Idris Amrouche, Jean-Victor Blanc, Anaïs Charon, Alice Deschenau, Matthieu Durand, Jean-Bernard Gervais,
Isabelle Guardiola, Laetitia Imbert De La Phalecque, Franck Masson, Adrien Renaud
 

La franc-maçonnerie, ce marronnier qui réapparaît dans nos médias nationaux chaque année, conserve ses secrets. Ils existent pourtant, ces maçons qui se dévoilent au grand public. À croire qu’ils ont l’art d’expliquer sans tout livrer, puisque les fantasmes perdurent ! Les médecins, ainsi que d’autres professionnels de santé, semblent particulièrement représentés dans leurs rangs. Aussi la rédaction a souhaité questionner les liens entre médecine et franc-maçonnerie. Quelles sont les motivations de ceux qui rejoignent ce réseau jugé élitiste, leur carrière (et autres intérêts personnels) ou bien les bénéfices d’une réflexion philosophique progressiste ? Pour comprendre, nous avons sollicité tout autant de jeunes apprentis que des grands maîtres. De parcours initiatique en recherche spirituelle loin du monde profane, bienvenue dans les loges maçonniques à la rencontre du Grand Architecte de l’univers et de ses maçons…

NOTICE D'UTILISATION

Anaïs Charon et Alice Deschenau

TOUTE PERSONNE INTÉRESSÉE PAR LES FRANCS-MAÇONS DEVRA EN PASSER PAR LA COMPRÉHENSION DE CETTE ORGANISATION ET NÉCESSAIREMENT ACQUÉRIR UN NOUVEAU LEXIQUE. RETOUR SUR LA FRANC-MAÇONNERIE EN 3 POINTS !

UN PARCOURS
On l’aura compris, la FM propose un parcours personnel au travers duquel le candidat profane pourra être admis après avoir réalisé son initiation.
L’initiation du néophyte (candidat profane)
1 Acceptation de la demande
2 Enquêtes
3 Passage sous le bandeau (première tenue yeux bandés)
Les grades maçonniques - Suite à son initiation, le maçon progresse dans sa loge auprès de ses frères et passe par plusieurs grades :
1 Apprenti
2 Compagnon
3 Maître
Un serment est prononcé à chaque grade sur un livre sacré, de loi, de tradition. Les francs-maçons suivent un rite : base de l’identité d’une obédience et cadre de son fonctionnement initiatique. Il comprend l’ensemble des concepts fondamentaux et pratiques symboliques qui organisent et règlent le travail dans les loges et leur donne sens.
En participant à des tenues (réunions maçonniques), 2 à 4 par mois, où toute absence doit être justifiée, qui ont lieu dans le temple, espace de travail rectangulaire, orné des symboles maçonniques.
 
UNE ORGANISATION
Les obédiences (grandes loges) fédèrent les loges, structures administratives et initiatiques de base. On distingue 3 grandes loges, qui diffèrent surtout par leurs adhérents :
— La Grande Loge de France (GLF), réputée élitiste et intellectuelle, accueille de préférence des hauts fonctionnaires, des professions libérales et des chefs d’entreprise.
— Le Grand Orient de France (GO), la plus ancienne et la plus importante obédience du pays, a longtemps rassemblé des hommes de gauche (c'est moins vrai aujourd'hui).
— La Grande Loge Nationale Française (GLNF), étiquetée à droite, compte beaucoup d'hommes d'affaires dans ses rangs. Avec la Loge Nationale Mixte Française, elle forme les Loges Nationales Françaises Unies.
Une constitution proclame les principes, précise les structures et définit les orientations de la fédération de loges. Elle est explicitée en pratique par les règlements généraux.
Un système démocratique électoral donne des mandats limités dans le temps pour les fonctions administratives des loges (présidées par un maître vénérable) et des obédiences (présidée par un grand maître assisté de grands maîtres adjoints et d’autres encore).

"À la conquête d'une liberté personnelle pour servir la liberté collective"

UNE RÉFLEXION SUR SOI, LA SOCIÉTÉ ET L'UNIVERS
La FM enjoint, via un enseignement s’appuyant sur des symboles et rituels, que ses membres contribuent aux progrès de l’humanité.
Des principes forts tels l’égalité, la fraternité, la solidarité, la liberté individuelle, l’humanisme imprègnent les travaux et modalités de fonctionnement de la FM. Leur sacerdoce : partir à la conquête d'une liberté personnelle pour servir la liberté collective, défendre des valeurs qui leur sont chères afin d’ériger un idéal de société.
L'évocation du Grand Architecte renvoie au principe physique créateur et organisateur de l’univers. Il serait « assimilable à ce que la science contemporaine qualifierait de principe physique assurant l'unité et l'intelligibilité de l'univers, qui s'exprime à travers les lois de son organisation » (Grande Loge de France).

