LE GARAGE, ET LE COIN DU FEU

ÉPISODE 4 - PARTIE 1

 
20 juillet 2052,
Congrès du 3C International Conference,
Amphithéâtre Nakamoto du Caesars Virtual
Palace Hotel
, Las Vegas, Nevada, USA
 
17 h : Open cession.
« Histoire de la santé connectée : du Big Data
au Dossier médical mondial ».
 
Speaker :
Matts Durandall, FHF director, Fédération
Hospitalière du Futur, France

Après avoir chauffé la salle comme elle sait le faire, Cécile prend le relais à la tribune et je la salue poliment de la tête. Au-dessus de nous, flottant majestueusement dans l’amphi et affichée en Holo 3D sur fond bleu iridescent, la fameuse et inoxydable Time Line qui a construit et pérennisé le succès du Dossier médical mondial. 
Je m’apprête à m’éclipser, quand l’IA de l’amphi me fait un mauvais coup : elle dévoile une trappe dans l’estrade et en sort un écran-seat où clignote mon nom. Impossible de décliner : contraint de jouer le jeu, j’avance sur scène et prends place discrètement sur le fauteuil, en pleine lumière. Coup d’œil à mon Yphone, texto de Cécile :
 
« Comment ça va, Matts ? Tu te remets ? »
 
« Pas une partie de plaisir. J’ai fait le fier, mais c’est très dur. Merci d’avoir pris le relais. »
 
Au moins ai-je fait illusion jusqu’à présent. C’est parti en tout cas, Cécile déroule cette fameuse soirée au congrès CHAM en 2021, à Chamonix. Coin du feu, bar de montagne, Mickael, Guillaume, Cécile et moi-même réunis autour d’un étrange kir châtaigne totalement bobo. À l’époque, entre jeunes médecins innovants on se connaissait tous un peu, la santé qui « bougeait » était un tout petit microcosme… 
J’avais bien bu et déblatérais sur robotique et prostate, Mickael parlait des législations à venir sur l’IA avec Guillaume – qui lui, n’en avait que pour sa start-up DMD, qu’il faisait évoluer vers les objets connectés... Quand Cécile, jusque-là calme, d’un seul coup, sans raison apparente, s’énerva.
 
Dimanche 26 septembre 2021, 22 h, au Barbe-Red, Chamonix, France.
 
