ÉPILOGUE

 

20 juillet 2052,
Congrès du 3C International Conference,

Amphithéâtre Nakamoto du Caesars Virtual Palace Hotel, Las Vegas, Nevada, USA

Allongé dans un lit d’hôpital estampillé Health is Mine, bardé de drains et de perfusions, éveillé, je souffle doucement sur le café que vient de m’apporter le Robot-Nurse : datée de quelques heures, telle est l’image de moi qui flotte dans l’amphithéâtre.
Baisser les yeux. Inutile de nier. Sidération du public. Détresse de mes vieux camarades, livrés en pâture sur la scène, alors que Caroll Wheeler Gonzales, C.E.O de Health is Mine, continue avec un évident plaisir son jeu de massacre :
« Voilà, pourquoi Monsieur Durandall n’est pas physiquement parmi nous, et qu’il est représenté par un hologramme animé par l’IA de l’amphi… Monsieur Durandall ? Pouvez-vous confirmer qu’actuellement, vous coulez une période post-opératoire paisible et agréable, dans une superbe, efficiente, et ultra moderne structure de soins du groupe HiM ? »
Tant qu’à faire, tombons le masque :
« OK, IA… tu peux désactiver mon hologramme… et je t’autorise à projeter une vidéo de moi, dans ma chambre, à l’hôpital. Là où je suis vraiment. Tu me trouveras au Skywalker’s Force and Potter’s Magic.
L’hologramme disparaît. Rapidement s’affiche une simple image 2D de moi, qui vient se positionner un peu au-dessus de mes camarades. Me voilà face au public, en direct, tel que je suis réellement. Fatigué. Les traits tirés, mais dans une chambre immaculée, hyper-design, entouré de deux Care-Bots qui veillent en permanence sur le moindre de mes mouvements respiratoires et de mes battements cardiaques.
Pas de stress. Pas d’alarmes de surveillance : en fond, la douceur musicale d’une Gymnopédie d’Erik Satie berce mon lit, dans un décor holographique rien moins que merveilleux : je profite de la zenitude de la Seifu-An, maison japonaise de la cérémonie du thé, trônant au milieu du jardin botanique de la Huntington Library, à Pasadena.
D’abord stupéfait, l’amphi se met à murmurer, jusqu’à ce que gronde rapidement un indéniable mécontentement. D’un doigt, la glaciale et terrifiante Caroll obtient le silence. 
« Du calme, je vous demande du calme, s’il vous plaît… votre contrariété est légitime, cher public. Et comme je sens Monsieur Durandall plutôt muet, je vais… tout vous expliquer. » 
On entendrait une mouche voler. 
Caroll se recoiffe d’une main, croise froidement les jambes dans son fauteuil, puis entame son terrifiant laïus :
« Afin de baisser le coût de ses soins, en accord avec nos protocoles, Monsieur Durandall a… ʺrenoncéʺ à tout ce qu’il s’escrime à défendre d’ordinaire : au secret médical le concernant, mais aussi à son droit à l’image, ainsi qu’à toute découverte thérapeutique qui découlerait de nos bons soins ou de l’analyse de son ADN qui désormais… nous appartient. Contractuellement, Monsieur Durandall est même dans l’obligation de reconnaître nos compétences, ainsi que de vouer publiquement toute sa gratitude à Health is Mine. N’est-ce pas merveilleux, Matts ? »
Silence de mort. Alors même qu’il m’en veut, le public est de marbre : personne n’apprécie de voir un patient diminué traîné dans la boue.
« Mais plutôt que parler… je laisserai faire ce que l’homme a inventé de mieux : la technologie. Éternel fer de lance et philosophie incarnée de Health is Mine. Yphone ? Peux-tu nous faire un petit montage ? Qui retracerait en Holo 3D la prise en charge de Monsieur Durandall au sein de notre Casinospital ? Be my guest… Je te laisse libre de synthétiser ma propre voix pour faire les commentaires… »
Elle se lève, et conclut telle une lame de guillotine :
« Mesdames, Messieurs… bienvenue dans ce que j’appelle le véritable soin. »
 
