gerontologie-et-societe1-2011-4-page-49.htm

*Le prénom a été changé.

DE L’HISTOIRE : QUAND LA SCIENCE MÉDICALE POUSSE DANS LE TERREAU DU RACISME

JEAN-BERNARD GERVAIS

 

Si, dans l’imaginaire collectif, le médecin est génétiquement humaniste, il est des contre-exemples qui prouvent qu’il est avant tout un homme, qui peut céder au racisme. voire le propager, et s’en faire un défenseur…

 

LOUIS-FERDINAND CÉLINE (1894-1961)

Tout le monde connaît l’auteur de Voyage au bout de la nuit, mais qui se souvient qu’il était, avant d’être romancier, médecin « des pauvres » ? Et militant antisémite ? Dès 1937, Céline publie de violents pamphlets anti-Juifs, comme Bagatelle pour un massacre, L’École des cadavres, et Les Beaux Draps. 

Fait d’armes : en 1940, Céline a été nommé médecin du dispensaire de Bezons, après avoir dénoncé auprès du directeur de la Santé à Paris l’ancien médecin en poste, d’origine haïtienne. « Vous le savez sans doute, j’avais jeté mon dévolu sur le poste de médecin du dispensaire de Bezons (Seine-et-Oise) actuellement occupé par un nègre haïtien et sa femme. Ce nègre étranger doit normalement être renvoyé à Haïti – d’après les lois nouvelles en vigueur », avait-il écrit aux autorités sanitaires pour dégager le Dr Hogard…

Il a dit :

"Les Juifs, racialement, sont des monstres, des hybrides, des loupés tiraillés qui doivent disparaître. […] Dans l'élevage humain, ce ne sont, tout bluff à part, que bâtards gangréneux, ravageurs, pourrisseurs." 1

WOUTER BASSON (NÉ EN 1950)

Cardiologue sud-africain surnommé « Docteur La Mort », Wouter Basson a travaillé pour les services secrets sud-africains dans les années 70 et 80 et a conduit un programme bactériologique et chimique. En 1981, en tant que chef du « Projet Coast », il est chargé de mettre au point des armes chimiques pour neutraliser des militants anti-apartheid, mais aussi endiguer la montée démographique des Noirs. Il aurait notamment inventé des vaccins pour stériliser les femmes sud-africaines noires, et développer des bactéries pour exterminer les populations noires. Il a été reconnu coupable en 2013 de violations de l’éthique médicale, mais aucune sanction n’a été prise contre lui. 

Il a dit : 

"La médecine, c'est ma passion. La guerre, mon métier." 2

JOSEF MENGELE (1911-1979)

Josef Mengele, docteur en médecine, est l’un des nazis les plus funestement célèbres. Exerçant sa profession au camp d’extermination d’Auschwitz pendant la Seconde Guerre mondiale, il a mené des expérimentations sur des prisonniers, en multipliant les amputations, l’injection de typhus, de produits chimiques, etc. Il est mort libre le 7 février 1979
au Brésil (Bertioga). 

Il a dit : 

"Il ne peut y avoir deux peuples brillants sur terre. Nous allons gagner la guerre, et seule la race aryenne survivra." 3

FERNAND QUERRIOUX (MORT EN 1945)

Médecin français, auteur du pamphlet antisémite  La Médecine et les Juifs, membre de l'Institut d'étude des questions juives, Querrioux est responsable de la partie médicale de l'exposition Le Juif et la France et auteur de lettres de dénonciation de confrères juifs. Il est mort en Allemagne le 24 avril 1945 dans un convoi bombardé par l'aviation américaine.

Il a dit : 

"Depuis l’apparition des Juifs dans cette profession, on a constaté d’abord des manquements et des abus et enfin des pratiques malhonnêtes qui ont ravalé la médecine au rang du plus bas commerce. Les Juifs ont introduit dans l’exercice de la médecine leur esprit mercantile ancestral ; nous avons assisté là comme ailleurs à la réclame sous toutes ses formes, même les plus éhontées : à l’écran, à la radio, dans la presse." 4

 

QUI LE SAVAIT ? 

Le premier théoricien du racisme est… un médecin. Il s’appelait François Bernier, est né en 1620 et mort en 1688, à Paris. Il est présenté, sur sa fiche Wikipédia, comme un médecin, philosophe épicurien et grand voyageur. C’est en 1684 qu’il publie un article considéré comme la première tentative de diviser l’humanité en races5, notamment en fonction de la couleur de peau des individus. Il place les Européens sur la première marche, comparé aux autres qui ne seraient que de « vils animaux ». 

 

Sources

1. https://books.google.fr/books?id=GwpuAAAAMAAJ&dq=l%27%C3%A9cole%20des%20cadavres&hl=fr&source=gbs_book_other_versions

2. https://www.lefigaro.fr/actualite/2007/07/28/01001-20070728ARTFIG90665-les_empoisonneurs.php  

3. https://quotepark.com/fr/auteurs/josef-mengele/

4. http://www.pdfarchive.info/index.php?post/Fernand-Querrioux-La-medecine-et-les-juifs

5. « Nouvelle Division de la Terre par les différentes Espèces ou races d’homme qui l’habitent, envoyé par un fameux Voyageur à M. l’abbé de la *** à peu près en termes »

DU PSYCHISME : POUR ÊTRE MÉDECINS,
NOUS N’EN SOMMES PAS MOINS HOMMES

GUILLAUME DE LA CHAPELLE

 