 

LA GRANC-MAÇONNERIE, UNE AUTRE FALUCHE ? 
Pour tous les adeptes du béret estudiantin, quelques éléments appelant à comparaison… Tout étudiant souhaitant être faluché doit se soumettre à un baptême rituel, codifié, mené par un grand maître (GM) et son grand chambellan (GC). Pour se retrouver GM ou GC, il faudra être intronisé par son prédécesseur. L’organisation de la faluche suit celle de l’enseignement supérieur, avec ses disciplines et ses facultés ou ses écoles. D’ici à y voir des similitudes avec obédiences, loges, maçons, maîtres et grands maîtres… Elle permet d’exprimer le parcours personnel et universitaire, affirmant une certaine fierté d’être étudiant. Ainsi la faluche est ornée de représentations du parcours universitaire (velours aux couleurs de la discipline, étoiles au nombre d’années d’études par exemple) mais aussi de sa personnalité par des pin’s symboliques (abeille du travailleur, fourchette du gourmet, chouette du noctambule, etc.). 
Un petit tour sur le site www.la-boutique-maconnique.fr pour aller regarder les différents tabliers de maçons existants, avec leurs codes et symboles, rappellera à plus d’un ses achats sur www.ma-faluche.fr !
La faluche contribue à animer la vie de l’université et l’esprit faluchard se caractérise par la fraternité et le respect. On y trouve une forme de secret, en tout cas ce qui se passe en cérémonie est censé y rester… Mais bien sûr on est loin de l’ésotérisme de la FM. Les faluchards préférant surement l’érotisme du SM ! Il s’agit là de montrer qu’ils sont nombreux ces systèmes corporatistes de fraternité qu’un médecin peut croiser... D’autant que sa discipline universitaire, qui ne s’est toujours pas jointe au système LMD, est déjà corporatiste et élitiste !

FRANC-MAÇONNERIE ET MÉDECINE : DES LIENS PRIVILÉGIÉS

Idris Amrouche 

L’HISTOIRE DE LA FRANC-MAÇONNERIE EST RICHEMENT DOCUMENTÉE, MAIS SES LIENS AVEC LE MONDE MÉDICAL RESTENT PEU CONNUS. POURTANT, ILS SONT ESSENTIELS. PETIT DÉCRYPTAGE POUR BRILLER AU PROCHAIN STAFF.

Comme son nom l’indique, la franc-maçonnerie (FM) a été créée initialement par une corporation de travailleurs que l’on qualifierait aujourd’hui de travailleurs du bâtiment, les « bâtisseurs de cathédrales ». Très vite, dès le début du XVIIIe siècle, la franc-maçonnerie s’ouvre à d’autres professions et de grandes loges sont créées partout en Europe, réunissant des hommes partageant un projet commun. C’est en 1725 que la FM s’implante en France, avec l’aide de l’aristocratie anglaise. Comme dans beaucoup d’autres pays, l’organisation recrute dans la haute aristocratie, la bourgeoisie… et dans le monde médical.
 
GUILLOTIN, MÉDECIN ET FRANC-MAC'
Il n’est pas étonnant que la FM se soit intéressée de très près aux médecins. Au lendemain de la Renaissance, la médecine est érigée au rang d’art à part entière et de nombreux scientifiques et médecins accèdent même à une renommée internationale. Parmi les premiers médecins francs-maçons de France, on peut citer le fameux Joseph-Ignace Guillotin. On résume souvent son action à l’invention de la guillotine, mais son objectif était bien de rendre les peines capitales plus humaines et moins barbares en écourtant le plus possible la souffrance. Fidèle à ses principes maçonniques, il souhaitait rendre la peine de mort plus égalitaire : jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, la décapitation au sabre était réservée aux nobles. Le reste de la société était écartelé, bouilli vif dans un chaudron, ou encore pendu. Pas très maçonnique tout ça.
 
CENTRE DE RECRUTEMENT DES CHARLATANS ?
Mais la médecine maçonnique n’a pas toujours prôné l’evidence based medicine. Les traditions ésotériques et alchimiques ont longtemps été présentes, avec des loges qui furent au fil du temps le centre de recrutement de « visionnaires » ou charlatans. Symbole de cette tradition ésotérique très tendance en ces temps reculés, le père de l’homéopathie, Samuel Hahnemann. Ce dernier était franc-maçon avant d’être médecin. De son vivant, les critiques contre ses remèdes se sont multipliées dans les écoles de médecine et de pharmacie. L’aide de ses frères en maçonnerie a été primordiale pour diffuser l’homéopathie et vendre ses remèdes, notamment celle d’un duc franc-maçon dont il était devenu le médecin personnel. Il a ainsi bénéficié d’un appui majeur pour la diffusion de l’homéopathie. 
 