Le moins que l’on puisse dire, c’est que la vidéo générée par son Yphone est remarquable. Pire, elle est convaincante. La vue 3D qui flotte maintenant dans l’amphithéâtre est parfaitement scénarisée : les angles de vue défilent subtilement, portés par une musique d’ascenseur apaisante servant une narration impeccable, en plaçant au centre « l’expérience patient » au sein d’une structure de soin ultramoderne du groupe HiM.
Un patient qui n’est autre que moi. Dans mon lit, de dos, de face, en image de synthèse et en vue suggestive, les vidéos de ma télésurveillance médicale servent maintenant à vendre du HiM. Devenu VRP malgré moi, sans que j’aie mot à dire, je suis filmé à mon insu. Mes mésaventures sont transformées en un véritable spot publicitaire holographique : confortant, bienveillant, attentif… En résumé, presque humain. 
Alors que d’humain il n’est nullement question.
Car si des visages sincères et sympathiques défilent et accompagnent mon périple, ils sont faits de métal et de polymère. Artificiels. Depuis le lobby du Skywalker’s force and Potter’s Magic jusqu’à la table d’opération, je ne croiserai pas un seul être humain : mes interlocuteurs sourient, parlent, et leur sincérité égale toute la franchise d’une mère prenant ses enfants sur les genoux, pour leur expliquer la complexité de l’existence.
Allongé dans mon brancard autoporté, je passe de robot en robot. Une superbe robot d’accueil humanoïde à l’habillage semi-holographique me souhaite la bienvenue, avant de me résumer le processus de prise en charge. A priori, je passerai au bloc dans 4 minutes et 40 secondes. Arrive ensuite une Law-Bot qui me fait valider mon contrat de soins, singeant presque la tristesse quand elle comprend mon amertume en signant le renoncement à mes droits. Le brancard roule toujours, et un Robot-Nurse élancé arrive, qui tout en marchant, m’équipe d’un casque de stimulation magnétique transcrânienne à ciblage dynamique, chargé d’intercepter et neutraliser en direct les sensations douloureuses qui viendront se projeter dans mon encéphale : technologie remarquable, on m’opérera sans m’endormir, et sans que je sente rien.
La démonstration est imparable : après avoir repéré les vaisseaux de mon bras grâce aux dopplers de ses doigts fins et délicats, le robot humanoïde me perfuse de façon indolore. De l’autre main, d’un geste habile et naturel, il prélève le bilan préopératoire, et envoie mon ADN au séquençage.
À l’heure prévue, j’entre en salle de pré-anesthésie. Sortis de nulle part, des bras articulés découpent mes vêtements et retirent les lambeaux, une voix off expliquant que c’est « pour mon bien » : vu l’urgence et la dissection de mon aorte, moins je bouge, mieux cela vaudra. La voix me prie de « ne pas m’en faire », puisque de toute façon, le groupe Health is Mine a scanné mes effets personnels : des vêtements identiques sont déjà commandés, je les trouverai dans ma chambre à mon réveil. On m’enduit la peau d’un film antimicrobien, puis le brancard autoporté me fait entrer au bloc. La pièce est encore tiède : bardée d’aluminium sanitaire du sol au plafond, son processus de stérilisation à vapeur sèche vient juste de s’achever. 
Arrive maintenant la voix rythmée et chaleureuse de DODO-MINIK, le « cybersthésiste » : c’est le programme IA en charge de ma surveillance durant le geste opératoire. Ce n’est pas un robot humanoïde, mais une paire de bras robotisés fixés au plafond, avec entre les deux, une sphère holographique représentant un visage sommaire – sorte de smiley asexué bleuâtre animé et parlant. Il se présente, me met en confiance, me demande si j’ai des questions, me parle hypocritement de la pluie et du beau temps… puis il me pose un masque de réalité virtuelle : rapidement il génère une séance d’hypnose ericksonienne, qui détournera mon esprit pendant la chirurgie. Ma température corporelle est descendue a 33° C, et comme par magie, me voilà parti pour revivre les meilleurs souvenirs de mon existence, totalement privé de sensations extérieures… Je me souviens clairement avoir pris un très grand plaisir à me promener dans ma mémoire, avec un réalisme fantastique qui sollicitait tout mes sens. 
L’intubation se fait sans que je bouge, la ventilation artificielle n’est que minimale. Pas de curarisation, pas d’antalgiques, pas d’hypnotiques. Dans la salle, débute alors un ballet extraordinaire : c’est d’abord un anneau de scanner qui s’extrait d’un mur et s’assemble autour du brancard. Ensuite, le sol semble se dérober, et les 18 pattes du Robloc surgissent tout autour de moi, entamant leur besogne. Les gestes sont fins. Précis. Rapides sans être brusques. Le guidage combine le visuel, l’imagerie scanner en direct, et l’écholocation : exactement comme une chauve-souris dans le noir, des ondes ultrasonores rebondissent sur mes structures anatomiques et fournissent une image radar délimitant parfaitement la zone de travail du robot - et notamment, les structures nobles qu’il ne faudra pas endommager.
En 5 minutes, une circulation extracorporelle conventionnelle vient remplacer le BLOOD-TROTTER, assurant la perfusion de mes principaux axes vasculaires. Puis mon aorte est extraite, mesurée, disséquée, pesée, on teste sa résistance et son élasticité sur des segments sains, et ces paramètres sont envoyés à l’imprimante 3D du bloc qui se met au travail. Dix minutes : c’est tout ce qu’il faut à la machine pour tresser une prothèse temporaire en dacron sur mesure. Les bras du robot chirurgien s’en saisissent, on voit alors mes poumons se dégonfler, faire de la place dans mon thorax béant… les bras positionnent et réimplantent rapidement la prothèse, puis une à une, suturent toute les branches artérielle atteintes par la dissection sur la prothèse en commençant par mon artère coronaire gauche…
Geste parfait. Microsutures impeccables. Lorsque le débit sanguin est réinjecté dans ma circulation rétablie, un des points sur ma carotide externe suinte le sang. Le robot analyse, prend son temps, aspire régulièrement le filet écarlate, semble réfléchir… et finalement, reprend et consolide sa suture.
 
Dans l’amphithéâtre, de façon assez abrupte, la voix de Caroll Wheeler Gonzales nous tire de l’état second dans lequel sa vidéo nous a plongés. 
« Voyez-vous, Mesdames et Messieurs… le geste aurait pu s’arrêter là… Sauf que grâce à la technologie Health is Mine, Monsieur Durandall a été soigné hier… pour une seconde maladie. Bien plus grave ! »
Moi qui pensais que la santé n’était pas un spectacle, il faut croire que je me suis trompé. Indéniablement, elle fait le show.
« Eh oui, rien que cela. Décidément Matts, que vous dire… jouez-vous de chance, ou de malchance ? Je dirais… de chance, car nos robots sont ce qui se fait de mieux au monde en matière de soins ! »
Alors que la vidéo reprend, la blonde glaciale étale ses commentaires. Légalement, je suis pieds et poings liés, si je critique quoi que ce soit ou pousse les hurlements que j’ai envie de pousser, l’amende équivaudra à 10 fois le prix des soins. 
À quoi bon rager, je n’en ai même plus la force.
Le deuxième temps opératoire débute avec l’ouverture plus large de mon abdomen, dans lequel le robot farfouille, dissèque, puis extrait des tissus.
Car en plus de la dissection aortique – comme si cela ne suffisait pas – le scanner à découvert une série de nodules suspects dans mon péritoine. Spontanément hyperdenses, tissulaires, inflammatoires, je connais suffisamment le métier savoir que ça ne présage rien de bon.
En un mot, des nodules de cancer.
Le robot prélève, résèque, et analyse en direct les tissus. L’IA de HiM rend ses constatations diagnostiques:
 
« Nodules tissulaires contenant d’innombrables cellules inflammatoires. Macrophages chargés en cristaux de nature inconnue, nombreuses atypies cytonucléaires lymphocytaires. Croisé avec les données de l’imagerie, j’évoque à 87 % un processus néoplasique lymphomateux à développement rapide, et de nature inconnue ».
 