En fait, nous ne devrions pas être racistes. Surtout pas nous. Imaginez donc : une intronisation dans un système universitaire prônant l’égalité des chances et l’unicité des destins professionnels, une confrontation précoce à des souffrances touchant sans distinction des individus de toutes origines et de toutes nationalités, un serment en béton armé pour cimenter des valeurs que tous, au départ, partageons…

Sauf que… pour être médecins, nous n’en sommes pas moins hommes. Et qu’avant d’être plongés dans le grand bain de la médecine, nous avons barboté dans celui, pas toujours petit, de la vie. Chacun avec sa conception du monde, de soi-même et de l’autre. Aaron T. Beck, psychiatre américain, nomme schémas ces interprétations de la réalité héritées de nos expériences précoces et stockées dans la mémoire à long terme. Plus ou moins robuste selon la nature et la fréquence des événements à son origine, le schéma constitue un filtre cognitif, influençant durablement notre façon d’appréhender les événements ultérieurs. Si le schéma est trop fort, il en devient dysfonctionnel, puisqu’il prend le pas sur le minimum d’objectivité et de souplesse requis pour une nécessaire adaptabilité à notre environnement.
Il en vient même à « lutter pour sa survie », c’est-à-dire qu’il se nourrit des éléments du présent confirmant les postulats du passé, nos « croyances de base », au détriment de ceux les nuançant ou les infirmant. 

Nous avons tous une façon d’appréhender le réel qui nous est propre. Elle est constituée d’automatismes émotionnels et cognitifs qu’il est inutile de fuir, de nier, voire de juger : ceci aboutit à des contre-attitudes qui ont souvent les mêmes conséquences que la soumission à nos schémas. La première étape est probablement d’en prendre conscience. Des préjugés, nous en avons tous : hérités de notre culture, de notre éducation, ils nous accompagnent tout au long de notre vie, se réveillant lors de crises majeures tout autant que de situations apparemment anodines. Le corps médical est parcouru de ses propres schémas, postulats collectifs plus ou moins puissants : qui n’a pas pensé « moi aussi j’en ai bavé » quand il entend les Paces et les externes se plaindre de leurs conditions de travail et d’études ? Ou ne se réfère-t-on pas à la verticalité du rapport soignant-patient telle que l’administration hospitalière, par les faits, nous l’enseigne souvent ? 

Les croyances de base sont en quelque sorte le terreau à partir duquel des préjugés rigides comme le racisme peuvent fleurir. En ce sens, on pourrait dire que tout le monde est raciste à des degrés divers. On peut aussi estimer qu’être raciste, ce n’est pas cela, ou plutôt c’est plus que cela. Beck, toujours lui, invite chacun à explorer, voire accepter ses propres schémas de pensée, souvent préconscients ou inconscients. À les remettre en cause, au besoin. Le raciste serait finalement celui qui refuse cela ou en est incapable. Accroché à des croyances qui ont probablement été importantes à un moment de sa vie, ou qui lui apportent encore beaucoup d’avantages dans le présent (ce qui est d’autant plus fréquent si son environnement est clos et basé sur les mêmes valeurs), il se convaincra toujours qu’il a raison. Cela peut aboutir à des raccourcis diagnostiques ou des aberrations médicales. Le plus souvent, cela pourrit le quotidien du soignant… et surtout celui du patient (ou des collègues !).

DE LA PERSISTANCE DU RACISME À L’HÔPITAL

ADRIEN RENAUD

 

Il n’y a probablement rien de plus contraire à l’éthique du soin que le racisme. Et pourtant, celui-ci persiste chez certaines blouses blanches. Le sociologue Christophe Bertossi, directeur du Centre Migrations et Citoyennetés de l’Institut français des relations internationales (IFRI), nous aide à percer ce mystère.

What’s up Doc. Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à la question du racisme à l’hôpital ?

Christophe Bertossi. J’avais fait une longue enquête sur les personnes issues de l’immigration au sein des armées, qui avait montré qu’il y avait un problème de racisme à leur encontre. À la fin des années 2000, j’ai voulu comparer ces résultats à ce qui se passait sur d’autres terrains, et j’ai choisi l’hôpital.

WUD. Dans votre travail1, vous avez mis en évidence trois formes de racisme en milieu hospitalier…

Ch. B. Oui. La première réalité, la plus frontale, est celle du racisme des patients envers des soignants perçus comme appartenant à des groupes immigrés. Il y a par ailleurs le racisme des soignants à l’encontre des patients. Cette forme est plus rare : être raciste est très largement perçu comme allant à l’encontre de l’identité professionnelle, ce qui n’exclut pas des cas isolés. Enfin, il y a des exemples de racisme entre professionnels. Les soignants partagent des valeurs, ce qui diminue les sentiments racistes, mais ils travaillent dans un monde extrêmement hiérarchisé qui transforme facilement les rapports professionnels en distance sociale, voire culturelle.

WUD. Vous notez que la question du racisme à l’hôpital fait l’objet d’un certain tabou. Pourquoi ?

Ch. B. À l’hôpital comme ailleurs, les victimes d’une discrimination mettent beaucoup de temps à accepter cette réalité. Elles pensent d’abord à un problème relationnel, un problème de travail, etc. Par ailleurs, le racisme va à l’encontre des valeurs du monde médical : pointer une discrimination, c’est lever le voile sur les imperfections, les contradictions d’un monde professionnel auquel on appartient. On ne veut pas être décillé, admettre qu’on était dans une forme d’idéalisation.

