L'HOSTOMATIQUE

ÉPISODE 4 - PARTIE 2

La veille,
Au sein du Congrès du 3C,
Pavillon d’exposition Health-tech,
Derrière le stand de Globule-Me
Las Vegas, Nevada, USA

Une dissection aortique.
Visages graves. 
Abattu, trimbalé dans mon lit autoporté, on m’éloigne discrètement du stand de Globule-Me.
Étrange instant de flottement au milieu du brouhaha inhumain de la ruche du congrès. Désœuvrés, perdus, mes trois camarades font du sur place autour de mon lit. Le silence est aussi pesant que douloureux.
Cécile craque la première, suivie de près par Mickael. Nos existences entières consacrées à la santé, pour être ainsi mis au pied du mur par un système abject. Pas de sanglots, juste des yeux qui brillent, ils essuient dignement leur larmes au beau milieu d’une foule indifférente, qui va et vient dans l’ignorance du drame qui se déroule aux yeux de tous. 
Autour de nous, la vie bat son plein alors que je vais perdre la mienne. 
Vu la carrière que j’ai eue, autant que cela arrive ici, dans ce temple de la santé moderne, plutôt qu’ailleurs. Je me répète cela plutôt que de céder à l’amertume, j’ai toujours voulu mourir sans regrets. Mais on n’est jamais vraiment prêt pour cela. Désemparé, Mickael cherche ses mots puis s’énerve, la voix digne mais brisée :
« Matts, bon sang… on va quand même pas te regarder crever sous nos yeux ?! Attends, attends, j’appelle la Fédération Hospitalière du Futur… tu es de la maison et il y a des fonds pour démerder les problèmes impossibles, je vais voir s’ils peuvent avancer l’argent des soins, au moins… une partie, hein ? On se débrouillera ensuite, d’accord ? »
Toujours sympathique, mon Yphone  prend le relais, histoire d’en remettre une couche :
 
« C’est gentil à vous, Mickael. Mais avec les nouvelles images de Globule-Me, j’ai cru bon de lancer de nouveaux devis, car nous avons changé de diagnostic. Une dissection aortique, ce n’est pas un infarctus. Dans le Nevada, le meilleur tarif pour une pose de prothèse temporaire en urgence et la mise en culture rapide d’une néo-aorte, c’est 3,5 millions de dollars. »
 
Peine perdue. Je baisse les yeux. N’étant pas solvable, aucune structure n’acceptera de me prendre sans une facture réglée comptant. Ravaler douloureusement ma salive, soupirer.
« OK… Bien… Les amis, je pense qu’il serait temps que cela se termine. »
Un ange passe, le terme est d’à-propos.
« … Mais ayez la gentillesse de me monter dans une chambre, j’aimerais au moins… un peu de calme. Ici, ça me va. J’ai toujours bien aimé le Caesar’s. »
Silence de plomb. À peine troublé par une petite voix qui, sortie de nulle part, vient se glisser à mon oreille.
« Matts ? »
Le ton est discret, mais chaleureux. 
« Tiens… salut, Sarah. »
Nous ne l’avions pas vue venir et tournons nos visages dans sa direction dans un mouvement irréel, comme des poupées de porcelaine. Décidément, cette journée aura eu son lot de surprises. 
Hébétés, mes trois camarades rendent passivement son salut à ce un visage amical qui s’est discrètement faufilé vers nous : Sarah Balfagon, sommité du journalisme médical et praticienne chez Télémédecine sans frontières. De ces personnes aussi informées que bienveillantes – et que l’on croise rarement par hasard. D’une main, elle nous fait signe d’approcher, en parlant à voix basse.
« Matts, ne dis rien, garde tes forces. Les autres, écoutez-moi bien. Votre petit numéro n’est pas passé inaperçu, ça commence à bruisser sur le Web, on murmure que tu te balades dans un lit et que tu serais vraiment malade… Et vu ta tête, il se passe quelque chose. La démo chez Globule-Me… C’était du vrai, c’est ça ? »
Sombres hochements de têtes, elle a compris.
« Bon… écoutez, j’ai peut-être… une ʺsolution". »
Sarah n’étant pas du genre à jouer avec la vérité, nous sommes tout ouïe :
« Il va falloir faire très vite et très bien. Premièrement, il faut vous couvrir, pour travailler discrètement. Je vais tuer la rumeur dans l’œuf, et venant de moi, ça va passer. »
Sarah dégaine alors son Yphone et lui murmure :
« Yphone, tu peux balancer sur CleanNews, en signant de ma main, que les bruits qui courent sur Matts Durandall sont exagérés ? Et qu’il a juste la crève? 
« Sitôt dit, sitôt fait, Sarah. »
 