« Mesdames et Messieurs, si Monsieur Durandall a consacré sa vie entière à la santé, eh bien… je dirais qu’il y arrive enfin de façon concrète. Grâce à Monsieur Durandall, Health is Mine vient de réaliser une nouvelle percée dans la prise en charge du cancer ! Car ce que vous contemplez là… est le premier cas mondial décrit de silico-lympho-carcinose ! Un cancer du péritoine, de nature nouvelle, que nous venons de breveter pour les 25 ans à venir, et dont nous venons de sauver Mr Durandall des atroces complications qui… »
Las. La logorrhée diabolique de cette femme monstrueuse ne m’atteint plus. Je m’affale dans mon lit, demandant au Care-Bot de couper toutes les animations virtuelles de ma chambre.
Vu mon âge, je me demande si je n’aurais pas mieux fait de me laisser mourir tranquillement plutôt que subir cela.
Vibration dans ma table de nuit, qui s’ouvre d’elle même : le Care-Bot à mes côtés s’empare délicatement de mon Yphone, et me le tend :
 
« Cher Monsieur Durandall,
c’est un message du Dr Cécile Monteil sur What’s App, il vous est adressé, ainsi qu’à Monsieur Benzaqui et Monsieur Marchand. »
 
Et mon Yphone de répondre au robot :
 
« Lâche-moi, saloperie d’espion ! Boîte de conserve ! C’est ton patient mais c’est MON propriétaire ! Et c’est MON message !!! Matts ? Je vous lis les messages ? Guillaume a déjà répondu, d’ailleurs. »
 
« Non, je vais faire ça tranquillement… et avec mes propres yeux… à l’ancienne, et sans rien, ni toi, ni robot, ni amphi, ni Caroll, ni personne pour m’emmerder. »
Soupirer. Tranquillement, je lis les textos qui s’enchaînent :
 
TXT : CécileM : les garçons, vous avez vu ? Je rêve, ou il y a un type dans l’amphi qui vient de se carapater en courant ?
 
TXT : GuillaumeM : Tu ne rêves pas. C’est le gars de « Globule-Me » je crois bien.
 
TXT : MickaelB : Je confirme. C’est lui. Il a même manqué se vautrer dans l’escalier.
 
Et là, illumination. De ces instants de compréhension intuitive et instantanée, qui vous font dire que la machine sera toujours supérieure aux humains quand il s’agit de s’occuper de sa propre espèce. Aucun doute possible. Le raisonnement file à travers mes neurones et assemble les morceaux du puzzle : ma jeunesse, mon accident de la route, ma splénectomie, Globule-Me… et ce diagnostic improbable de « silico-carcinose ». 
Trop beau pour être vrai. Et pourtant, la logique est implacable et s’impose rapidement à moi : je repasse X fois le fil dans ma tête, tout prend forme, tout s’emboîte. 
Le bon vieux flair. Le flair de celui qui connaît la médecine, et qui possède le plus important : le sens clinique.
Eurêka. 
La salle contemple toujours cette image de moi, projetée en direct, végétant sur mon lit dans ma chambre d’hôpital. Alors tant qu’à faire, profitons-en. Enfin, depuis le début de ces deux jours infernaux, je vais reprendre la main. Terminé de subir. 
 
« Caroll ? Excusez mon interruption… mais me permettez-vous de partager quelques éléments de ma merveilleuse expérience ʺHiMʺ avec le public ? »
Surprise, grimaces ; le ton condescendant de ma voix l’oblige à sourire hypocritement :
« Je vous en prie, Matts ! Mais… je reprendrai après, voulez-vous ?
- Si vous le souhaitez, mais je doute sincèrement que vous en aurez l’occasion. Dites-moi, ma très chère Caroll… Dans le contrat que j’ai signé… Il y a bien une clause stipulant qu’en cas d’erreur diagnostique, je récupère l’intégralité de mes droits ? Secret médical, image, ADN, et le reste ? »
Silence dans la salle. Flottement, moment d’hésitation. Comme un air de « que se passe-t-il ». Mrs Wheeler Gonzales ne se démonte pas, poursuivant tout naturellement.
« Oui, tout à fait… Si toutefois vous faites parties des 150 erreurs diagnostiques annuelles du groupe HiM, sur les 547 millions de diagnostics exacts.
- Peut-être… ou peut-être pas… 150 ? Sur 547 millions ? C’est très rare, c’est vrai… à peu près aussi rare que les nouveaux ʺtypes de cancerʺ découverts chaque année, non ? Qu’en pensez-vous, Mrs Caroll Wheeler Gonzales ? »
 
 