WUD. Pourtant, le niveau élevé de formation des médecins devrait leur permettre une certaine distance par rapport à ces questions…

Ch. B. La formation médicale est avant tout une formation de technicien et de spécialiste, qui comporte peu d’ouverture aux sciences sociales. Il faut par ailleurs rappeler que l’hôpital est une institution qui se trouve de plus en plus sous pression en termes de moyens humains et financiers. Son efficacité est davantage jugée en termes de rendement économique qu’en termes de gestion humaine, ce qui peut expliquer un certain aveuglement.

WUD. L’origine sociale plus favorisée des médecins joue-t-elle un rôle dans la persistance du racisme à l’hôpital ?

Ch. B. Je pense qu’une société est toujours en meilleure santé lorsque tous ses segments institutionnels lui ressemblent. Mais il faudrait objectiver dans quelle mesure la profession médicale diffère de la société française, ce qui à ma connaissance n’a pas encore été fait !

1. Christophe Bertossi et Dorothée Prud’homme, La « diversité » à l’hôpital : identités sociales et discriminations, Centre Migrations et Citoyennetés
de l’IFRI, 2011

ÔTONS NOS ŒILLÈRES, OSONS LE TRANSCUL !

ISABELLE GUARDIOLA

 

Si le médecin est formé au technique et que rien (ou presque) ne lui échappe sur ce plan, la façon dont le patient pense et interprète la maladie dans sa culture lui demeure souvent inconnue. D’où l’utilité de se former au transculturel, seule formation proposée en initial ou continu, pour se sensibiliser aux préjugés mais aussi aux discriminations ethniques et raciales que les médecins pratiquent souvent à leur insu. 

Lors de son internat en psychiatrie à Tours il y a plus de 10 ans, Rahmeth Radjack est marquée par une situation dont elle fera l’introduction de sa thèse1 : un diagnostic de psychose posé pour une patiente souffrant plutôt d’une dépression atypique. « La dimension culturelle a embrouillé le tableau clinique. Nous l’avons mise sous neuroleptiques et nous sommes rendu compte de notre erreur, des mois après. Non pas que les médecins et les soignants – dans ce service ou ailleurs – ne soient pas bienveillants, mais ils ne prennent pas en compte la dimension culturelle. La tendance est à surévaluer les schizophrénies au détriment de troubles dépressifs et post-traumatiques. » En 2007, Rahmeth s’inscrit à un séminaire sur l’approche transculturelle organisé par le Pr Marie-Rose Moro, s’y rend par curiosité et découvre une évidence : on pense les choses différemment selon sa culture. « Moi-même qui suis d’origine indienne, née en France, je n’y avais pas songé, ne relevant pas que les façons de se présenter au médecin diffèrent et sont à considérer, tellement j’ai intériorisé les normes. »
L’étudiante éprouve un vrai coup de cœur pour la discipline, notant au passage que les participants au séminaire sont ceux qui ont déjà fait un exercice de décentrage – terme qu’elle affectionne –, soit par des voyages fréquents, soit par leur histoire familiale, soit parce qu’ils sont en couple mixte : « Je me suis dit que ceux qui avaient le plus besoin de formation n’étaient pas sensibilisés au transculturel. Pourtant nous ne sommes jamais à l’abri de préjugés implicites, tant on peut être étonné de ses propres réactions ou de celles de collègues que l’on estime, parce que certaines situations sont difficiles et que nous faisons avec nos bagages culturels, sociaux, familiaux. »

SORTIR DU CARCAN ET BRICOLER

À présent psychiatre, responsable d’unité à la Maison des adolescents de Cochin, Rahmeth milite pour que l’approche transculturelle fasse partie de la formation continue. Elle se déplace beaucoup, a réussi avec son équipe à mettre en place un séminaire pour les externes à Paris V où elle parle de situations pratiques, transmettant des astuces aux étudiants. À la liaison de Cochin, elle intervient pour donner son avis sur des situations de prise en charge complexe. Comme à propos de cette patiente souffrant du sida et refusant transfusions et perfusions, arguant que son corps, trop faible, ne supporterait pas le traitement, que l’on ne peut pas passer per os à cause de troubles de la déglutition importants. Rahmeth lui demande ce qu’elle voudrait faire pour que son corps soit moins faible : « Manger du tiep* », lui répond la patiente, qui n’a pas pu dire à sa famille qu’elle était contaminée par le VIH, ni qu’elle était hospitalisée. La psychiatre fait appel aux médiatrices de l’association Ikambere2, qui apportent le plat. « Cela s’est fait une fois mais a totalement modifié la relation avec cette patiente qui a fini par accepter le traitement. Nous la pensions persécutée voire délirante, elle était plutôt déprimée et s’est autorisée à exprimer sa souffrance dépressive,
une fois pris en compte son récit. » Il existe certes peu de services comme celui de Marie-Rose Moro, lequel est souvent sollicité pour des demandes d’orientation de patients en consultation transculturelle, mais ne peut toujours pas y répondre. Cependant, se baser sur le principe de narrativité et s’intéresser à la souffrance de l’autre en prenant en compte sa culture ne nécessite pas une longue formation à l’anthropologie3, mais une curiosité, un décentrage : « Il suffit d’adapter quelques questions, de se rendre compte de l’importance de l’interprète et de prendre l’habitude de travailler avec lui sans le considérer comme un tiers gênant mais aidant ; et aussi de se permettre un bricolage créatif quand on ne comprend pas, pour sortir d’un carcan rigide. » 