« J’en ai marre. C’est tout.
- Marre de quoi ? demande Guillaume. On n’est pas bien, là ???
- Si !!! Je ne parle pas de ça, je parle de ce qui nous attend demain.
- Qu’est ce qui t’arrive Dr Monteil ? demande Mickael, circonspect. Cette tête-là n’est pas dans tes habitudes.
- Il se passe que... Enfin quoi ! Vous ne voyez pas, hein ?! »
Curieux silence. Incompréhension gênante qui s’abat sur l’apéro ; pourtant, avant cela tout le monde était plutôt heureux de souffler en oubliant temporairement l’enfer du quotidien.
« Ouh là… Cécile Monteil qui s’énerve, commente Guillaume, c’est un peu comme quand tu vois des tricératops à Montmartre… Impossible. »
Long soupir, tête dans les mains, regard fixé au sol : on se dévisage sans trop savoir quoi dire, jusqu’à ce que Cécile lève les mains au ciel et se décide à parler.
« Ce que je veux dire… c’est que c’est tous les ans pareil. CHAM nous en met plein la tête. Plein les yeux, et demain, sur le terrain, ça va être le même bazar ! L’hôpital public agonise, on n’a que des outils qui nous font perdre du temps, rien ne change et on n’est pas foutu de faire un dossier médical pratique qui ressemble à quelque chose. Des outils… en ʺavanceʺ sur leur temps, pour une fois !!! Qui déchirent !!! Un truc magistral, que toute la planète nous suppliera de lui filer ! On nous parle ville-hôpital, numérique, robots, on nous explique que le temps gagné grâce à la ʺHealth Techʺ sera réparti pour donner plus de temps à ʺl’humainʺ, et blablabla, et rien ! Alors que tout le monde sait ce qu’il faut faire !
- Ben… raconte-nous, alors. Explique-nous ! », l’encourage Mickael qui tente d’adoucir l’ambiance. 
Surprise, Cécile s’interrompt, puis reprend.
« Vous voulez du off ? Tout le monde en a ras-le-bol que rien ne soit compatible ! C’est même plus du off, d’ailleurs ! Privé, public, hosto, cabinet, Sécu, ça fait 4 ans que tout le monde est mûr ! 4 ans que j’entends ʺOn est prêt à enterrer notre système d’exploitation maison-merdique et ce qu’il a coûté, si un leader prend le relais et propose enfin un truc topʺ.
- Je confirme, renchérit Mickael. Tout le monde en est là. C’est d’ailleurs pour ça que la directrice de la CNAM a tenu ces propos. Elle ne lance des perches que dans le sens du vent.
- Eh bien alors !!! Vous pensez pas qu’il faut foncer ? Hein ? C’est ça que je veux vous dire ! C’est… maintenant ! »
Haussements de sourcils circonspects : autour de cette table, que des porteurs de projets. Qui savent travailler et rêver, mais sûrement et lentement. Pourtant Cécile, décidée, insiste :
« Alors ? Comment vous verriez ça, hein ? »
Silence. Convaincante. La puce est à l’oreille, on va peut-être se prendre au jeu : 
« ALLLLEEEEZZZ !!! Matts, tu commences ! Tu es chirurgien en exercice, lâche tes prostates et dessine-moi THE Dossier médical universel… ʺgénialʺ. Allez !
- Du génial je peux faire, dis-je. Du gratuit, je ne sais pas. C’est…
- On s’en fout ! Commence par le génial, si c’est génial l’argent viendra après. »
Bien… Ni une ni deux, défi relevé sous les yeux amusés de Guillaume et Mickael. Je me cale dans mon fauteuil, allons-y gaiement :
« Bien… mes contraintes au boulot, autant que les projets que je vois passer, me donnent des idées. J’y pense souvent. Tous les jours à l’hôpital, je me dis ʺPutain faudrait que ça soit comme çaʺ, et j’en reviens à quelque chose d’incroyablement simple, en fait. La médecine, c’est d’abord une ligne temporelle. La vie d’un malade, c’est du temps. Ce qui arrive découle de ce qui est arrivé, qui influe sur ce qui arrivera.
- C’est pas un peu simple, Matts ?
- Mais tant mieux si c’est simple ! Regardez les questions posées à nos patients : c’est toujours ʺC’était quand l’appendicite ? Depuis quand vous prenez ce médoc ? Vous avez mal depuis combien de temps ? ʺ Non ?
- Continue, mais on ne voit pas de début, là.
- Bien sûr que c’est le début, on raisonne tous comme ça ! Devant un symptôme, ʺquandʺ est le premier embranchement algorithmique diagnostique que nos cerveaux utilisent. Le plus simple ! ʺBonjour, vous avez mal au bide depuis 15 ans ? Rentrez chez vous, on a le temps. Depuis 2 mois ? Faut creuser pour éliminer le cancer. Monsieur ? Du mal à uriner depuis 3 jours ? Helloooo, infection urinaire ! Ah ben non ça fait 6 ans ? Bonjour, adénome de prostate ! ʺ
- Et donc ? Tu lui donnes quelle forme ? On est tous d’accord, mais on ne voit rien, là.
- Les amis… vous savez ce que je regrette, dans le bon vieux dossier papier ? Son extraordinaire capacité de synthèse. »
Silence. Cette fois, je risque de les perdre avec une grossièreté : « papier ». Peu importe, je sais où je vais :
« Pour peu que les examens et les observations aient été rangés en ordre chronologique, on avait un outil génial pour faire une SYNTHÈSE. En 3 minutes ! On se posait, on feuilletait l’observation depuis le DÉBUT, en faisant défiler les antécédents… ʺl’histoireʺ de la maladie ! ʺHistoireʺ, terme temporel par excellence, non ? Même en tournant les pages à toute blinde on synthétisait le patient face à soi et on se dessinait une ligne de prise en charge. Aujourd’hui, faut ouvrir 25 documents les uns derrière les autres et c’est un bordel cosmique pour se faire une idée ! Et surtout, on PERD les infos. Il y en a trop ! Redondantes, mal rangées, on perd même de vue les éléments importants !
- OK Matts, mais c’est toujours pas couché sur un ordinateur…
- Et… pourquoi un écran, d’ailleurs ? Pourquoi pas un hologramme tactile, et… ah, mais bon sang ! C’est pourtant facile ! »
 