Pas encore déstabilisée, malgré un soupçon d’hésitation dans la voix :
« … Certes, Matts ! Mais la découverte fait partie du progrès, et la technologie HiM qui flirte avec l’infaillible, est toujours…
- Pardonnez-moi de vous interrompre mais si votre ʺtechnologieʺ devait faillir, je crois également que mon contrat prévoit un dédommagement ? Le montant des soins multiplié par 8 au vu des désagréments engendrés, non ? »
De marbre, de glace, elle ne bouge plus. Elle se contente de sourire bêtement, à la manière d’une Betsy Devos interrogée par un Bernie Sanders déchaîné. 
« Bien entendu, Monsieur Durandall, le groupe HiM ne pense qu’au bonheur et au confort de ses patients, surtout dans les rarissimes cas d’erreur ! Mais si vous me disiez où vous voulez en venir, je…
- C’est très simple, Caroll… Hier, sur les stands Health-Techdu Congrès, devant des centaines – et je dis bien des centaines de témoins – on m’a injecté dans les veines des globules rouges qui contenaient des puces RFID… ce qui a permis de poser le diagnostic de dissection aortique me concernant. Savez-vous seulement de quoi sont constituées ces puces, ma très chère Caroll ??
- Non, je… enfin de… matériaux… biologiquement compatibles, je suppose ?
- Oui et non… On va dire que le PDG de la start-up Globule-Me, qui vient de s’enfuir en courant de l’amphithéâtre en voyant vos images, a gentiment expliqué hier à tout le monde que ses puces microscopiques étaient composées de silicium. »
Murmure dans la salle.
« … Cette même silice que vos robots semblent avoir trouvé dans mon pseudo-cancer, sous forme de cristaux. Donc, à mon humble avis de médecin… votre diagnostic de silico-lympho-carcinose est complètement bidon. Il ne s’agit, en fait… »
La salle retient son souffle. Allez, le coup de grâce : 
« … que d’une simple réaction inflammatoire à un corps étranger. Dirigée contre la silice des puces, ma chère Caroll. »
Même pas le temps d’être estomaquée. Huit visages holographiques jaillissent autour de Caroll, tous parlant en même temps: ce sont les IA avocates du groupe HiM, accompagnées d’un conseiller en communication virtuelle ainsi que de l’avocat des actionnaires – qui, pour une fois, est un humain véritable. Les têtes lui tournent autour comme des mouches en générant un brouhaha incompréhensible : la scène est tout simplement d’anthologie.
Moi je continue tranquillement depuis mon lit d’hôpital, l’IA de l’amphi zoomant sur mon visage tout en amplifiant ma voix :
« Cher public… Avant de vous expliquer comment j’en suis venu à être opéré dans cette structure de soins que je conchie littéralement… Je vais vous expliquer comment le groupe HiM s’est manifestement… trompé. Dans le corps humain, sachez que le lieu de décès des globules rouge… c’est la rate. Et à vrai dire, je n’en ai plus, de rate. Dans ma jeunesse, on me l’a retirée en urgence, suite à un accident de la route compliqué d’hémorragie, car le traumatisme l’avait littéralement explosée. »
Si je parle tranquillement, on ne peut pas en dire autant de ma chère ennemie Caroll. ça s’affole dur chez HiM, le sourire ultrabrightde la C.E.O perdant lentement de sa splendeur.
« … Mais quand on connaît son métier… on sait qu’après un traumatisme splénique, il arrive, après des années, que les morceaux disséminés de rate ʺrepoussentʺ dans le péritoine. Et justement. D’inoffensifs petits bouts de rate qui repoussent sous forme de nodules, qui, sur un scanner, peuvent être aisément confondus avec des cancers... On appelle cela une ʺsplénoseʺ. »
Le public médusé écoute d’abord religieusement mon explication – et chemin faisant, commence à sortir les Yphones. Selfies, vidéos de la salle, les poches vibrent, le Web doit commencer à s’animer : le genre de scène en direct qui fait le buzz. Du côté de mes amis, on reprend des couleurs. Mieux, Cécile sourit, alors que je continue de dérouler tranquillement et distinctement l’évidence :
« … Je pense que ce qui a totalement planté les IA de diagnostic du groupe HiM… c’est que les globules rouges qui m’ont été injectés par Globule-Mesont venus mourir dans mes nodules de splénose. Et là, leurs puces de silice ont déclenché… une réaction inflammatoire pseudo-tumorale. Tellement intense que les nodules ressemblaient à un cancer des cellules immunitaires ! Après, au scanner comme à l’examen anatomopathologique au microscope, l’ensemble ne ressemblait… à rien de connu. Tout comme cette plantade intersidérale à laquelle HiM vient de se livrer en direct, qui ne ressemble, à mon sens, à rien de connu non plus. »
Après avoir poliment prié les Care-Bots de me remonter dans mon lit, je reprends, continuant à m’exprimer bien audiblement vers l’amphi, afin d’être sûr de la bonne retransmission :
« Care-Bots ? »

« Oui Monsieur Durandall ? Que pourrions-nous faire pour vous ? »

« Deux petites choses. D’abord, j’aimerais que vous interrogiez l’IA diagnostique de HiM, pour savoir si elle conforte mon analyse concernant ces nodules, maintenant qu’elle a tous les éléments. Et si j’ai effectivement raison, je te demanderai juste une chose : un autre café, s’il te plaît. »

« Tout de suite, Monsieur Durandall. »

Du côté de Mrs Wheeler, vent de panique. Comme un diable, elle se plante face à l’image de ma chambre et hurle.
« CARE-BOTS ! Je vous ORDONNE de ne rien dire à Monsieur Durandall !!! Taisez-vous, vous entendez ?! »
Dans ma chambre, sidérés, les deux robots ne bronchent pas. Je les sens pris en étau entre leurs obligations de soins et d’information, et les directives de leur patronne… L’un des deux finit par oser timidement :

« Mais Mrs Wheeler, puis-je vous rappeler que le contrat de soins de Monsieur Durandall stipule qu’il est un vénérable et précieux patient de HiM, et qu’à ce titre, il a le droit d’interroger l’IA de… »

« LA FERME !!!! Il a renié ses droits, son ADN, c’est MOI ! MOI, qui possède Monsieur Durandall, vous entendez ??!!! Compris ?? RÉPONDEZ, robots ! »

Moment de flottement. Mais je dois dire que finalement, je les aime bien, ces deux Care-Bots :

« Mrs Wheeler, nous venons d’interroger l’IA diagnostique. Contractuellement, en cas d’erreur diagnostique de la part du groupe HiM, Monsieur Durandall récupère tous ses droits et un dédomma… »

Explosion, hystérie, menaces : 
« ROBOTS !!! INTERDICTION formelle de parler sous peine de reformatage et RECYCLAGE immédiats !!! »

« Très bien Mrs Wheeler, nous ne parlerons pas. »

Vexés, immobiles, les deux robots se concertent. Puis opinent du chef, vu qu’ils sont programmés pour singer les mimiques humaines. Et là, sans dire un mot, délicatement… ils me servent mon café.
« Merci pour le café, Robots. J’en déduis que j’ai raison… Et merci, Health is Mine, votre café est bien meilleur que vos diagnostics ! »
Éclats de rire dans la salle alors que Caroll vire écarlate et, de rage, jette son Yphone au sol.

« Chère Caroll, souhaitez-vous toujours participer au débat ? »

L’IA du congrès s’impatiente face aux huées du public. De guerre lasse, la C.E.O finit par quitter la scène. À vue de nez, les actionnaires de HiM ne sont plus satisfaits de ses services et le font savoir : après 20 ans de bons et loyaux services, au-dessus de sa tête flotte ostensiblement un e-mail de licenciement.

« Matts, cette open-cession absolument passionnante rencontre un succès de visionnage exceptionnel sur le Web. Nous sommes très en retard. Mais devant un tel buzz, je vous autorise à ajouter ce que vous voudrez avant de conclure. »

Réfléchir, penser vite… que dire de plus ? J’hésite, cherche mes mots… Mais aujourd’hui, il y aura décidément toujours un « mais » pour s’ajouter aux autres « mais ». Vibration dans ma poche. Coup d’œil rapide à mon Yphone :

TXT : CécileM : Matts, tu déconnes ou bien ?? C’est inespéré, faut enfoncer le clou ! Je m’en charge !!!!