NOTRE CULTURE NOUS PORTE (MAIS NOUS L’IGNORONS)

Attention à ne pas parler de racisme à Isam Idris. Le psycho-anthropologue ne considère pas ce vocable comme un « mot de langue », simple à comprendre, permettant de communiquer, ni comme un concept technique, utilisé pour résoudre un problème ; mais comme une aporie « politique, inutile et dangereuse, à l’instar de tous les mots en -isme » et l’a donc définitivement banni de son vocabulaire. Une fois passé cet obstacle sémantique, converser avec Isam Idris s’avère passionnant. Après des études médicales, il s’est formé à l’ethnopsychanalyse, qu’il exerce dans 3 cadres : comme enseignant à Paris V, comme cothérapeute dans la consultation de psychiatrie transculturelle du Pr Marie-Rose Moro au CHU d’Avicenne, et comme chercheur sur l’évolution des dispositifs de soin et de prise en charge des patients. Ici et là, il montre combien le fait de considérer le malade comme un patient change tout. Et que, certes, la médecine consiste à traiter des causes et des effets dans un corps universel, qui peut être celui d’un Maghrébin, d’un Turc, d’un Basque… mais pris dans une culture qui pense ce corps d’une façon qui lui est propre : « Il existe déjà un décalage dans la rencontre médecin-patient du fait de la vulnérabilité, de la souffrance du malade. Soit ils parlent la même langue (celle du médecin et/ou celle du patient) et le patient peut dire sa souffrance et le médecin l’entendre. Soit ce n’est pas le cas. Le médecin peut alors être accompagné par un interprète, mais il peut aussi s’occuper d’un corps physique indépendamment de la langue et de la plainte du patient. Et là, on est limite dans l’échange, dans l’à peu près, mais pas dans la justesse. »

QUAND LES DJINNS S’EMMÊLENT LES NEURONES

Prenons l’exemple de l’épilepsie. Une atteinte neurologique pour laquelle on a inventé un médicament, le divalproate de sodium, parce qu’on a compris le mécanisme neurologiquement. « Mais n’importe quel médecin aura du mal à convaincre un musulman, instruit ou pas, de cette conception civilisationnelle et technique de la maladie. Parce que pour un musulman, l’épilepsie est une attaque par les djinns**. » Ces êtres invisibles provoquent la maladie, explique Isam Idris qui propose d’en tenir compte et d’accepter l’idée qu’en parallèle, un guérisseur musulman fabrique un traitement traditionnel fait de versets coraniques annotés sur un support lavé d’eau de La Mecque… « Cela a de l’effet parce que la dimension croyance est importante dans l’acceptation de la maladie, tout comme un placebo dans un essai thérapeutique. Le médecin franco-français somaticien pur et dur qui ne comprendra pas pourquoi les djinns s’en mêlent et soutiendra que seuls les neurones comptent verra le patient quitter son cabinet. »
Une source de malentendus qui peuvent être graves et bloquer la prise en charge de la maladie. Des malentendus qui ne sont ni la faute du patient ni du médecin, mais du modèle. D’où l’utilité d’introduire en formation initiale des modules permettant aux futurs praticiens de comprendre ou d’essayer de comprendre ce qui n’est pas forcément rationnel ou cartésien : « Nous intervenons beaucoup en IFSI (institut de formation en soins infirmiers) et en IRTS (Institut régional de travail social). Ces professionnels passent beaucoup plus de temps avec les patients et on les équipe pour qu’ils ne soient pas dans le rejet ou la contre-attitude. »

PASSER DE L’ADMISSIBLE À L’ACCEPTABLE 

Isam Idris cite le dénouement de prises en charge bloquées grâce à sa médiation. Comme celle de cette femme, refusant une césarienne, alors que son bébé présentait des signes de souffrance fœtale. « Ma mère, mes sœurs ont accouché normalement, pourquoi moi ? » opposait la primo-parturiente. Dans la culture wolof, accoucher par césarienne signifie une « sortie par la fenêtre et non par la porte ». L’enfant, très pudique parce qu’il n’a pas envie de passer par là où est passé son père, sera alors « singulier, déjà plus intelligent que le médecin qui le sort ! Et considéré comme un "enfant ancêtre" », donc appellera pour lui et sa mère un traitement particulier (prénom, rituel, etc). Et la femme césarisée, acquérant un orifice supplémentaire, changera de statut. Autant de représentations à prendre en compte pour rendre les soins possibles : « J’accepte que la patiente refuse la césarienne parce qu’elle a besoin de garder ce précepte comme vital, mais je ne l’admets pas parce qu’on n’est pas au pays d’origine. Entre l’admissible et l’acceptable, existe toujours un compromis. Lorsque l’on explique à la patiente la souffrance fœtale, la mère (et non la femme) réagit : aucune mère ne laisse son petit mourir. Le processus maternel émerge et la médiation lui permet d’accepter sans admettre, d’être césarisée. » En somme, il s’agit d’habiliter la personne à être dans un choix vital et non par défaut. De rendre le patient sujet de ses soins.