MAIS AUSSI DES PRIX NOBEL BIENFAITEURS
La FM a aussi compté dans ses rangs de grands médecins. Pour ne citer que les plus célèbres, on retrouve Alexander Flemming, découvreur de la pénicilline et prix Nobel de médecine en 1945. Il fut un franc-maçon particulièrement actif, tout comme Charles Richet, autre prix Nobel (1913) pour la description de l’anaphylaxie, mais aussi résident de la Société française d’eugénisme. Plus récemment, Pierre Simon, ancien grand maître de la Grande Loge de France de 1969 à 1971 et de 1973 à 1975, désigné comme le père du planning familial, était un fervent défenseur de l’émancipation des femmes par l’accès à l’avortement. Pour le meilleur et pour le pire, la FM est, depuis ses débuts, liée à la médecine.
Au travers des relations fraternelles, l’organisation a permis la diffusion d’idées pseudoscientifiques, mais aussi la mise en avant de précurseurs et de médecins qui ont révolutionné la profession.

"Comme dans beaucoup d’autres pays, l’organisation recrute dans la haute aristocratie, la bourgeoisie…
et dans le monde médical."

 

OÙ SONT LES FEMMES ? - Adrien Renaud
En France, les femmes seraient entre 25 000 et 30 000 sur un effectif total d’environ 175 000 francs-maçons. Les frères et les sœurs ont donc encore beaucoup de travail pour atteindre la parité. Et pour cause : pendant longtemps, l’initiation maçonnique a été réservée aux hommes. Elle l’est encore dans nombre d’obédiences, mais pas dans la plus importante d’entre elles : le Grand Orient de France s’est ouvert à l’autre sexe en 2010. Cette libéralisation tardive explique d’ailleurs pourquoi les femmes ont longtemps dû rejoindre d’autres obédiences comme le Droit humain ou la Grande Loge féminine de France. « La question des femmes dans la franc-maçonnerie est compliquée », explique Céline Bryon-Portet (voir p. 32), qui a été initiée au Droit humain avant de se tourner vers le Grand Orient. « La non-mixité peut paraître un peu archaïque, voire machiste, mais quand on creuse, elle peut être justifiée par de bonnes raisons. » Et la sociologue de citer le cas d’un frère belge se définissant comme féministe, mais refusant mordicus la mixité. La franc-maçonnerie étant avant tout un travail initiatique et un processus de transformation personnelle, certains hommes peuvent en effet craindre de ne pas dire les choses de manière tout à fait franche s’il y a des femmes autour d’eux, justifie Céline Bryon-Portet. Elle ajoute qu’il peut également y avoir des jeux de séduction dommageables à la sincérité de la démarche. Mais quand on lui fait remarquer que tout cela repose sur une présomption d’hétérosexualité des plus discutables, elle en convient aisément !

 

JEUNE MÉDECIN, JEUNE FRANC-MAÇON

Franck Masson 

« J’AI ÉTÉ INITIÉ EN FRANC-MAÇONNERIE À LA FIN DE MON INTERNAT : PÉRIODE RICHE EN DÉFIS, ENTRE THÈSE, ABANDON DU STATUT D’ÉTUDIANT ET RECHERCHE DE POST-INTERNAT. » UN JEUNE MÉDECIN QUI A SOUHAITÉ RESTER ANONYME TÉMOIGNE DE SON INITIATION.
 
« Comme souvent, la découverte s’est faite par le biais d’un ami qui m’a confié être franc-maçon. Il m’a donné envie de m’interroger, de me renseigner, me disant que les sujets abordés et angles de réflexion pourraient me plaire. C’est paradoxalement a posteriori que les réponses au « pourquoi être franc-maçon ? » me sont plus facilement accessibles. Sur le moment, mes motivations étaient peu précises : la confiance dans mon futur "parrain", la fierté face à cette recommandation, une grande curiosité bien sûr, et également une envie d’ouverture, philosophique, sociale et citoyenne. Initialement, mes recherches Google et autres vidéos Youtube aux accents conspirationnistes ne m’ont été que de peu d’aide. Dominer le monde me paraissait une tâche trop compliquée, moi qui étais déjà bien occupé à apprendre le maniement de Zotero1. Cependant, pouvoir prendre un temps à part pour me questionner, m’améliorer, rencontrer des gens de tous horizons, évoquer des sujets dont on parle peu avec son entourage… me semblaient autant de bons arguments pour tenter l’expérience. La franc-maçonnerie n’est pas une secte : il est beaucoup plus difficile d’y entrer que d’en sortir… Lettre de motivation, témoignant surtout du futur engagement (comprendre : assiduité et travail), entretiens préalables, période de réflexion d’environ une année et enfin approbation collective, représentent le chemin obligatoire avant l’initiation. L’entrée ne se résume donc pas au hasard d’une rencontre mais elle est bien l’aboutissement d’un premier cheminement personnel.  La franc-maçonnerie n’est ni une religion, ni un parti politique, ni une psychanalyse, et elle ne compte dans ses rangs ni illuminati ni reptiliens. C’est une communauté fraternelle bienveillante qui a foi en l’humanité et offre un espace de réflexion, aussi bien sur soi que sur la société.  Elle permet un enrichissement et une ouverture. Elle offre à notre humanisme médical professionnel une dimension plus spirituelle et philosophique.
Il existe autant de maçonneries que d’obédiences et même de loges. Des rites différents et des orientations différentes au sein d’une même loge (voir p. 20). En respectant les devoirs simples d’assiduité et d’engagement, chacun a la liberté d’être franc-maçon comme il l’entend.
 