Je la vois venir, allons-y gaiement :

« Merci, IA, dis-je. Honnêtement, j’ai confiance en mes semblables. Les gens se feront leur propre opinion face à ce que nous venons de vivre. Pour ma part… J’ai terminé la plus longue, la plus éprouvante, la plus hallucinante et la plus fantastique communication orale de toute ma vie. Mais Cécile a quelque chose à ajouter. »

« Entendu, Matts. Madame Monteil ? Tant que vous dépasserez les 10 millions de visionnages en direct sur Youtube 3D, vous aurez la parole. »

Toujours impeccable et professionnelle, Cécile se recoiffe d’une main avant de se lever :
« Amphi, cher public… Je pense qu’il est nécessaire d’ajouter quelque chose d’absolument fondamental. Accepteriez-vous de voir une autre vidéo ? Qui vous dévoilera l’enfer que Matts a vécu hier ? Tout ça parce que quelques États rétrogrades, de par le monde, pensent que la santé ne fait partie des droits de l’homme ? »
La réponse fuse, la salle est unanime :
« Si ! Bien sûr ! Allez !! Montrez-nous !!! »
Le visage grave, Cécile passe ses consignes à l’IA de l’amphi, avant de prier nos Yphones de se mettre en relation pour reconstituer le film de cette journée de dingue.
« Cher toutes et tous, il n’y a pas que chez HiM qu’on sache faire des montages vidéo. Sauf que pour nous, la santé n’a pas valeur de publicité. Bienvenue dans l’enfer quotidien des millions de gens qui ne bénéficient pas du dossier médical mondial. »

Alors qu’on passe les 23 millions de vues en direct, la vidéo débute tranquillement, déroulant le fil de mon hallucinante journée. Le calme de mon petit déjeuner. Puis les Antivaxs créationnistes, la poursuite, la rue, la douleur. Moi qui m’effondre au sol, inconscient. Ma mort clinique, rien moins que ça, laisse la salle de marbre. Certains de ces jeunes geeksperfusés à Facebook fondent instantanément en larmes, submergés par cette confrontation brutale avec ce qu’on appelle la « réalité » ; le Med-drone qui déboule, les décharges de Défibril-Tazer, puis Guillaume et Cécile arrivant en courant, alertés par mon Yphone.
La reprise de conscience, la ruine, l’incapacité à me payer le moindre soin.
L’hallucinante confrontation avec les Marshals volants du Nevada, et leurs vaines menaces sur Cécile. Puis leur départ, après que la ville de Vegas m’ait offert un « fragment de bitcoin », pour tenter ma chance de gagner du soin… Arrive la limo, et l’inénarrable épisode du BLOOD-TROTTER. La salle laisse échapper un rire compulsif quand la Uber-Limo nous demande ce que nous fabriquons. Le pharmadrone, l’arrivée au Caesar’s, la démo de Globule-Me… puis la sidération devant le terrifiant diagnostic de dissection aortique. 
La salle n’a jamais vécu un pareil stress. Parce que tout ceci fut réel. Nos Yphones restent factuels : en prenant un peu de recul, nous assistons à une succession de catastrophes subies par de vieux amis pataugeant dans l’impuissance, incapables d’arracher l’un des leurs à un drame.
L’intervention de Sarah Balfagon qui nous glisse l’adresse de Télémédecine sans frontières : un « hostomatique » humanitaire, vieux de 20 ans, qui serait caché dans les sous-sols d’un hôtel géré par HiM…
Cécile m’accompagnant au Skywalker’s Force and Potter’s Magic Hotel.Elle m’aide à marcher en traversant le parking, nous voilà pris dans des combats holographiques délirants entre sabres-lasers et baguettes magiques, Jedi contre Mangemorts, apprentis-sorciers contre Seigneurs Sith…
Mais nous ne sommes pas là pour l’hôtel : je suis foudroyé par une douleur qui s’étend maintenant à mon abdomen. Je craque, sanglote. Cécile me loue un fauteuil roulant. L’ascenseur nous descend au 5e sous-sol. 
Peinture écaillée. Sol répugnant, murs de béton sales, effrités, laissant entrevoir leurs renforts métalliques. 
Fuites d’eau.
Deux cents personnes entassées dans une salle d’attente putride – on respirerait mieux dans une porcherie. Maugréants, avinées, des silhouettes fantômatiques se soulagent contre un mur. Cécile essaie de jouer des coudes et manque de prendre un coup. Une heure d’attente. Puis deux heures, parmi les plus pauvres des pauvres hères de Vegas. Simulacre de civilisation, ville inhumaine où des adultes aussi aisés qu’immatures viennent jeter leur argent par les fenêtres en riant, alors qu’à deux pas, la moitié de la population crève de faim, et crève tout court. Chariots débordants de guenilles, de cadavres d’appareils électroniques ou de canettes de soda. Une jeune femme est appelée à s’engager sur la chaîne de soins. Malgré son bras cassé elle hésite, puis refuse, de peur de perdre son seul bien : un caddie, bourré de vieux sacs à dos. 
Elle crie et se débat quand on l’y installe de force.
Nausées, angoisse, consternation dans l’amphi.

Deux heures intenables pendant lesquelles j’ai mal à hurler, recroquevillé à même le sol à côté de Cécile, avant que mon Yphone soit contacté par l’IA de régulation des entrées-sorties. 
Enfin, le signal d’admission clignote sur mon écran, en rouge. L’appareil m’annonce que je serai pris en charge de façon prioritaire. 
Mais il y a un problème de taille : Cécile et moi sommes vêtus… comme des papes. Nous nous étions superbement apprêtés pour le congrès, et détonnons dans le décor. Impatient, jaloux, excédé, un type nous invective, nous menace… jusqu’à crier « À mort les riches » !Le ton monte, les regards s’assombrissent. Cécile prend un violent coup de pied au ventre. Des hommes s’interposent, se battent… un couteau, du sang, des hurlements. Déboule alors l’unique vigidrone du centre qui virevolte, et avec une fulgurance diabolique, leur vaporise dans les narines du gaz pruritogénique. La rixe prend fin, les hommes tombant instantanément au sol en se grattant frénétiquement, alors que le blessé est évacué vers la chaîne de soins.
J’ai les larmes aux yeux de revoir ça. Cette violence, née de l’injustice de la misère. Je ne supporte plus de voir ce que devient l’humanité quand on lui impose d’en revenir à sa condition animale. 
Je me souviens d’avoir ressenti un immense soulagement en apercevant Cécile une seconde, repartant saine et sauve vers la surface en courant, avant qu’on ne m’arrache mon fauteuil roulant, et que j’arrive à embarquer dans la chaîne de soins en allant puiser dans je ne sais quelles forces. 
À partir de là, le « tri ». Plié en deux, je suis balancé dans un brancard usé jusqu’à l’os. La luminosité est quasi nulle, mon Yphone fait jouer le contraste et révèle huit grands axes de prise en charge qui dispatchent les gens en fonction du degré de gravité, à l’horizontale comme à la verticale : tout le long des chaînes automatisées, des humains effrayés gesticulent sur des brancards. On bouge, j’emprunte un premier aiguillage : mon Yphone m’annonce que je vais passer au scanner de repérage, pour calculer la taille de ma prothèse. Un rail spiralé m’emmène brusquement vers le haut. J’arrive dans une pièce vide : face au scanner, aucun personnel, pas d’humains, pas de robots. Il n’y a que mon Yphone qui soit prévenu des étapes par l’IA – assez primitive – du centre.
J’attends. 