Sources
1.  « Les erreurs de diagnostic en situation transculturelle »
2.https://www.ikambere.com3www.clinique-transculturelle.orget Centre Babel https://www.transculturel.eu/Formation-des-professionnels/ 

Notes

*Plat sénégalais à base de riz, de légumes et de poisson 
** Dans les croyances musulmanes, génie ou démon, généralement hostile à l'homme

 

Une prise de conscience progressive  

En dehors de la psychiatrie transculturelle, rien n’était proposé aux futurs médecins et aux praticiens français pour la sensibilisation contre les discriminations raciales. Rien n’est notamment organisé dans les centres de simulation, contrairement aux États-Unis où
« la dimension multiculturelle est une question permanente dans la gestion des relations patients/professionnels ou professionnels/professionnels, notamment au travers d’exemples pratiques en simulation. En France, le niveau de prise de conscience n’est pas encore suffisant, mais cela pourra sûrement venir dans les années futures », estime le Pr Antoine Tesnière d’iLumens simulation center. C’est ce que laissent augurer quelques pionniers, tels que le Dr Laurent Boidron, médecin urgentiste dijonnais, qui a développé le SimulPhone® reconstituant fidèlement l’environnement d’une salle de régulation SAMU et qui y a introduit les accents d’origine étrangère dans les dialogues simulés.

Face au racisme, quelle place pour les listes dites communautaires, ces listes de professionnels médicaux répertoriés comme s’adressant à une communauté, à un groupe d’individus ayant des intérêts communs, qu’ils soient culturels, sociaux, religieux ou ethniques ?

Pour exister, ces listes doivent rester déontologiques. Jean-Michel Mourgues, vice-président du Conseil national de l'Ordre des médecins (Cnom)*, nous a expliqué qu’à l’heure actuelle, un annuaire regroupant des médecins sensibilisés pour s’adresser à une communauté précise est parfaitement possible s’il est construit à l’initiative d’une association, et non des professionnels de santé, mais avec l’accord des intéressés évidemment. Deux points sont à respecter par ailleurs. Les professionnels concernés doivent prodiguer leurs soins à l’ensemble des concitoyens et non uniquement aux populations stipulées, selon un principe de non-discrimination.Enfin ces listes ne doivent pas servir à propager d’éventuels discours prosélytiques contre certaines pratiques médicales légiférées (IVG, loi Leonetti…).

 

POUR OU CONTRE ? 

Stéphane Cola, cofondateur du site Médecin Gay-Friendly** annonce mettre en relation des patients LGBT avec des médecins leur garantissant un accueil bienveillant, sans discours moralisateur sur leur mode de vie. Il s’agit de mettre à l’aise cette communauté parfois habituée à cacher son orientation sexuelle par crainte de jugement. Cela permettrait un échange en toute transparence. On pourrait même augmenter la qualité des soins car ces médecins acquièrent avec le temps une forme d’expertise relative aux pathologies ou troubles surreprésentés au sein du public concerné.

Il existe également des listes liées aux religions comme celle de l’OMAS (Organisation musulmane des acteurs de la santé) qui a déclenché une polémique récente. Est-ce que ces listes contribuent effectivement à optimiser les prises en charge des publics ciblés ? La difficulté réside dans la capacité à s’adapter aux aspects religieux, culturels des comportements en rapport avec la santé, tout en garantissant l’application des pratiques reconnues, éthiques et légales. « Il faut que les objectifs soient uniquement une facilité d’accès et une amélioration des soins et ne pas avoir en filigrane des idées d’exclusion et de radicalisation. Un regroupement communautaire ne doit pas être porteur de valeurs attentatoires à nos valeurs républicaines et laïques », précise Jean-Michel Mourgues. Il faut alors que ces listes restent vigilantes à ce que l’aspect communautaire désigne bien le public et les capacités de prise en charge des professionnels, mais pas ces derniers. Selon Vincent Lautard, infirmier et juriste en droit de la santé, le fait de mélanger expertise médicale et croyances personnelles se révèle dangereux. « Est-ce que l’on veut une société où chaque médecin est classé dans une liste (religieuse ou autre), comme si la religion du médecin changeait quelque chose à sa prise en charge ? »

De plus, l’écueil serait de ralentir ou limiter la diffusion d’un savoir-faire et d’un savoir-être avec ces communautés. Et Stéphane Cola de conclure : « Je rêve du jour où mon association se terminera parce que tous les médecins auront la même attitude bienveillante devant des patients LGBT. On veut faire péter le ghetto, on ne veut pas du tout en créer un ! »

* Ne pas hésiter à se tourner vers le Conseil départemental de l’Ordre pour des questions d’ordre déontologique sur un doute législatif ou éthique concenrant une association. Il y existe des conseils juridiques se mettant en relation avec le CNOM.

** Association Médecin gay-friendly (https://www.medecin-gay-friendly.fr ) 

SOYONS MILITANT.E.S

JULIEN MOSCHETTI

 

Quelles sont les alternatives et les solutions pour lutter efficacement contre les discriminations ou le syndrome méditerranéen1 ? Éléments de réponse avec SOS Racisme, la militante antiraciste Rokhaya Diallo et le collectif de soignants Globule Noir.

En 2018, 898 signalements de victimes ou témoins d’actes racistes ont été faits à SOS Racisme. Parmi elles, seulement 8 concernaient des discriminations dans le domaine de la santé. La plupart proviennent de paramédicaux qui auraient été discriminés dans le cadre de leur travail. « En général, ces personnes sont victimes d’injures raciales de la part de collègues ou de supérieurs hiérarchiques, voire de traitements différents en termes de conditions de travail », explique Pauline Birolini, responsable du pôle juridique de SOS Racisme. Autre type de signalement : les patients qui se sont sentis discriminés par le corps médical (refus d’accès aux soins, propos racistes…).