Je me lève comme un diable, les kirs châtaigne ont bien aidé. Ils me regardent, hallucinés, courir vers une table inoccupée, la débarrasser soigneusement de ses assiettes et de ses couverts, et piquer la nappe en papier blanc. Je reviens avec pour l’étaler sur la table basse où nous prenons un verre.
Et là, frénésie. Je me lâche, traits, lignes, cases, dessins à toute berzingue. 
« Là ! VOILÀÀÀÀ ! Tu fais une TIME LINE, une ligne, en 3D tant qu’à faire. La ligne, c’est toute la vie de ton malade. TOUT ! De la naissance à today. D’abord tu as un aperçu global, c’est la ligne ʺrésuméeʺ, de la taille de ton écran ou de ton hologramme, rien de plus, avec les éléments de base. Et ensuite tu zoomes, et tu dézoomes, avec deux doigts, pour les détails qui apparaissent ou disparaissent en fonction. Au-dessus de la ligne tu as les cases diagnostiques, ça affiche les 3-4 événements médicaux majeurs, que tu gardes visibles en permanence, genre ʺinfarctusʺ, ʺcancerʺ et blablabla. Et le bazar en cours, le truc dont on s’occupe en ce moment, genre ʺtouxʺ. Attention… que du tactile ! Et QUE de la dictée vocale. Et tiens, on ajoute du code couleur dans le texte. S’il est écrit ʺ1 moisʺ en bleu, ça veut dire ʺdepuis 1 moisʺ. Si c’est en rouge, ça veut dire ʺpendant 1 moisʺ, pour gagner de la place. Pas UN clavier ni une souris vous entendez ? Et en écartant les doigts, eh ben… plus tu zoomes, plus tu vas dans le détail, tu as l’anapath’ qui apparaît, le dernier scanner, l’avis du dermato demandé en urgence après un traitement X qui file des boutons… Tu aggrandis encore ? Tu vois les résultats de biologies. Exactement comme quand tu zoomes ou dézoomes sur une photo !!! »
Bouffée créatrice, on dirait un possédé : je dessine autour de la ligne, en mimant les manips avec mes doigts, comme sur un écran tactile.
« … Et en dessous la ligne ? Ben on n’a qu’à mettre les décisions thérapeutiques et les traitements ! Allez, hop, a reçu la molécule bidule de tel mois à tel mois, du paracétamol pour la grippe pendant 3 jours, son traitement contre l’hépatite C pendant 12 semaines… toutes ces putains d’infos qu’aujourd’hui on met DES HEURES à récupérer !!! Parce qu’elles se perdent !!! Allez zou, on continue, tu as la case prévention qui clignote en haut à droite ? Passe le doigt, hop, magie, tu vois tous les vaccins faits et les rappels à faire. Vous aviez un polype du colon il y a 3 ans ? Hop, et ben dans 2 ans, dans le futur, tu développes la ligne et tu as un case ʺCOLOSCOPIE À FAIREʺ qui clignote… et elle te dit même si et quand il faudra dépister tes enfants ! L’info ne se perd pas ! L’info reste, mieux, l’info est vivante ! L’info fait son job toute seule. L’info te soigne. »
Tiens, Guillaume a toute mon attention : il fronce les sourcils, mais dans le bon sens du terme :
« Tu veux dire… tactile, vocal, j’achète a 1 000 %... Mais il va falloir du traitement IA… et pas la première venue !
- Exactement et j’espère bien. Parce que ce que j’attends d’un dossier, moi ? Eh ben, c’est si mon patient a une anémie, je veux savoir combien mon malade à d’hémoglobine sur 5 ans, 1 an, 10 jours, sans devoir appeler 20 fois son labo de ville pour récupérer des vieux résultats ! ! Et je ne veux n’avoir à faire AUCUN clic !!! Je veux juste avoir à dire ʺSalut, dossier ! Mon malade a une anémie, affiche les courbes de l’hémoglobine, regarde si ça correspond au moment où il a démarré ses anticoagulants…ʺ. Je veux un outil vivant, bon Dieu ! Dans lequel je dicte, où ça écrit tout seul, où en fonction de ma consultation ou de la chirurgie que j’ai faite, le codage et la télétransmission des actes à la Sécu soient AU-TO-MA-TI-QUES ! Pas un carnet de santé amorphe dans lequel on perd son temps à incrémenter et à ouvrir des trucs !
- Je répète, il te faut une IA puissante, qui devra extraire et génèrer de la bonne data. Donc faudra que les médecins que nous sommes se plient un peu quand même à utiliser des mots-clés, quand ils dictent… pour qu’elle soit capable d’extraire les infos comme une grande…