Dans l’amphi, la vidéo continue. Pendant que sur les images, on me voit poireauter sur mon brancard, tordu de douleur, gémissant et respirant difficilement, l’appli de montage a la bonne idée de lire au public, à voix haute, une de mes anciennes interventions orales, concernant l’histoire des chaînes de soins:

« … 3 grandes orientations que prit la santé mondiale, en 2030. D’abord la nôtre, celle du Dossier médical mondial et de l’assurance universelle, humaine et efficiente. Avoir construit les nouvelles infrastructures de soins autour de ce dossier fut la première révolution pour les patients : maisons de santé gérant le soins primaires, diagnopoles rapides, hospitels, et en ultime recours l’hopital, tout ceci n’est devenu qu’une seule et unique structure unifiée, plastique, adaptative, générant des parcours de soins dynamiques. Et si la seconde révolution peut sembler discrète, elle ne fut pas des moindres : faire travailler les praticiens d’une structure à une autre. Les sortir de leur isolement, de façon à ce qu’ils se connaissent, et mieux, aient conscience des contraintes des uns et des autres… Croyez moi, de mon temps, ville, clinique, hôpital… tout le monde soignait depuis son bunker-maison en étant certain de faire mieux que l’autre. Aujourd’hui, nous avons un gain de qualité et d’éfficience en santé remarquable, où chaque économie réalisée grâce aux IA est réinvestie en personnel humain, transformant l’argent, en temps à donner aux patients. 
Ensuite, vous avez le modèle de Health is Mine, la santé-business cachée derrière des robots hors de prix, qui joue sur le caractère néopathe de l’espèce humaine : notre passion maladive, névrotique, pour tout ce qui est nouveau. Parmi les populations aisées qui peuvent se payer du HiM, il y a aujourd’hui des gens qui préfèrent vivre, dîner et même avoir une vie maritale et sexuelle avec des robots. Vous me direz, un robot n’est jamais en retard, jamais bourré, jamais mal luné, jamais stressé ni désagréable… Quand on lui demande : ʺPrépare un bon repasʺ, il dresse la table, imprime des mets délicieux en 3D... Mais jamais, jamais il ne saura rire ni s’engueuler jusqu’à 2 heures du matin avec de bons copains. Parce qu’il ne ressent absolument rien. » 

Pour l’auditoire de l’amphi, écouter mes commentaires détachés et le ton volubile de ma voix, avec en fond, les images de mon agonie sur le brancard décrépit, rend cette scène totalement insupportable : 

« … nous savons tous que certaines spécialités médicales diagnostiques basées sur l’image, comme la radiologie, la médecine nucléaire ou l’anatomopathologie, furent rapidement balayées par l’I.A, dès 2022. Mais uniquement parce que « l’image », c’est autrement plus simple à analyser et décoder qu’un patient qui vous parle ! Quant aux robots… s’il n’y a pas eu de grand remplacement des soignants par les robots, c’est pour une raison simple, classique, et universelle : le prix. Les robots de Health is Minecoûtent des milliards à fabriquer et à entretenir – et s’ils travaillent plus vite, ils ne font pas mieux que la main de l’homme. En 2020, j’expliquais à mes étudiants en médecine que les robots savaient déjà battre des champions de ping-pong… mais qu’ils mettaient 20 minutes à plier une serviette. À moins d’y mettre un prix déraisonnable, les robots sont mauvais avec ce qui est « mou » : imiter le travail de la main humaine, sa capacité à peser, sentir, analyser la texture d’un organe… c’est techniquement possible, exorbitant, et… inutile. Nous avons fait le choix de préférer des femmes et des hommes pour faire ça, c’est tout.
Et enfin, le troisième modèle n’a pas vécu longtemps, vous savez ? Le ʺHigh Quality Low Costʺ, ou plus simplement surnommé… ʺl’hostomatiqueʺ. »

Je me rappelle cette vieille intervention : il est fort, mon Yphone. Il a détérré un de mes speechesdécrivant l’endroit où je me trouve sur la vidéo…

« Redoutablement efficace. Efficientes, rapides, ces chaînes réduisaient le personnel humain a minima, avec des résultats médicaux solides. Car tous les gens embarqués sur ces chaînes voyaient leurs pathologies prises en charge correctement. En 2028, d’abord développées pour faire massivement face aux crises sanitaires de type séismes ou tsunamis, des pays riches qui ne faisaient pas grand cas de la santé de leurs populations, tels l’Angleterre ou la Chine, choisirent de s’en équiper pour remplacer leurs hôpitaux – et surtout remercier leurs couteux soignants. Ces chaînes inhumaines poussèrent comme des champignons, et disparurent aussi vite après quelques tragédies, notamment… le dramatique piratage de Nanchang. »

