PHARMAZONE ET PHARMADRONE

ÉPISODE 3 - PARTIE 2

 

La veille du congrès, 

36 heures plus tôt, à 1,5 km de là,
au beau milieu du Strip devant les hôtels,
Las Vegas, Nevada, USA

 « … Fais pas cette tête, Matts ! Je te promets 30 à 40 % de débit cardiaque en plus ! Et une tension stable à 9/6, juste ce qu’il nous faut pour conserver ta noble cervelle ! Alors ? ça te va, camarade ? »
Qu’est ce que je peux répondre à ça… 
« Ben... pff… heuu… je… »
Fier comme pas deux, Guillaume agite sous mon nez son foutu BLOOD TROTTER, gros engin rouge à 6 pattes, alors que mon agonie s’éternise. Comme souvent, c’est Cécile qui tranche :
« Pfouuu… Allez, va pour les conneries expérimentales ! ça sera pas une première, avec vous deux ! Mais pas au milieu de la rue, j’appelle un Uber-moving, faut qu’on soit tranquille.
- Bien vu, remarque Guillaume. Et tant qu’à faire… tu peux nous commander une limousine ??? C’est plus sympa, et comme ça, si ça foire, on aura plus de place à l’intérieur pour lui faire du massage cardiaque. »
Content de voir que je ne suis pas le seul à faire les gros yeux : Cécile fusille Guillaume du regard. Mais derrière ses petits yeux malins, il essaie juste de détendre l’atmosphère, alors même qu’il a parfaitement intégré la gravité de la situation. Parce qu’en imaginant que son machin fonctionne… personne ne sait ce qu’il adviendra de moi par la suite :
« ça va aller… on sera mort de rire quand tu nous raconteras cette histoire au resto… bientôt, hein ? Allez, tiens bon, camarade ! Et tâche de pas tomber dans les pommes quand on te montera dans la limo, hein ? »
S’il pouvait arrêter de me taper fraternellement dans le dos, j’ai suffisamment mal comme ça. Ni une ni deux, Cécile a vu grand : un gigantesque Uber-Hummer de 10 mètres de long, rose fluorescent et sans chauffeur, se gare devant nous. On me redresse, on me tire, j’aperçois vaguement l’intérieur psychédélique du véhicule, et comme prévu, un grand flou, et puis… 
Plus rien.
 
2 minutes plus tard.
 
« Merde ! Monte-lui les jambes !!! Plus haut, Cécile ! Ah putain ça y est il revient ! Il revient ! Matts, t’es là ?
- Guillaume, passe-moi le lubrifiant, bon Dieu ! »
Je me réveille, encore des baffes. Toujours mal à hurler, dans la poitrine. De la lumière. Éblouissante en fait, l’impression d’être dehors. Pourtant je distingue nettement les rangées de fauteuils de la limousine ainsi que le mouvement du véhicule. 
Je comprends. Cette limo est équipée en réalité virtuelle panoramique : elle projette l’extérieur à l’intérieur de l’habitacle, et on a l’impression d’évoluer dehors, comme dans une gigantesque décapotable, alors qu’on reste dedans.
« Mais… Qu’est-ce que… ? »
Tiens, allons-y pour les détails troublants. J’ai le pantalon baissé. Jusqu’aux genoux. Caleçon comprit, avec toute ma fierté exposée à l’air libre. Je suis en vrac, allongé entre les rangées de fauteuil, Cécile me maintient les deux jambes en l’air d’une main et de l’autre m’asperge d’un liquide froid et gluant, alors que Guillaume tient son BLOOD TROTTER au-dessus de mon bassin en baragouinant dans un casque de réalité virtuelle. Bref, mon cerveau choisit de me résumer ainsi la situation : au secours.
Heureusement que l’impression de déambuler dehors n’est qu’une illusion holo3D, parce qu’une photo de nous ainsi, c’est un coup à ruiner l‘entière réputation du Dossier médical mondial.
« Alllleeeeez !!! Vas-y Cécile, balance du lubrifiant partout ! »
Protestation à mi-voix, je n’en peux plus :
« Hein... que… quoi ? Eh ooh ! Pourquoi du lub… ? »
Guillaume me coupe la parole comme si de rien n’était :
« Naaan, ça va, calme ! C’est juste que j’ai oublié le gel d’échographie, tu vois ? Alors on a pioché dans la bagnole, voilà… On est à Vegas, c’est une limo toutes options, alors bon… tu te doutes bien de ce qu’on trouve quand on cherche, hein ? Voilààààà ! Parfait, la machine a les repères ! Allez, hop ! Je pose le bazar ! »
Guillaume lâche son engin. À la manière d’un arachnide la grosse bestiole rouge se déplace sur moi. Je n’avais pas remarqué, mais en plus de ses pattes, il y a en fait 4 antennes robotisées déployées qui tâtonnent mes creux inguinaux. J’en déduis que le lubrifiant va faire office de gel ultrasonore. Car ces tiges, ce sont des sondes d’échodoppler qui repèrent mes vaisseaux iliaques. Guillaume continue à parler sous son casque :
« Tout est sous contrôle… l’alignement des axes est parfait… J’ai tes deux veines et tes deux artères fémorales dans le viseur… Nickel… Je purge les cathéters au sérum phy, hop… Attention, ça va piquer… »
Le temps reste suspendu à la machine. Rien ne bouge. Et rien ne se passe. 
La machine ne me pique pas. Quelque chose cloche. Guillaume a stoppé la manœuvre, parce que le véhicule a freiné sans explication et vient de s’arrêter. Silence pesant. La voix douce et suave d’une IA retentit dans l’habitacle :
 