Mais comment expliquer qu’une association emblématique sur les questions de racisme ne reçoive qu’une poignée de signalements dans le secteur de la santé ? « En général, les personnes victimes de racisme dans le domaine de la santé ne nous contactent pas, car il existe des associations plus spécialisées que nous sur ces questions, comme Médecins du monde », analyse Pauline Birolini. Les victimes contactent aussi le Défenseur des droits. Sur ce point, la journaliste et militante Rokhaya Diallo, cofondatrice de l'association Les Indivisibles qui se présente comme antiraciste et féministe, a aussi une explication : SOS Racisme est une association « très subventionnée, créée par le pouvoir et qui, de ce fait, n’est pas à même d’être critique par rapport aux logiques de pouvoir. SOS Racisme va donc davantage se concentrer sur du racisme individuel, plutôt que sur du racisme institutionnel. L’association n’est pas apte à s’en prendre à du racisme qui est dans des logiques systémiques car ce n’est pas dans son ADN. » 

Pour Rokhaya Diallo, c’est aux individus de prendre leurs responsabilités sans forcément demander de l’aide aux associations antiracistes « classiques » comme SOS Racisme, le Mrap2 ou la Licra3. « Les institutions se protègent elles-mêmes, poursuit Rokhaya Diallo. L’État peut former, mais il ne peut pas s’auto-accuser, la dénonciation doit donc venir de la société civile qui doit proposer une réponse institutionnelle. Pour que cela fonctionne, les personnes confrontées au racisme doivent prendre la parole pour elles-mêmes avec une vision plus systémique. Car il y a des individus qui vivent des réalités spécifiques qui ne sont pas forcément dépeintes par SOS Racisme ou d’autres associations. »
Et c’est justement ce qui est train de se produire aujourd’hui, selon notre militante. « Ce qui change dans le militantisme actuellement, c’est que les personnes victimes de racisme décident de s’exprimer par leurs propres moyens, sans forcément passer par la case subvention ». En effet, depuis l’affaire Naomi Musenga4, les témoignages de patients ou de professionnels de santé pullulent sur les réseaux sociaux sous les hashtags #MédecineRaciste ou #SyndromeMediterranéen. Pour Rokhaya Diallo, cette affaire a permis d’éveiller les consciences sur la question du racisme dans le secteur de la santé. D’autant plus que ces hashtags ont libéré « une parole différente et nouvelle sur les réseaux sociaux. Il y a eu des articles, des questionnements qui n’existaient pas auparavant dans l’espace public. On a aussi réalisé qu’il n’y a pas énormément de soignants d’origine étrangère. C’est une défaillance en termes de représentation, mais aussi pour la capacité des soignants à comprendre les traits culturels des patients ».

« LE RACISME EST STRUCTUREL ET SYSTÉMIQUE DANS LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE »

Mais d’autres organisations n’ont pas attendu l’affaire Naomi Musenga pour se mobiliser autrement. À l’instar du collectif Globule Noir qui se méfie des associations antiracistes « classiques » et se revendique de l’antiracisme politique, partant du principe que le racisme est structurel et systémique dans la société française. Fondé en 2016 par Calypso Cleaver5 pour lutter contre le racisme à l’hôpital, le collectif réunit des soignants racisés (noirs, arabes et métisses) ayant subi le racisme durant leur formation ou au sein de notre milieu professionnel. Sa mission ? Récolter des témoignages de soignants et/ou patients confrontés aux discriminations, mais aussi dénoncer le fait que certains soignants racisés soient écartés de certaines formations ou bloqués dans leur évolution professionnelle. Pour remédier à ces maux, Rokhaya Diallo propose « de diversifier le recrutement des personnels médicaux, et pas seulement celui des paramédicaux ». Mais aussi de « former les médecins durant leurs études à la question des profils pluriels des patients et les informer par rapport à l’existence du syndrome méditerranéen1 ». Bref, de faire de la prévention sur les préjugés éventuels qui pourraient affecter leur diagnostic. « Le médecin est un être social qui est exposé aux préjugés, estime Rokhaya Diallo. Mais il y a une vraie difficulté à reconnaître que la fonction médicale est aussi empreinte de racisme et de sexisme comme le reste de la société. En raison du serment d’Hippocrate, on a en effet tendance à penser que le médecin n’est pas imprégné de ce type de préjugés… ». Ce qui, évidemment, est loin d’être toujours le cas…

Sources
1. Croyance selon laquelle les patients originaires des pays méditerranéens (Italie, Espagne, Portugal mais aussi Algérie, Maroc, Tunisie) seraient excessivement expansifs dans l'expression de leur douleur.
2. Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples.
3. Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme.
4. Faute d’avoir été prise au sérieux par deux opératrices du Samu de Strasbourg, la jeune femme de 22 ans, qui avait composé le 15 en décembre 2017, est décédée au CHU de Strasbourg, 5 heures après son appel.
5. Pseudonyme de la militante.

POUSSONS VERS UNE ORGANISATION DES SOINS NON DISCRIMINANTE

IDRIS AMROUCHE

Le dr patrick bouffard, médecin cardiologue en centres de santé (paris), est par ailleurs bénévole chez médecins du monde (mdm), principalement sur les programmes de la région île-de-france et les personnes isolées à la rue. il en est, de plus, membre du conseil d’administration. il nous répond sur la façon dont l’organisation des soins en france peut lutter contre les discriminations.