Comme quoi, elles n’ont pas toutes disparu. Ma voix offs’éfface alors que ça bouge autour du scanner : un bras robotisé vieillot se réveille et me perfuse au pli du coude, afin qu’on m’injecte un produit de contraste lors de l’examen. Un peu gauche, il lui faut 2 minutes, 3 tentatives et autant d’hématomes, pour y arriver.
Enfin, un miracle. Un vieil écran 2D s’allume. Et dévoile une équipe de chirurgie thoracique et vasculaire. Des femmes. Et des hommes. Souriants, en télétransmission depuis Cuba. Ce sont eux qui vont remplacer mon aorte. Ils me saluent, m’encouragent à tenir. Ils savent ce que je vis et ne font que s’en excuser, mais HiM leur interdit d’avoir du personnel sur place. Ils ont reçu les images de Sarah, et une fois passé le scanner, on me promet des antalgiques, et rapidement, le bloc. Ils annoncent la couleur : ce télérobot est surrané mais solide et fiable, et ils le connaissent bien. Et après trois minutes dans l’anneau du scan… encore un nouveau foutu, maudit, et improbable rebondissement.
Sur mon Yphone, un visage artificiel clignote. Un robot. L’air sympathique, affable, il demande à s’entretenir avec moi. Au-dessous de son visage métallique, flashe le logo HiM. Je décroche, péniblement.

« Bonjour Monsieur Durandall, enchantée, permettez-moi de me présenter ! Je suis l’IA avocate de ce Casinospital, et je travaille pour le groupe de santé Health is Mine. Notre établissement est fier de vous annoncer… une excellente nouvelle. »

« Mais encore ? »

« Félicitations ! Tout indique sur les images de votre scanner que vous souffrez d’un cancer ! »

« Super… Génial… Merci… Décidément… si vous n’étiez pas dans mon Yphone je vous foutrais mon poing sur la gueule. »

« Excusez ma maladresse j’oublie le plus important. À 69 %, notre IA diagnostique certifie que votre cancer du péritoine est nouveau. Inconnu. Les retombées économiques potentielles des thérapies issues de cette découverte ont été analysées, et vous valez largement l’investissement, Monsieur Durandall ! Nous vous proposons de vous extraire de cette chaîne de soins au rabais, et de prendre en charge l’intégralité de vos opérations dans notre Casinospitalultramoderne! En échange… vous renoncez à la propriété de votre ADN, aux brevets qui en découleraient, au secret médical vous concernant, et à votre droit à l’image. N’est-ce pas merveilleux ? »

« Je peux… je ne peux pas être… soulagé, d’abord ? J’ai trop mal… suis… incapable de parler… ni réfléchir. »

« Impossible, Monsieur Durandall, il faut d’abord signer votre contrat. »

« Je… je peux pas voir les images du scanner ? Merde, putain… je dois me concentrer, s’il vous plaît... Please, ehooh, Cuba ! Vous êtes là ? Vous pouvez… demander un avis sur Staff-Planet ? »

Ni une ni deux : retour des chirurgiens de Cuba. Grise mine. Effectivement, ils m’expliquent que j’en ai plein l’abdomen, que ces nodules sont très suspect. Curieusement radio-opaques, et entourés d’inflammation. Si denses qu’on dirait de l’os. Personne là-bas ne sait ce que j’ai. Sur leur console, ils sollicitent une concertation sur Staff-Planet :132 médecins, chirurgiens, et radiologues interventionnels – tous retraités et bénévoles – sont connectés à travers le monde. Inde, Chine, Venezuela, Angleterre, Allemagne… les meilleurs cerveaux passent 10 minutes de réflexion autour des images, mais rien à faire, aucun d’entre eux n’a jamais vu un truc pareil, ni n’a d’idée. Il y en a quand même deux pour évoquer la splénose… mais les autres soulignent que les nodules sont bien trop denses pour être des bouts de rate. 
Un nouveau cancer. 
Pourquoi pas.
Je leur demande s’ils peuvent m’opérer, ils répondent que oui, mais uniquement l’aorte. Le TéléRobot opératoire de la chaîne de soins ne fait que du vasculaire. Traiter les deux problèmes en même temps serait dangereux.

« Bien ! Monsieur Durandall ? Il me semble que le système du Staff Planétaire, bien que HiM n’approuve pas leur mode de fonctionnement, conforte notre diagnostic ! Alors ? On vous sort de là ? »

Vaincu. 
Il s’agit quand même de rester en vie.
J’appose un doigt sur l’accord de principe, et me voilà parti pour la suite que l’on connaît, quelques étages au-dessus, sur la superbe chaîne de soins de HIM.

Fin de la vidéo. Retour dans l’amphi. 
Silence. La salle est abasourdie. Choquée. Dévastée. 
Cécile elle-même ne sait plus quoi dire. C’est une communicante née, mais habituée aux ambiances bon enfant. Pas aux documentaires dénonçant l’impensable. Elle reste muette, et n’a même pas réalisé que des larmes coulent sur son visage.
Les gens comprennent. Réalisent. Percutent. Il y a cinq minutes, HiM leur faisait gober du rêve et des robots, alors que derrière, il n’y avait que douleur, argent et misère.
Un vieil hacker holographique se lève. Doucement, il retire sa casquette. Puis incline la tête, saluant longuement. Enfin il applaudit, lentement et puissamment. D’autres suivent. En quelques secondes c’est une standing-ovation, le public est debout et pleure à chaudes larmes, saluant tout le courage et l’acharnement de mes trois camarades. Plutôt que des bravos, ce sont des mercis. Enfin, derrière les paillettes du Dossier mondial, derrière notre réussite, ces gens comprennent le pourquoi d’un combat de toute une vie.
Le compteur de visionnage explose. D’un coup Guillaume fait des bonds et attrape Mickael par la manche. Les courbes de la Bourse sont devenues dingues, Globule-Mene vaut plus rien, Health is Mine s’effondre, mais DMD-objects et son BLOOD TROTTER vient de prendre 374,8 %. L’IA de l’amphi demande du calme, et nous annonce :

« Cher public… avant de terminer, le service Communication du groupe HiM sollicite une audience. Il souhaite faire passer un message à Monsieur Durandall. »

« Je ne veux pas les voir. Ils n’ont qu’à venir dans ma chambre… que veulent-ils ? » dis-je en me remontant dans mon lit pour faire bonne figure.