DES SIMILITUDES AVEC LE MONDE MÉDICAL
Nos études médicales, comme la franc-maçonnerie, sont deux longs processus de compagnonnage, d’échanges et de transmission. La différence réside dans le fait qu’en maçonnerie, on compte généralement une année d’externat, une d’internat puis un poste de chef ad vitam. On retrouve également les staffs plurimensuels ainsi que quelques congrès (mais sans la pochette-surprise et les stylos estampillés Labo X ou Y).
Selon mon expérience, allier activité professionnelle et travail maçonnique est non seulement réalisable mais passionnant ; le fait d’aller aux réunions est porteur, stimulant et imprègne la vie non maçonnique. C’est un travail qui dynamise et fait progresser aussi bien dans les loges que dans les vies personnelles, familiales et professionnelles. »

 

1. Zotero est un logiciel de gestion de référence

LA FRANC-MAÇONNERIE, LE RÉSEAU AVANT TOUT

Isabelle Guardiola & Anaïs Charon

ENTRER EN FRANC-MAÇONNERIE IMPLIQUE D’INTÉGRER UN RÉSEAU. CE QUI SUSCITE MOULT FANTASMES : QUEL EST LE LIEN AINSI NOUÉ ? CE RÉSEAU D’INTÉRÊT EST-IL UN BUT EN SOI ? PEUT-IL SERVIR À BOOSTER UNE CARRIÈRE MÉDICALE ? DÉBUT DE RÉPONSES…

En loge, le statut social serait anihilé pour laisser place à une égalité entre « frères ». La réputation sulfureuse de la franc-maçonnerie serait donc un fake ? « Le fait que je sois médecin n'est pas du tout intervenu dans mon entrée en maçonnerie, estime Pierre**, médecin urgentiste en Bretagne et membre de la Grande Loge de France. On ne m'a posé aucune question sur ce sujet, sur ma carrière : cela n'intéresse absolument pas les frères. Quand on entre en franc-maçonnerie (FM), on laisse ses « métaux » à la porte du temple et on passe sous le bandeau*. Autrement dit, on se dépouille de son statut social et de ses propres représentations. »

"Un scoutisme philosophique pour grandes personnes"

« Lorsqu’un nouveau entre dans la loge, on ne lui tape pas sur l’épaule en lui annonçant qu’il est à présent dans un « réseau » et qu’il va dès lors disposer d’un super carnet d'adresses, c'est complètement faux ! Il y a d'autres moyens – comme les associations d'anciens élèves – pour booster sa carrière », poursuit Roger Dachez, médecin qui dirige un laboratoire de dépistage des cancers gynécologiques, enseigne à Paris-VII et est par ailleurs le grand maître des Loges nationales françaises unies (cf. p.20). 
 
 
NI RÉSEAU, NI DIFFÉRENCE SOCIOLOGIQUE
Les maçons interrogés disent d’une part que leur engagement dans la FM et la médecine sont indépendants, et d’autre part être agacés par la systématique suspicion sur le réseautage, voire même sur de soi-disant relations quasi mafieuses : « Ils se donnent la main, ils détournent les bons postes à leur profit, un franc-maçon a pris ma place… J'entends ça à longueur de temps ! », déplore Roger Dachez, qui rappelle que lorsque l’on s’engage dans « un chemin initiatique à la découverte de soi et des autres, pour devenir meilleur et faire progresser l’humanité, forcément cela crée des liens fraternels avec ceux qui partagent cette recherche ».
« On apprend à se maîtriser pour participer au débat mais pas pour éblouir l'autre ou par goût du pouvoir : autant de travers ou de mauvais compagnons qui sont en nous », détaille Pierre qui martèle : « Il s’agit d’un des rares endroits où l'on rencontre des gens de milieux différents, à toutes les échelles sociales de la société. C'est l’être humain qui est écouté d'abord. Le récit du paysan sur l’accompagnement de sa mère en fin de vie est tout aussi riche que l’avis du médecin urgentiste. » « Cette réputation du "réseau" maçonnique est l’un des poncifs du genre, appuie François, maçon et communicant politique. C’est exactement comme un club de foot où tu sympathises avec Paulo, qui par ailleurs est plombier et va venir te filer un coup de main un week-end pour des travaux chez toi. » Citant un ami qui compare la maçonnerie à « un scoutisme philosophique pour grandes personnes », Roger Dachez parle de « vraie, franche camaraderie désintéressée et sincère ».
 