« Merci, dis-je. Mais j’attends avec impatience ton ʺdeuxièmementʺ, Sarah.
- Pas terminé, Matts. Guillaume, Mickael, Cécile… désolée d’être franche, mais êtes-vous attendus ailleurs ? »
Mickael et Guillaume approuvent tristement du chef :
« À cette heure-ci, je devrais tenir le stand de la FHF et donner des MOOC-terviews, dit Mickael. J’en ai déjà raté deux.
- Et moi, pfouuhh… soupire Guillaume. Mes développeurs vont me trucider. Pas là pour les démos, et des contrats à signer avec une boîte de paranos qui ne travaillent qu’en présentiel… bref.
- Moi ça va, enchaîne Cécile. C’était journée libre, pour une fois, je venais juste profiter du congrès.
- Très bien, alors Cécile tu accompagnes Matts, tu veilles sur lui… et tu l’amènes à cette adresse. De ma part. 
- Et on y trouvera quoi ?
- Une structure de soins. Pour les gens… qui n’ont rien. Entièrement gratuite. Elle est administrée par Télémédecine sans frontières. Pas un palace, mais au moins… tu seras opéré correctement. J’ai déjà activé notre équipe de chirurgiens vasculaires, c’est un vieux de la vieille qui t’opérera depuis Cuba, sur un robot, en téléchirugie. »
Là, personne ne comprend, ni n’a rien vu venir. Perplexe, je lève les yeux au ciel, et finalement… je m’énerve :
« Un truc gratuit ? Mais… Yphone ?! Espèce de malade, assassin en puissance, tu fais tout pour que j’y passe ou bien ?? Comment se fait-il que tu ne m’en aies pas parlé, et… »
 
« Ah ça suffit, ça va encore être de ma faute !!! Désolé Matts, mais Sarah ne sait pas ce qu’elle raconte ! Il n’y a absolument RIEN sur le Web qui mentionne une telle option dans le Nevada ! »
 
Je me demande quand et si cette succession de scènes totalement surréalistes va s’arrêter. Rêve, cauchemar, je ne sais même plus distinguer le vrai du faux.
« Ton Yphone a malheureusement raison, répond Sarah. N’oubliez pas qu’ici, Internet est un réseau étatique. On n’y trouve que ce qui est autorisé. Aucune liberté, tout est contrôlé, régulé, censuré. Le Nevada et ses casinospitaux n’ont aucun intérêt à ce que nous soyons présent dans le coin. Aussi, rien sur le Web, la structure est invisible. ça ne marche qu’au bouche-à-oreille, et on y soigne surtout les habitants de Vegas, enfin… les rares qui font confiance à quelque chose ʺqu’on ne trouve pas sur Internetʺ justement… Mais euh… Bon… il faut… que je te prévienne d’une chose, Matts… »
J’en ai marre de voir la tête que font mes amis quand ils me préviennent d’un nième emmerdement intergalactique.
« S’il s’agit de faire le cobaye, ça m’a plutôt réussi jusqu’ici.
- Pas vraiment. Et au contraire, j’ai envie de dire. Le matériel, là-bas, est… vétuste.
- Hein ?
- Et je ne t’ai pas tout dit… C’est nous qui organisons les soins, mais cette structure se trouve dans les sous-sols de l’hôtel Skywalker’s Force and Potter’s Magic. Matts, elle appartient au groupe HiM. Enfin… Health is Mine, quoi.
- Hein ???? Ils font du gratuit, eux, maintenant ? 
- Absolument pas. Mais c’est l’héritage d’un ancien maire démocrate de Vegas, parti en guerre contre les casinospitaux… En 2030, il a contraint le groupe HiM à héberger un centre de Télémédecine sans frontières, sans quoi il interdisait la construction de leur hôtel… Ce maire en avait assez de voir ses habitants mourir de tout et rien dans l’indifférence générale. Mais c’est une chaîne automatisée de soins, Matts. Une vraie. Comme… en 2030. 
- Attends… tu ne vas quand même pas me dire que… Vraiment ? 
- Si. La même qu’à Nanchang. »
Stupéfaction. Angoisse. Souvenirs d’un traumatisme épouvantable, à dimension mondiale. En 2030, à Nanchang, dans la province de Jiangxi en Chine, une chaîne de soins low-cost entièrement automatisée – et aussi inhumaine qu’ultra efficiente – fut prise en otage par des pirates informatiques pendant 24 heures. Le temps que le gouvernement chinois paye la rançon, 137 patients, prisonniers des attaches de leur brancard autonome, avaient été tués en direct sur le Web. Assassinés par overdose d’anesthésiques pour les plus chanceux, et pour les autres, envoyés vivants au crematorium intégré, ébouillantés dans les stérilisateurs du bloc opératoire, ou démembrés à vif par des robots chirurgiens devenus complètement fous.
 
« Malheureusement, c’est tout ce qu’il te reste, Matts. Je suis désolée, mais… tu pars à l’Hostomatique. »
 

Le magazine What’s Up Doc est édité par l’agence Planète Med.