- OK Guillaume, ben… à ton tour, Monsieur Start-Up. Allez !!! Moi j’ai balancé les bases, maintenant, ta pierre à l’édifice. Allez, zou !
- OK… Gratuit, franchement ? Possible, mais pas si on veut faire ambitieux, et…
- Guillaume, rappelle Cécile, j’ai dit que les sous, on verrait après !
- Très bien… Alors je prends l’avion, je vais voir Google Brain à Mountain View : ʺBonjour, j’aime les bébés phoques et je veux sauver la planète contre les méchantes maladies. Et genre, juste 5 minutes, je voudrais parler à AutoML-2 prime bis, et lui montrer les dessins de mon copain Mattsʺ.
- AutoML-2 prime bis ??? 
- La quatrième génération d’IA capable de créer d’autres IA… plus intelligentes qu’elle.
- Hein, ça existe, ça ? 
- Bien sûr !!! Et là, je lui montre tes dessins en lui demandant ʺAllez, ponds-moi l’IA de mes rêves pour faire tourner ce bouzin, je veux de l’interface, de la prévention, de la dictée vocale, de la data, etc.ʺ. Sauf que ce qu’elle me rend, c’est… tu vois… une espèce de crotte intersidérale. Incompréhensible. Des schémas, des lignes, des diagrammes, dans un langage qu’elle vient de créer pour l’occasion et dans des dimensions que l’humain ne perçoit même pas. »
Silence, impossible de comprendre où il veut en venir.
« Et là, les types de Google Brain me disent que j’ai oublié un truc trèèèès important. Je ne sais pas lui parler. Il faut lui demander de se rabaisser. De créer un ʺtruc bienʺ selon des ʺcritères humainsʺ. Alors je me reprends, et je lui dis que je maintiens les mêmes objectifs, mais qui marchent avec mes critères de pauvre humain débile, en lui donnant les fameux mots-clés : Google est indispensable, Amazon est pratique, Facebook est gratuit, Apple est beau et Microsoft est compatible.
- Et donc ? demande Cécile. Elle va faire quoi, AutoML bidule ?
- Elle se connecte au Web pour ʺapprendreʺ. Elle vérifie mon historique Google sur mon Yphone, puis se balade dans mon PC au bureau, entre dans ma boîte Gmail, regarde mes photos de vacances sur mon Facebook, explore le compte Amazon de mon Mac… et en un dixième de seconde, elle a compris l’idée que moi, Guillaume Marchand, je me fait des termes « Indispensable, Pratique, Gratuit, Beau et Compatible ». Dix minutes plus tard, je repars avec une IA de dossier médical de folie. En courant, parce que c’est pas gratuit… ou alors je dis à Google qu’ils auront un prix Nobel de médecine quand le truc sera déployé… 
- Bon, ça va… On imagine… tu nous dégotes une IA à façon, peu importe comment, et ensuite… tu nous apportes quoi ? 
- Le développement, l’éducation de cette IA ! Un bébé trop intelligent doit tout apprendre de la bêtise de ses parents pour les comprendre, enfin ! Bref, faudra faire son testing par rapport à la Time Line de Matts… les corrections de bugs… lancer des simulations de prise en charge de patients virtuels, sur des parcours ʺUrgenceʺ, maladie chronique, ville, désert médical, etc… bref, moi, je gère la techno. Et je vais vous dire, ça me botterait presque, cette histoire. Le nombre DÉMENTIEL d’applis qu’il y aurait à créer ? Juste pour implémenter ce dossier… Non, ça me plaît. 
- Bon, dit Cécile, on avance presque… Alors maintenant, dis-nous ce qu’il faudrait pour te lancer ?
- Pas tout seul. On a commencé à jouer à plusieurs, on continue, non ? »
Cécile et moi-même hochons positivement la tête… et Mickael sourit, sans répondre. Guillaume balance, en bon provocateur :
« Trouvez-moi chacun UN mot. Un seul mot à ajouter aux 5 autres que j’ai cités, pour que ça marche. Et si ça tient la route… je fonce. Je suivrai, promis. Mickael ?