 

What’s up Doc. Comment s’exprime sur le terrain l’universalité des droits ?

Patrick Bouffard. La France, de par son histoire, s’est toujours revendiquée comme garante de l’intégrité de la santé inconditionnelle des personnes. Elle s’est aussi positionnée comme promotrice d’un modèle social inclusif garantissant l’universalité d’un accès à la santé. En particulier en garantissant depuis l’an 2000 aux personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté l’accès à la CMU-C, puis à l’AME. Puis ce fut la mise en place de l’ACS (Accès à une complémentaire santé) en 2004. Cette année 2019 a vu la fusion de la CMU-C et de l'ACS dans une CMU contributive qui a permis de lutter contre un taux de non-recours important à l’ACS. Enfin, la Puma (Protection universelle maladie) instaurée depuis le 1er janvier 2016 vise à l’harmonisation et la stabilité des droits tout au long de la vie.

WUD : Pourquoi notre modèle est-il réputé ? 

PB. L’excellence du système de soins français relève probablement d’un équilibre précieux entre l’accès aux soins et une protection sociale basée sur une politique redistributive à vocation universelle, notre « Sécu ». C’est sans doute cela, par le prisme de cette recherche « d’un soin qui n’oublierait personne », cette recherche pour chaque personne du droit au soin et à la reconnaissance sociale sur le territoire, qui fait que le modèle médical français est « universellement » sans doute si reconnu et plébiscité.

WUD. Quel est l’intérêt, pour un pays, d’organiser des soins universels ? 

PB. C’est incontestablement, pour l’ensemble de la population, un facteur de cohésion sociale et de progrès. En particulier économique, par la lutte contre les inégalités sociales de santé liées aux exclusions et à la marginalisation sociale. Mais c’est aussi un garant de la stabilité des institutions et des valeurs de solidarité qu’elles devraient porter sur l’ensemble des territoires, urbains et ruraux. De nombreux mouvements sociaux tendent à prouver cette demande d’universalité dans la protection et la lutte contre des inégalités devenues criantes dans un monde globalisé. Et au-delà, la médecine est finalement quelque chose de très politique. J’aurais envie de dire que l’universalité est un ciment pour la démocratie et le vivre-ensemble. Et donc un engagement de bonne santé démocratique.

WUD. Pourquoi notre universalité des soins fait-elle toujours l’objet de critiques ? 

PB. Une telle vision peut toujours se heurter à des visions particulières et utilitaristes. L’universalité est un combat. Au sens clinique et politique. Dans la critique possible, elle achoppe toujours sur l’autel du libre arbitre de l’intérêt particulier et d’une vision individuelle. En quelque sorte, d’une vision glissante de la personne comme être collectif, à une vision de l’individu libre qui deviendrait plus « légitime » comme valeur de référence et d’ajustement pragmatique. Car surtout moins « coûteux ». On retrouve toujours finalement des arguments hégémoniques gestionnaires, financiers et de menace de déficit qui deviendraient les seules boussoles à suivre.

WUD. Quels sont les points forts de notre système ? 

PB. Je dirais, son point fort : la recherche constante du progrès. Et mécaniquement des économies qui vont avec. Et dans l’acception de toutes les dimensions qu’il implique en tant que valeur pour la condition humaine, la paix et un vivre-ensemble possible. Et ainsi ne laisser personne sur le côté et être le front du refus de la discrimination. L’universalité, c’est comme quand vous êtes nu dans votre pyjama en papier sur un brancard dans l’attente de l’intervention chirurgicale qui va débuter au petit matin… Avec la garantie que tout va bien se passer… Que vous soyez un SDF migrant sans papiers ou bien le président de la République… on peut être fier et heureux d’être un médecin qui puisse exercer dans ces conditions précieuses de sécurité.

WUD. Quel serait le modèle idéal ou au moins vers lequel il faudrait tendre pour avoir un véritable modèle universel ?

PB. Je ne sais pas si le modèle idéal existe. Un modèle universel devrait avant toute chose être une volonté. C’est le sens des Objectifs de développement durable portés par l’OMS. La volonté de « ne laisser personne derrière ». C’est une volonté, et une réelle responsabilité, en tant qu’objectif politique durable. Ainsi c’est pourquoi, par exemple, et dans un contexte politique très hostile, nous continuons à demander la fusion de l’AME dans le régime général de la Sécurité sociale réellement universelle. En rappelant que l’AME représente moins de 0,5 % des dépenses de santé annuelles. Quelque part peut-être, tous ces combats et ce plaidoyer pour l’universel, c’est finalement défendre l’essence du soin, les seuils inconditionnels de la dignité, et le refus catégorique de toute discrimination dans l’accès à la santé en particulier. Finalement, d’une vision de la médecine pour laquelle nous nous serions engagés à promouvoir « l’universalité » de la parole d’Hippocrate en en faisant le serment. Et plus qu’un serment : le soin comme un acte fondamental de responsabilité solidaire.