MÉDECINS, FRANCS-MAÇONS, MÊME COMBAT ?

Certes. Mais y-a-t-il beaucoup de plombiers chez les francs-maçons ? Auteur de nombreux articles et ouvrages sur l’histoire de la maçonnerie britannique et française, Roger Dachez reconnaît que la configuration sociologique de la FM depuis le début du XIXe siècle est remarquablement stable : on y observe une sur-représentation des classes moyennes et principalement de trois professions : les enseignants, les médecins et les avocats. De l’exécutif politique (mairie, conseil général, conseil régional) aux journalistes haut placés, en passant par les notaires et chefs d'entreprise, « oui, la FM est un corpuscule très élitiste », renchérit Thierry**. « Mais très élitiste intellectuellement. On a affaire à des gens qui se posent des questions, qui lisent beaucoup. Ce ne sont pas seulement des avocats, des médecins ou des hommes d’affaires. Il y a vraiment des gens avec des sources de revenus peu élevés ». Pour autant, ces membres sont-ils représentatifs de la population française ? « Non, il est vrai. Mais c’est moins flagrant que ce que je n’aurais imaginé avant d’appartenir à la FM. » 

"Tous s’accordent sur ce point : médecine et franc-maçonnerie possèdent de nombreuses analogies."

Pierre avance une explication à la sur-représentation de certains : « Avocats et médecins travaillent avec l'être humain et la réflexion maçonnique profonde et atemporelle, toujours pertinente sur la nature humaine, enrichit notre pratique quotidienne et notre profession. Cela me permet, personnellement, de me dégager de mon pouvoir thérapeutique et de m’ouvrir à une relation duelle à dimension universelle pour accepter plus facilement les difficultés de la personne en face. »
Tous s’accordent sur ce point : médecine et FM possèdent de nombreuses analogies. 
De parcours d’abord : « Même rite initiatique que celui du médecin en formation, retrace Pierre, où l'on observe beaucoup, où l’on se tait et où l’on apprend de ses pairs, en étant parrainé… puis où l’on grimpe les échelons en donnant le meilleur de soi-même avant de transmettre à son tour. » 
De valeurs également. Même respect de la dignité humaine, même considération des hommes (et des patients) quelle que soit leur couleur, leur origine, etc.
Super philanthropiques et désintéressés, les maçons (et les médecins) ? Jean-Louis Touraine, professeur de médecine au département de transplantation et d’immunologie de Lyon-I, député LREM et franc-maçon, résume : « La noblesse de notre métier est d’aider tous les malades, et plus encore l’indigent que le fortuné. Mais j’ai aussi parfois croisé certains médecins réticents à soigner les patients CMU ou AME. Heureusement,
ils sont rares ces médecins non exemplaires et en retard sur les progrès sociétaux. On retrouve cette même diversité en matière de solidarité dans la franc-maçonnerie. » 
 
ET LA CARRIÈRE ALORS ?
Humaniste donc, mais à écouter les détracteurs, n’y aurait-il pas deux voies chez les francs-maçons ? Une voie noble, de recherche sur soi et de quête d’érudition… et une voie carriériste consistant à se créer un réseau de relations professionnelles afin de se faire une carrière en loge ? Comme beaucoup, Thierry** déteste le mot « réseau » qu’il préfère remplacer par celui de « fraternité ». « La corporation FM est plutôt caractérisée par ce que l’on pourrait appeler un réseau de confiance. Mais c’est un réseau de confiance comme un autre. Personnellement, il ne m’a servi à rien dans ma carrière médicale. En revanche, il faut avouer que la collaboration hors de la franc-maçonnerie peut être plus aisée entre maçons, puisqu’ils se connaissent.
Évidemment, des contacts se nouent, des solidarités se créent, pouvant aboutir à des relations professionnelles. Mais ni plus activement ni plus efficacement qu'au sein d'un réseau d'anciens d'une même école, d’un club de sport ou d'un quelconque Lions Club ». Alain Bauer, ancien grand maître du Grand Orient de France, d’insister : « Pour faire du business, il y a des lieux plus rapides et mieux identifiés. Sans aucun doute, la maçonnerie peut devenir un réseau utile pour la carrière professionnelle. Mais cela nécessite patience et construction dans la loge. Ne venir que pour cela serait en général voué à l'échec ! »
Alors, quand même quelques coups de pouce entre frangins ? Patrick**, membre de la Grande Loge nationale française, confie : « C'est surtout de l'ordre de la solidarité. Dans le cadre du travail, on remarque assez vite qui est ou qui n'est pas de la FM. On se rend des petits services, on fait avancer les dossiers urgents. Ceux qui ne sont là que pour nourrir leur carnet d'adresses ne restent que deux ou trois ans ». Ainsi, se faire coopter pour atteindre une chefferie de CHU ? Peut-être pas… S’inscrire à un club de golf ou au Rotary Club pour se faire un réseau serait finalement plus simple, plus rapide et moins contraignant !
 