« Êtes-vous en train d’administrer des soins à ce monsieur ? Uber-limo n’est pas responsable des soins et décès à bord de ses véhicules. Conformément aux lois du Nevada, tout passager malade doit évacuer ou être conduit vers une structure de soins moyennant une surfacturation au tarif Uber-bulance. »
 
Réponse collective et coordonnée : « Non-non-non pas du tout !». Visiblement, la limousine n’est pas parfaitement convaincue :
 
« Êtes-vous en train de détrousser ce Monsieur ? Conformément à la loi Uber-limo décline toute… »
Bon. Il va falloir que le « Monsieur » – à savoir moi-même – aligne trois mots pour calmer la voiture :
« Non... je … c’est… des amis… Tout… va bien, quoi. »
 
« Merci, cher client ! Afin que je puisse m’autoriser à reprendre la course, mon paramétrage impose une clarification explicite de votre comportement. Pouvez-vous confirmer que vous pratiquez une forme de sexe-bizarre ? »
 
Au secours… Est-ce que cette journée de dingue se terminera un jour, avec moi vivant au bout ? 
« Euhh… on va… dire… euuh... oui. »
Rouges de honte, l’air désespéré, mes camarades grommèlent un vague « oui », un petit nuage noir flottant au-dessus de leur tête. 
 
« Amusez-vous bien, chers clients ! En vertu du principe réglementaire stipulant que ʺce qui arrive à Vegas reste à Vegasʺ, les pratiques sexuelles consentantes, discrètes et atraumatiques sont autorisées librement dans tous les véhicules de location de l’État du Nevada ! »
La partie est presque gagnée, Cécile monte au créneau :
« OK merci limousine, maintenant on aimerait être un peu plus tranquille. Coupe ton animation holo extérieure et redémarre, veux-tu ? »

« Bien sûr ! Pour pallier ce contretemps je vous offre l’ambiance de votre choix pour vos ébats : Game of ThronesThe Walking Deadsaison 32, StarwarsXVIII… »

« Please, juste du calme ! »

« Avez-vous choisi une destination particulière ou dois-je continuer à rouler ainsi dans Vegas ? »

« Contente-toi de faire des allers et retours sur le Strip, maintenant merci de faire silence ! »
À peine le véhicule redémarre que Guillaume réaligne l’appareil et lui donne le OK. Le BLOOD TROTTER s’agrippe doucement à mes hanches, pique, et lentement, je sens ses 4 cathéters me perforer littéralement les creux inguinaux, en dilatant progressivement les tissus cutanés et musculaires.
« Ahhrr ?? Mais... T’es fou ou bien ? Mais ça... fait MAL !!!

 

- Désolé, mais normalement… les gens sont inconscients, tu vois ? Respire… les cathéters veineux sont en train de pomper, les artériels vont se mettre en marche… Top, hein ? »
Incroyable. Mal à hurler mais ça marche, son affaire. Rapidement, je sens mes forces revenir à mesure que le débit augmente : la douleur est toujours écrasante mais lutter pour rester conscient n’est plus nécessaire. Expérience proprement hallucinante que de se sentir ressusciter. Si je suis soulagé, il y en a un qui exulte.
« Eehh ça marche !!! Regarde, Cécile, ses GENOUX ! Il était tout marbré, ÇA MAAARChe, mon truc MARCHE ! De la VRAIE démo, in vivo !!
- Matts, tu te sens comment ? me demande Cécile.
- Beaucoup mieux mais ça fait toujours un mal de chien. Guillaume, merci beaucoup, vraiment. J’ai déjà assez de force pour t’étrangler. »
Mon Yphone se réveille alors que je m’appuie une main sur la poitrine. La « douleur en étau » de l’infarctus, souvenir très réaliste de mes antiques bouquins de médecine.
 