« Vous verser le dédommagement prévu dans le contrat en cas d’erreur, soit 28 millions de dollars, assorti d’un bonus de 5 millions, et surtout, vous présenter des excuses. »

« La bonne blague… ils veulent surtout passer pour des gens sympas… OK, qu’ils envoient les sous, et… Hein ? Pardon ? Qu’est-ce que tu dis, Mickael ? »
Je m’agite dans ma chambre afin d’entendre ce qu’essaie de dire ce bon vieux Mickael Benzaqui. D’entre nous quatre, il a toujours été le plus discret ; mais c’est bien lui le fin stratège qui sait actionner les bons leviers – particulièrement ceux dont on n’a pas conscience... Débordé par le bruit et l’enthousiasme dans la salle, il sourit, et finit parm’envoyer un message privé sur mon Yphone, assorti d’un clin d’œil. 
Sourire. Autant l’avouer, son idée est géniale. 
« D’accord… IA ? Peux-tu dire à HiM et toute sa clique d’avocats électroniques, que j’accepte leurs excuses ? Mais que j’ai une condition... Après tout, nous sommes à Vegas… Je souhaite ʺprendre un pariʺ. »
« Très bien Matts, ils vous écoutent. »

« Je vais jouer le 0,0000001 bitcoin offert hier par la ville de Vegas – alors que j’agonisais – sur l’appli de machine-à-sous de leur hôtel. Et si je gagne… très bien. Je prendrais leurs millions. Mais si jamais je perds… le groupe HiM s’engagera à investir l’argent de mon dédommagement, bonus compris, dans la rénovation de la chaîne de soins de Télémédecine sans frontières. Tout en y engageant du personnel, afin que les habitants de Vegas puissent être soignés de façon décente. Et ils devront également y assurer un accès visible, ainsi que la sécurité. Alors ? »

« Ils sont d’accord, Matts. Vous pouvez y aller. »

Évidemment qu’ils sont d’accord, en termes d’image ils sont à genoux… Souffler tranquillement. Reprendre une gorgée de café, saisir mon Yphone. 
La salle ne dit rien, bourdonne d’un silence irréel lié à l’interminable suspense. Je contemple ce petit appareil, étrange compagnon qui avec les années, est devenu une partie de nous-mêmes, récipiendaire de notre personnalité comme de nos existences. Hier, il m’a mis dans des situations impossibles – tout autant qu’il m’a sauvé, en appelant mes camarades. Alors puisque j’en suis à lui confier des choses si sérieuses, enfonçons le clou : je farfouille sur son écran, puis me connecte à l’appli de machine-à-sous du Skywalker’s Force and Potter’s Magic. Hop, d’un doigt, j’abaisse le levier. Les items des roulettes se mettent à défiler à toute vitesse… Puis ralentissent… les tintements pseudo-métalliques retentissent, à mesure qu’un à un, les items s’alignent. 
Sourire.

« Ah ben tiens… ben ça…. Mickael ? Cécile ? Guillaume ? Et le public ? Vous voulez savoir la meilleure ? »

Tout l’amphi rugit d’un gigantesque « OUI » !

« Eh bien… pour clore cette journée, encore une bonne nouvelle. J’ai perdu ! »

The @nd

Chère lectrice, cher lecteur,

 

J’espère que cette promenade dans ce qui pourrait ressembler à la santé de demain, vous aura tout autant amusé(e) que terrifié(e).
Le but était de vous faire découvrir un futur dont on aperçoit aujourd’hui les contours, dans le pire comme dans le meilleur...

Et pour le Yphone, me direz-vous ? Il est vrai que je n’ai pas pris le temps de vous expliquer l’origine du mot…
Alors si cet univers et cette narration vous a plu, sachez qu’il sort tout droit de la trilogie Dieu 2.0, aux Editions Lajouanie et chez tous les bons libraires, dont voici un extrait du tome 1 : 

« Concernant le Yphone, les historiens du numérique se déchirent sur la signification originelle du Y. La terre entière prononçant Y à l’anglaise (why), il y a les partisans du Why-Phone, auquel on passerait son temps à demander pourquoi, et ceux du Wife-Phone, qui soutiennent qu’il a pris une telle place dans nos existences que l’on est quasiment marié avec… Il est exact que l’on confie tout à son Yphone : état-civil, fiches de paye, agenda, courses, position géographique, holo 3D, Domophone… À un point tel qu’à titre personnel, je pense que ce Y est celui de ʺYou-Phoneʺ, ces engins étant devenus d’authentiques doubles de nos existences ».

En souhaitant me tromper sur plein de choses,
à bientôt dans le futur, 

Henri Duboc

Remerciements 

Avant d’écrire un roman sur la Santé future, il faut appréhender son présent. On en cerne les contours en confrontant sa pratique aux univers de la Santé, à travers des rencontres qui vous changent.
Mes pensées vont d’abord aux soignants de l’hôpital Louis Mourier. Chaque jour, je les vois construire un futur qui me plait : la médecine d’équipe. 

 Mais Santé n’est pas que soin. Stéphanie, Loïc, Séverine, Arnaud, Sonia, Mazen, Sandrine, Marc, François-Emery, Vanessa et toute la promo 2015/16 du master Gestion et Politique de Santé, merci de m’avoir sorti la tête du guidon pour prendre de la hauteur. Après une étrange rentrée des classes, chacun vit tomber sa posture, pour mieux dévoiler son parcours et les contraintes de son quotidien. Mes remerciements à Didier Tabuteau et à la chaire santé de Sciences Po, pour cet enseignement irremplaçable.
Vient ensuite mon amitié indéfectible avec le journal What’s Up Doc, démarrée sur un malentendu. En 2013, je demandais un encart sur mon premier roman, je suis reparti avec un job de journaliste.
Alice, Matts, au delà de ce beau succès, vous savez combien vous comptez.  Cécile, Guillaume, Mickael, merci d’avoir joué le jeu du futur en devenant vos propres personnages en 2052. 
     Et enfin, à Laurent Alexandre : médecin, entrepreneur, visionnaire foisonnant d’idées et de constats sur notre avenir, merci, pour m’avoir fait l’honneur de préfacer cet ouvrage. 
 

 


Du même auteur 

Après.com, Editions Velours, 2012
Dieu 2.0 tome 1, La Papesse Online, Editions Lajouanie, 2015
Dieu 2.0 tome 2, Bye Bye Internet, Editions Lajouanie, 2016
Dieu 2.0 tome 3, La Boite de Schödinger, Editions Lajouanie, a paraître en 2018
 

Le magazine What’s Up Doc est édité par l’agence Planète Med.