* La première séance en loge se passe les yeux bandés
** Témoin anonymisé

 
 

 

 

UNE ORGANISATION PLUS DISCRÈTE QUE SECRÈTE?
Thierry**, médecin membre de la Grande Loge de l’Alliance maçonnique française (GLAMF), sous-loge de la GLNF, nous expose les motivations qui l’ont amené à incorporer ce corpuscule : « Approché par un patient, je suis entré par curiosité dans la FM. Ce qui m’intéressait était le côté intellectuel, philosophique et spirituel de ce mouvement. En effet, les francs-maçons considèrent qu’il y a un grand architecte de l’univers. Et qu’en construisant l’homme de la meilleure façon qui soit, il serait possible de bâtir un monde meilleur. En pratique, les francs-maçons ont de nombreuses valeurs en commun, et particulièrement l’humanisme et la spiritualité. Pour pouvoir échapper au monde profane. Au travers de nos multiples symboles, nous cherchons à surpasser le naturel, à nous élever vers la spiritualité. Selon différents grades, car tout le monde n’est pas au même niveau d’avènement. On s’en approche par les années de pratique. »  Ce culte du secret et cette distance avec le « monde profane » conduisent aux amalgames et aux théories complotistes.
Thierry explique rationnellement pourquoi les « frères » chérissent la discrétion : « D’une part les francs-maçons ont été plutôt persécutés, notamment au moment de la Seconde Guerre mondiale. Du fait de leur implication dans les hautes sphères intellectuelles, ceux-ci ont constitué une cible importante pointée par le régime nazi. C’est dorénavant une société qui se protège pour conserver ses rites. Car ses « traditions » sont censées être les mêmes depuis trois siècles.
Un certain secret est nécessaire pour les protéger. Pour autant, tous nos travaux ne sont pas cachés. Au contraire. Divers livres sont disponibles librement. Une émission sur France Culture nommée « Divers aspects de la pensée contemporaine » peut également être écoutée par tout un chacun ». Une discrétion légendaire des frères qui sème le doute, intrigue, énerve même parfois mais qui n’est pas dans le secret.

UNE INFLUENCE,  MÊME MODESTE, SUR LES POLITIQUES  DE SANTÉ

Isabelle Guardiola
ÉCOLE DE PENSÉE ACTIVE ET (AUTREFOIS) INFLUENTE, LA FRANC-MAÇONNERIE S’EST TOUJOURS POSITIONNÉE EN FAVEUR D’ÉVOLUTIONS SOCIÉTALES PROGRESSISTES.
 
Au milieu des années 70, en pleine bataille législative sur l’IVG, Jean-Louis Touraine, alors PU-PH, développe les premiers traitements par des greffes de cellules souches d’origine fœtale pour traiter des enfants bulles. Cette thérapeutique alternative suscite des polémiques et Jean-Louis Touraine intervient dans de nombreuses conférences, y compris dans des temples maçonniques. Ce qu’il y découvre n’a rien de secret ou de sectaire. Le voici au contraire conquis par « un lieu de discussion libre et respectueux, une écoute inégalée ». Il découvre simultanément bioéthique et franc-maçonnerie et le fait que « la philosophie humaniste puisse s’exercer avec tolérance en mêlant toutes les sensibilités religieuses et politiques ». Ce n’est que vingt ans plus tard que, sollicité (« tu es un maçon sans tablier, pourquoi ne pas nous rejoindre ? »), il entre au Grand Orient de France, obédience plutôt de centre gauche, mue par le désir « que les progrès scientifiques et médicaux soient mis à disposition de l’homme ». "Tu es un maçon sans tablier, pourquoi ne pas nous rejoindre ?"
INFLUENCER LES POLITIQUES PUBLIQUES
L’historien de la franc-maçonnerie (FM) Roger Dachez souligne que l’un des objectifs de cette école de pensée est d'influencer les politiques publiques. Cette spécificité française s’explique par le fait que la franc-maçonnerie s'est construite en opposition à la morale catholique : « De nombreux protestants, juifs, agnostiques ont toujours été présents dans les différentes obédiences. Ainsi que des catholiques… qui y oublient qu'ils le sont. Depuis le XIXe siècle, il est évident que la franc-maçonnerie a poussé les dossiers sur lesquels elle était en opposition avec l'église catholique : l'école laïque publique obligatoire, le divorce, la contraception, l'avortement, la peine de mort et aujourd'hui la fin de vie ainsi que la procréation médicalement assistée. Les francs-maçons ont pesé lourdement pour faire avancer ces évolutions politiques et sociales, notamment ceux qui étaient engagés dans la vie publique. » Et de citer Pierre Simon, personnage charismatique, grand gynécologue et auteur d’un fameux rapport sur le comportement sexuel français dans les années 70, à la manœuvre pour faciliter par ses contacts l'adoption de la loi sur la contraception et plus tard celle sur l'avortement.
 