- Europe, lance Mickael sans hésiter. Europe ça veut dire plus grand, plus d’idées, plus ambitieux, plus efficace… et accessoirement, ça veut dire financement, parce que le développement ne sera pas gratuit… et à vue de nez, ça veut dire 100 fois plus de contraintes. Comptez sur moi pour les aspects réglementaires, parce que ça sera à devenir complètement dingue. Respect du libre choix des praticiens par les patients – et donc pas par l’IA… durée d’archivage, modalités d’accès au dossier, à froid, ou en cas d’urgence, droit à l’oubli, secret médical, codage des actes… Et je serai là aussi pour apprendre à l’IA à faire de la bonne ʺsanté publiqueʺ, avant que les techno… ʺcratesʺ cette fois, essaient de lui faire pondre des indicateurs sans queue ni tête, qui, sous couvert de ʺboucher le trou de la Sécuʺ, n’engendreront in fine ni économies, ni meilleure prise en charge des malades… Si j’avais droit à un autre mot, j’aurais dit ʺpertinenceʺ. »
Guillaume approuve d’un hochement de tête et se tourne vers Cécile :
« Communication, dit Cécile. Je remue un peu de ciel et de terre, et je fais réaliser par une vidéo de démo en mode Minority Report. 1 minute et 30 secondes qui déchirent… Le matin, un médecin 3.0 reçoit un SMS d’un patient, douleur de genoux. L’IA du dossier les met en visio, ils discutent, et l’IA envoie au patient l’ordonnance pour la prise de sang et les radios à faire en lui dégotant les RDV dispos dans son quartier… et hop, l’après-midi, ils se voient face à face, le dossier s’ouvre, le médecin déroule la Time Line holographique avec les mains, fait défiler les éléments, les radios et la bio volent dans la pièce, il discute, examine... L’IA fait des photos et mesure les amplitudes articulaires… Puis elle planifie les rendez-vous du patient, un avis chirurgical, le télésuivi… et en attendant, le médecin dicte l’ordonnance d’antalgiques qui part chez le pharmacien… qui prépare la commande et la fait livrer au malade, chez lui, par drone. Bref, le truc dément qui fera qu’on nous suivra. Et Matts ? OK, ta Time Line, on achète… mais maintenant c’est quoi ton mot-clé ?
- Facile… Probablement le plus important, d’ailleurs, si on veut ʺchangerʺ les gens. Parce que culturellement parlant, on a aussi un gros problème : notre profession est hermétique au changement. »
J’ai toujours aimé faire mariner mon auditoire, je croise les jambes, reprends une gorgée de ce kir châtaigne finalement pas si mal, et m’explique :
« Une anecdote. En 2017, j’ai fait un cours aux étudiants dans le service, qui m’a marqué. On parlait cancer, prostate, blabla, et puis ça a dérivé sur le futur, on a refait le monde… et je leur ai demandé ʺVous connaissez la télémédecineʺ ? Et vous savez ce que j’ai entendu comme réponse ?
- Allez, vas-y !
- Y en a un qui a levé le doigt et a dit : « C’est la coelioscopie, non ?ʺ ».
Éclats de rire :
« Vous rigolez mais j’ai pris une gifle, ce jour-là. Je me suis dit : mais quel trou béant dans la formation ? On ne leur enseigne pas le futur ? J’ai pris la mesure de ma responsabilité d’enseignant, en comprenant une chose. Les nouveautés doivent s’apprendre à la fac et il faut leur faire de la place. On ne peut plus se contenter d’apprendre le diagnostic, la sémiologie, bref, la ʺBELLEʺ médecine à l’ancienne. On doit enseigner les manières modernes de la pratiquer. Au quotidien. Quand le TGV est inventé, on ne forme plus de cochers, on forme des pilotes de TGV. Point barre.
- Et alors ? Ce mot-clé, il est où ?
- Université. Je suis universitaire, donc je ferais rentrer le dossier ʺgénial et gratuitʺ à la Faculté. Le lieu idéal étant le centre d’apprentissage par simulation, et j’apprendrais aux étudiants à s’en servir, à se l’approprier, et à générer des mots-clés… ça te va ?
- Banco, les amis, dit Guillaume. J’ajoute le mot de la fin ? »
Cécile, Mickael et moi opinons du chef, et Guillaume de conclure :
« ʺGarageʺ. Il faut commencer dans son garage. Le mot magique qui amène au succès. Pfouuhh… Il me fait grave chier, ce mot… on bosse déjà tous comme des dingues, et va falloir en rajouter une couche ? Les soirs et les week-ends, sans un rond, et pour pas un rond, c’est bien ça ? »
 