 

LES MÉDECINS À DIPLÔME ÉTRANGER FACE AU TABOU DU RACISME

ADRIEN RENAUD

 

Indispensables au fonctionnement des hôpitaux, les médecins étrangers exercent sous des statuts souvent précaires, pour des rémunérations inférieures à celles de leurs confrères français. S’agit-il de discrimination, voire de racisme ? Ils disent que non, du moins à visage découvert. Hors micro, c’est une autre histoire…

« Le racisme contre les médecins étrangers, cela n’existe pas en France. » Le Dr Patricio Trujillo, président de la Fédération des praticiens de santé (FPS, un syndicat qui défend les intérêts des médecins à diplôme hors Union européenne), est catégorique. Pour lui, les différences de situation que l’on observe entre médecins français et étrangers s’expliquent sans problème. « Dans tous les pays, il y a une discrimination quand le diplôme n’est pas valable », estime-t-il. « Il y a des règles qu’il faut respecter : si vous passez vos équivalences, si vous réussissez les examens, vous avez les mêmes droits que tout le monde. » Le militant admet tout de même quelques situations délicates. Certains praticiens installés depuis longtemps en France, qui exercent depuis des années sous le statut de Faisant fonction d’interne (FFI) ou de praticien attaché pour des rémunérations qui n’ont rien à voir avec celles de leurs confrères français, attendent toujours leur régularisation. Mais grâce à la nouvelle loi de santé, cette situation prendra bientôt fin. « Plus de FFI et plus de praticiens attachés à partir de 2022 », assure-t-il : les hôpitaux n’auront pas le droit d’embaucher sous ces statuts. Le Dr Samia Laoufi, qui avec son diplôme algérien exerce comme chirurgienne ORL sous le statut de praticienne attachée à Marne-la-Vallée, semble d’accord avec Patricio Trujillo. « Il serait malhonnête de ma part de parler de racisme, c’est avant tout une question de statut », explique-t-elle. « Nous parlons simplement d’une main-d’œuvre bon marché, qui accepte de faire beaucoup de gardes. Les hôpitaux profitent un peu de circonstances particulières. » Mais si Samia affirme qu’elle n’a jamais eu affaire
au racisme de ses confrères, elle indique être en revanche quotidiennement confrontée à celui des médias. « On tape sur les étrangers, les Arabes, les musulmans en permanence, c’est hallucinant », soupire-t-elle.

QUAND LES LANGUES SE DÉLIENT

Moralité : les médecins étrangers seraient à l’hôpital épargnés par le racisme, même s’ils constatent que celui-ci est présent dans d’autres secteurs de la société. Fin de l’histoire ? Pas si vite. Car quand ils témoignent de manière anonyme, les praticiens diplômés hors de nos frontières n’ont pas tout à fait le même discours. « J’ai remarqué qu’on pouvait se permettre avec moi des choses qu’on ne se permettrait pas avec un médecin titulaire », note par exemple le Dr A., qui a eu son diplôme de médecine en Algérie et qui exerce comme praticien attaché dans un établissement francilien.

A. note par exemple que « quand on parle de la permanence médicale dans le service, ça tombe directement sur toi, sans qu’on te demande ton avis ». Idem pour ce qui est des vacances. « La priorité, ce n’est jamais toi », note-t-il. Et la formation continue ? « L’hôpital paie pour les médecins réguliers, et tu es le dernier à qui on peut offrir telle ou telle chose, donc tu finances de ta poche. » Peut-on appeler cela du racisme ? « Pas vraiment », répond A. « Mais c’est une forme de discrimination, d’injustice. »

BÂTONS DANS LES ROUES

Le Dr B. est plus explicite. Il insiste pour ne pas pouvoir être identifié, et nous ne donnerons donc aucun détail sur son mode d’exercice. Pourquoi tient-il tant à l’anonymat ? Parce qu’il estime que ses origines (il est né sur la rive sud de la Méditerranée) lui ont causé bien des ennuis, et que ce n’est peut-être pas tout à fait fini. Certains n’ont en effet d’après lui pas hésité à lui « mettre des bâtons dans les roues », afin d’empêcher un médecin étranger mais ambitieux de développer sa carrière. Malgré ce constat amer, B. reste positif. « Les médecins français ont tendance à le nier, mais ils ont besoin des médecins étrangers », remarque- t-il. « Il y a des services entiers qui ne fonctionnent qu’avec des médecins étrangers et si nous n’étions pas là, bien des établissements seraient dans le rouge. » La solution ? Faire le dos rond, travailler, travailler, et encore travailler. « Tous les obstacles auxquels les médecins étrangers font face tombent s’ils sont bosseurs », estime-t-il. Bref, tous les médecins sont égaux, mais certains doivent fournir plus d’efforts pour être aussi égaux que les autres.

CONCLUSION

Ne nous trompons pas de débat

Il serait dommageable de passer plus de temps à nous demander si nous sommes racistes. Certes une réflexion sur cet état d’esprit, sa prévalence, son impact dans nos pratiques n’est pas inutile. Mais elle peut tout autant devenir stérile et polémique. Et surtout nous faire manquer l’essentiel…

Alors qu’il reste beaucoup à faire pour améliorer nos pratiques au regard des origines et des cultures de nos patients, nous manquons d’outils pour lutter contre le racisme et les discriminations de manière plus large. De la formation au système
de santé, en passant par l’ouverture de nos professions aux personnes d’origines diverses, nombreux sont les axes à développer pour sortir de notre approche trop souvent cloisonnée.

Ouvrons les portes de la médecine.Bousculons nos certitudes. Et surtout, rencontrons toujours mieux nos patients.

Le magazine What’s Up Doc est édité par l’agence Planète Med.