UNE INFLUENCE MODESTE ET RELATIVE
Néanmoins, on note des différences entre obédiences, selon qu’elles sont traditionnalistes ou d’orientation spiritualiste (orientées vers le développement personnel), ou encore portées vers le sociétal et le politique. Mais toutes conservent un dénominateur commun : la défense de la liberté individuelle. 
Ainsi la FM est majoritairement favorable à l'assistance à la fin de vie, à la gestation pour autrui « éthique et altruiste », à la procréation médicalement assistée. Tout en adoptant un mode de réflexion qui ressemble à celui de la démarche scientifique et médicale : « Écoute de la société comme du malade, étude du cas, diagnostic du problème en pesant les avantages et les inconvénients d’une solution proposée ensuite, de façon collégiale », détaille Jean-Louis Touraine qui ajoute : « Même les francs-maçons religieux n’abordent jamais une question avec un a priori religieux, c’est-à-dire en invoquant une vérité révélée. Ils ne se disent jamais que Dieu leur dicte telle chose, même s’il peut les inspirer. C’est aux humains de réfléchir de la façon la plus rationnelle et scientifique possible ». Les débats en loge, qui ont conduit la FM à se positionner en faveur de l’extension de la PMA à toutes les femmes, s’appuient par exemple sur les revues de littérature d’études quant à l’évolution des enfants élevés par une famille monoparentale ou homoparentale.
"C’est aux humains de réfléchir de la façon la plus rationnelle et scientifique possible"
 
PERTE DE VITESSE ?
Une influence cependant en perte de vitesse. La FM a connu son heure de gloire sous la IIIe République où un tiers du personnel politique était franc-maçon, contre probablement moins de 10 % aujourd’hui parmi les parlementaires, maires des grandes villes, présidents des conseils départementaux et régionaux… La Fraternelle parlementaire*, dont Jean-Louis Touraine fait partie, rassemble des maçons de tous bords, dépassant leurs différences politiques pour réfléchir ensemble : « Elle peut faire part à tel ministre qu’une réflexion a été conduite et des avantages que pourrait avoir telle mesure. Mais jamais on ne pèse au point d’induire une décision. » La « Frapar » s’est ainsi positionnée en faveur
de l’euthanasie ou plutôt de « l’assistance active à mourir » et du libre choix du malade : « La demande désespérée de certains malades est à respecter, je suis favorable à ce qu’on puisse entendre ce propos philosophiquement et humainement légitime. C’est ce que mon double engagement de médecin et de franc-maçon m’impose d’écouter. » La franc-maçonnerie ferait ainsi preuve d’une certaine transversalité malgré les orientations politiques, pour certains dossiers tout du moins, comme la santé et la bioéthique.
 

 

VISITE GUIDÉE DE LA FRANC-MAÇONNERIE, AVEC UNE MAÇONNE

Adrien Renaud

OÙ ÉVOLUENT SES FRÈRES ET SŒURS. DANS LE DÉDALEWHAT’S UP DOCA FAIT DE LA FRANC-MAÇONNERIE SON OBJET D’ÉTUDE*, MEMBRE DU GRAND ORIENT DE FRANCE, A ACCEPTÉ DE GUIDER QU’IL CHERCHE À PÉNÉTRER LA FRANC-MAÇONNERIE OU QU’IL AMBITIONNE SIMPLEMENT DE MIEUX LA COMPRENDRE, LE PROFANE SE HEURTE À UN MONDE OPAQUE. IL Y A LOGE ET LOGE, MAIS QU’EST-CE QUI LES DISTINGUE VRAIMENT L’UNE DE L’AUTRE ? POUR RÉPONDRE, CÉLINE BRYON-PORTET, SOCIOLOGUE QUI