2052, amphithéâtre Nakamoto du Caesars Virtual Palace Hotel,
Las Vegas, Nevada, USA
 
Retour dans l’amphithéâtre, standing-ovation pour le « coin du feu », déferlante de questions afin de savoir si nous avons « vraiment fait comme cela ». Simple spectateur depuis mon fauteuil sur l’estrade, je laisse Cécile faire le show et en profite pour souffler, en tâchant d’oublier mes aventures de la veille. Fou rire généralisé quand elle raconte la tête que nous avons fait, quand nous nous sommes vus contraints de nous lancer pour de bon : rentrés de CHAM en oubliant cette vaste blague, quelques semaines après… le portable s’est mis à sonner de toute part.

Parce que Cécile avait tenu parole. Elle avait fait sa vidéo : Facebook, Twitter, Linkedin, presse numérique et papier, elle l’avait balancée absolument partout – et en mouillant jusqu’au cou les « quatre docteurs qui allaient faire le Dossier Médical Universel » totalement dépassés par la vague d’enthousiasme. La première chose qui arriva fut de l’aide sous forme de bras – parmi les meilleurs développeurs du marché, prêts à donner de leur temps pour un immense chantier à caractère humain –… Puis vinrent les financements, le matériel, les patients qui voulurent apporter leur pierre à l’édifice… et surtout il y avait l’envie, tout simplement. Jusqu’à créer cet outil merveilleux, aujourd’hui à disposition des pays qui le désirent, sous réserve qu’ils respectent les piliers éthiques sur lesquels nous l’avons bâti : confidentialité, gratuité des données, bienveillance, transparence, couverture universelle, et égalité d’accès.
Cécile détaille maintenant les soirées et les week-ends, l’ambiance garage, les arrachages de cheveux, les engueulades, les victoires et les échecs… la migration dans un incubateur de start-up, les testings
Bref, le show continue ; et si aujourd’hui nous célébrons une happy end, j’en viens presque à regretter ces années merveilleuses où l’on trimait, certes… mais durant lesquelles on construisait.
Je sens la pression se relâcher, Cécile arrivant au plus important : l’humain. Tout ce temps que la tech a permis de dégager afin que nous le rendions à nos patients, plutôt que de le perdre au bout d’un archaïque téléphone, à chercher des rendez-vous, récupérer des résultats ou des comptes rendus…
Bref. 
Et là, épuisé, je sens la fatigue me gagner, puis me vaincre ; je me laisse sombrer dans une espèce de brume cérébrale, à demi éveillé.
 
Je ne sais combien de temps s’écoule ainsi. Le réveil est plutôt brutal.
Ouverture des yeux : sur la scène, je constate que mes camarades conviés par l’IA me rejoignent et viennent s’asseoir. Blêmes, Cécile, Guillaume, Mickael, font tous les trois une tête de dix pieds de long.
Quelque chose ne va pas.
Instantanément, je comprends ce qui se passe. Au loin, dans le haut de la salle, une ombre s’avance dans la lumière, et descend les marches. Cette silhouette féminine, nous la connaissons malheureusement tous.
Dommage. Jusque-là, nous passions vraiment un bon moment. Mais l’IA de l’amphi vient littéralement de nous planter un couteau dans le cœur.
 
 
 
« Cher Matts,
nous allons clore cette open-cession par l’intervention d’une oratrice qualifiée dans votre problématique, qui s’est proposée pour participer au débat. Au regard de la pertinence de son CV, j’ai accédé à sa requête. Mesdames et Messieurs, je vous demande d’accueillir Mrs Caroll Wheeler Gonzalez, célèbre C.E.O de la compagnie privée hospitalo-pharmaceutique Health is Mine !
 
Grincements de dents. Public muet. Maigres applaudissements. Parmi les pays qui ont adopté notre Dossier Médical Mondial, la compagnie de soins Health is Mine a un triste surnom :
 
« Health is Golden Mine ».
 
La santé, comme mine d’or.
Car parmi les 2 milliards d’humains qui n’ont pas la chance d’adhérer au dossier, 1,6 milliard n’ont aucune couverture. Que cela soit dans les quelques dictatures qui persistent, mais aussi, pour certains, par choix : Antivaxs, sectes de Santé spirituelle, Phytomaniaques, néo-Darwinistes ne jurant que par la sélection naturelle et le non-soin… Mais il y en 400 millions d’autres, riches, qui coulent des jours heureux dans des pays aisés et dont la santé dépend de cette femme : Caroll Wheeler Gonzalez. Incarnation vivante de la Santé comme valeur financière, de ces personnes qui vendraient père et mère pour de la data, un brevet, ou 5 minutes de pub pour ses armées de Care-Bots…
En résumé, notre plus vieille ennemie.
Tendus, nous nous redressons dans nos fauteuils : il s’agit de faire bonne figure car le face-à-face s’annonce sanglant. Elle garde un très mauvais souvenir de notre dernière confrontation, il y a 4 ans. Aussi, la voir si à l’aise cache quelque chose qui n’annonce rien de bon.
« Merci IA », lance-t-elle au public tout en montant sur scène. 
En silence, la grande blonde glaciale nous toise et prend place. Puis elle sort tranquillement son Yphone. Et au lieu de parler comme elle y est invitée, elle laisse planer le silence, farfouillant négligemment du doigt dans son appareil. D’ordinaire grandiloquente, c’est calmement, presque gentiment, qu’elle s’exprime :
« Vous vous demandez sûrement, cher public… pourquoi Monsieur Matts Durandall, qui nous rebat les oreilles avec sa couverture universelle et son ʺDossier mondialʺ… Eh bien pourquoi ce cher Matts n’a pas pris la peine de venir ʺen personneʺ pour vous vous parler ? En face-à-face ? »
Elle a raison. Le scintillement bleuâtre qui entoure ma silhouette n’a pas échappé à la salle : tout le monde a pu constater que je me suis fait représenter par un hologramme, que l’IA de l’amphi a accepté d’animer . À distance… Si c’est réellement moi qui m’exprime, je n’ai jamais vraiment été avec eux depuis le début du speech.
Cécile fixe ses chaussures, et je sens poindre une larme à ses yeux. Guillaume grimace, Mickael transpire. 
Comme moi, ils ont compris ce qu’elle s’apprête à dire, et à faire. D’une simple pichenette du doigt sur son Yphone, elle brise 30 ans de nos vies : la photo qu’elle envoie à l’amphi flotte maintenant dans les airs, s’affichant aux yeux de tous sur les écrans-drones.
Il s’agit d’une image de moi. 
Sur un lit. Un lit d’hôpital. Dont les draps sont frappés du célèbre sigle « HiM », pour « Health is Mine ».
« Alors si votre ʺprise en chargeʺ est si ʺmerveilleuseʺ, comme vous l’affirmez, au sein du système au rabais que vous défendez, Monsieur Durandall… comment pouvez-vous nous expliquer… cette ʺphotoʺ ? »
Stupéfaction dans la salle. Mutisme mortifère. Les gens ne bougent plus, ne respirent plus. Tâcher, tant bien que mal, de rester digne. Ne pas plier, même face à une pareille humiliation : une gifle donnée avec la force d’un coup de poing.
« Comment justifiez-vous, Matts, qu’en ce moment même, vous soyez hospitalisé dans un de mes hôpitaux ? De ces hôpitaux privés que vous affirmez détester ? Alors que visiblement… vous vous y êtes fait opérer, pas plus tard qu’hier ? Serait-ce, par hasard… parce que c’est là qu’on est le mieux soigné ? »

Le magazine What’s Up Doc est édité par l’agence Planète Med.