What’s up Doc. Un franc-maçon se distingue d’abord d’un autre par l’obédience à laquelle il appartient. Pouvez-vous nous dresser le tableau de celles qui sont présentes en France ?
Céline Bryon-Portet. La France est un peu une exception en matière de franc-maçonnerie. Dans le monde, c’est le modèle de la maçonnerie anglosaxonne défini par la Grande Loge unie d’Angleterre qui domine. Celle-ci impose un certain nombre de principes, notamment l’interdiction d’initier les femmes et l’obligation de prêter serment sur un livre de la loi sacrée [la Bible, la Torah ou le Coran, NDLR]. Cette obédience est représentée en France par la Grande Loge nationale française, mais ce n’est pas la plus importante en termes d’effectifs. Ce titre revient au Grand Orient de France, qui autorise l’initiation des femmes et qui se définit comme libéral et adogmatique. Il y a toutefois une myriade d’autres obédiences : Grande Loge de France, Grande Loge féminine de France, Droit humain…
WUD. Si l’on s’en tient à l’opposition entre Grand Orient de France et Grande Loge nationale française, comment se différencient-elles ?
CBP. Il y a une majorité d’agnostiques, voire d’athées dans la première, même si on peut y rencontrer des croyants. La seconde est considérée comme plus conservatrice. 
WUD. Quelle est l’articulation entre ces obédiences et les loges ?
CBP. Une obédience, c’est une institution qui réunit une quantité plus ou moins grande de loges. Ces dernières sont le regroupement local des francs-maçons : elles comptent en moyenne une quarantaine ou une cinquantaine de membres, et les frères s’y retrouvent environ deux fois par mois pour des tenues [des réunions, NDLR] d’à peu près deux heures.
WUD. Comment un franc-maçon choisit-il sa loge ou son obédience ?
CBP. C’est souvent le fruit du hasard. La franc-maçonnerie fonctionnant principalement par cooptation, c’est généralement un franc-maçon qui repère un profane dans lequel il pense reconnaître des valeurs potentiellement maçonniques, et qui se révèlent à lui. Si la personne est intéressée, elle sera naturellement orientée vers l’obédience de la personne qui l’a repérée, même si ce n’est pas systématique. Il faut également noter que de plus en plus de profanes sont initiés sans cooptation, en posant leur candidature spontanément, sur Internet.
WUD. Certaines personnes entrent dans la franc-maçonnerie pour y étoffer leur carnet d’adresses. Y a-t-il des loges ou des obédiences plus propices à cela ?
CBP. Quand vous êtes initié, vous prêtez le serment d’aider vos frères et vos sœurs. La question des réseaux au sein de la franc-maçonnerie n’est donc pas un mythe, c’est une réalité. Ce qui relève du fantasme, en revanche, c’est la proportion que cela prend. La plupart des francs-maçons pratiquent l’entraide dans la limite du raisonnable. Mais cela peut parfois déraper, et c’est ce qui s’est passé avec les scandales immobiliers qui ont éclaboussé dans les années 1990 la Grande Loge nationale française en région Paca. C’est pourquoi on entend dire que certaines loges de cette obédience passent pour être tournées vers l’affairisme. Mais d’après ce que j’ai pu en voir, la majorité des frères et des sœurs n’entrent pas dans la franc-maçonnerie pour le carnet d’adresses. Ce sont des femmes et des hommes qui sont intéressés par le partage et l’initiation.
WUD. Certaines obédiences sont-elles plus portées sur les questions de santé ?
CBP. Ce que je peux dire, c’est que je n’ai pas rencontré davantage de médecins que d’autres professions dans mon parcours maçonnique. En revanche, on peut remarquer que les obédiences progressistes comme le Grand Orient de France ont un engagement sociétal qui les pousse à tenter d’utiliser leurs contacts pour faire évoluer les lois. On aura donc plus de chances de les voir s’engager sur les grandes questions contemporaines et notamment celles qui touchent à la santé.
 
* Dernier ouvrage paru : L'Utopie maçonnique, avec Daniel Keller, Dervy, 2015.

 

 

Discrets mais pas secrets

Pas d’illuminati conspirationnistes, ni d’adorateurs du soleil d’une secte internationale alors ? Non…
De génération en génération, ce réseau fraternel se transmet ses propres rites initiatiques, ésotériques s’il en est, qui ne servent guère qu’une cause : tisser des relations entre des individus qui partagent le même idéal progressiste.
À ce titre, les médecins, dont la formation revêt des aspects humanistes mais aussi élitistes, sont des candidats tout trouvés pour remplir les loges maçonniques, quelle que soit leur obédience. Mais les maçons l’affirment, les médecins doivent avant tout leur carrière à leur talent, plutôt qu’à la fréquentation des « frères ». Même si travailler avec des confrères ou consœurs partageant les mêmes valeurs maçonniques facilite les collaborations professionnelles…
Il faut dire que la franc-maçonnerie n’est pas une sinécure. Certains l’ont souligné, intégrer un club privé ou dans un autre objectif, un think tank, serait moins contraignant. Mais aussi moins kiffant, peut-être, sans rites ni tenues…

Le magazine What’s Up Doc est édité par l’agence Planète Med.