« Je confirme, Matts, 9.5/6.3 de tension, vous allez mieux, mais toujours pas de débit dans votre stent. Votre myocarde doit rapidement être reperfusé sinon vous perdrez 35 % de votre fonction cardiaque.»
 
Dans l’habitacle, on respire un peu mieux. Impossible de me redresser, le BLOOD TROTTER impose la position allongée, aussi ils me montent sur une des banquettes.
« C’est pas gagné Matts. Guillaume, ça tient combien de temps ton truc ?
- 48 heures. Large. Mais bon, y a quand même… un problème… quoi. La tuyauterie du BLOOD TROTTER est coagulation-free, mais pour les pompes… c’est pas du 100 %, faudrait quand même que tu prennes un anticoagulant, sinon dans les deux heures…
- Hein ?
- Tout va se boucher.
- Et je suppose que tu n’as pas d’anticoagulant ?
- ça va, oh, je peux pas tout prévoir, moi ! La démo prévue, c’était du jus de raisin dans un mannequin de simu HD !
- Stop ! Simple ! dit Cécile. On va taper dans un antiagrégant tout bête. Yphone ? Commande-moi 1 gramme d’aspirine sur Pharmazone en instaprime. Please ! »
 
« C’est fait, Cécile. Le pharmadrone vous livrera le colis d’ici 1 minute. » 
 
Retour sur terre : quand Cécile Monteil vous regarde comme ça, vous savez qu’on va discuter sérieusement :
« Bon, Matts… on n’a pas 36 solutions. Ici, tout a un prix. Pour l’État du Nevada, passer la frontière sans te faire soigner serait une fuite de capitaux. Tu ne passeras pas sans casquer. Mais j’ai eu une idée qui… ne va pas te plaire. Tu es prêt à l’entendre ?
- Je suis tout ouïe mais demande au pharmadrone des antalgiques, j’ai mal à crever.
- OK, Yphone tu gères. Pendant que tu étais inconscient, j’ai lancé… une campagne de crowdfunding, pour te payer ta prise en charge ici. Sur Humany-Funds. Personne ne sait que c’est pour toi. Pour l’instant, le motif est secret. Mais mes 67 millions de followers me font confiance. On est déjà à 137 000 dollars en 10 minutes, dans une demi-heure on aura de quoi te payer les soins. 
- Stop. C’est hors de question, Cécile. »
Mourant, peut-être. Dingue, certainement pas. Cécile prend la mouche :
« Matts, tu nous emmerdes ! Comment veux-tu qu’on trouve une sol…
- Stoooooop ! ça va pas bien la tête ? Le fondateur du Dossier médical mondial, soigné dans un hosto privé hors de prix, qui fait casquer des petits donateurs qui pensent payer pour une cause humanitaire ? Alors qu’en fait, c’est parce qu’un casinospital créationniste de Vegas m’a ruiné ??? Et que je suis débile, parce que j’ai pas pris d’assurance avant de venir faire le show ??? Non mais ça va pas bien ou quoi, en termes d’image ?! 
- Elle, enfin… Mais bon…
- ça suffit vous deux ! Et de toutes façons, même si j’avais de quoi payer, jamais je ne foutrais les pieds dans un système contre lequel j’ai fait la leçon à toute la planète, alors merde ! Je préfère crever avec ce putain de BLOOD TROTTER accroché au slip, et… »
Scène surréaliste, tirade coupée net. Ouverture impromptue du toit ouvrant alors que nous roulons, le vent s’engouffre massivement dans le véhicule : Cécile comprend, tend une main, et un pharmadrone balance les médocs à travers avant de hurler dans l’habitacle :
 
«Votre commande instaprime ! La facture est dans votre Yphone, 1 gramme d’aspirine et une association antalgique Paracetamol+Anti-TRPV1-4, pour 250 dollars ! Bonne journée, chère cliente ! »
 

Silence de mort dans cette limousine dont on ne sait même pas où elle va. J’avale les médicaments en silence. On tourne en rond, pendant quelques minutes.
Ça suffit :
« Limo, prends la direction du Caesar’s Virtual Palace. »

« Cher client, le Caesar’s accueille en ce moment le 3C, le congrès de la World Tech numérique et… » 

« Je sais, dis-je en marmonnant tout bas. On verra bien si on trouve une innovation pour me sortir de là. »

20 minutes plus tard, devant le Caesar’s Virtual Palace.

Pas très fiers. Sortis de la limo sur le parvis de l’hôtel démentiel, Cécile a joint un autre vieux copain, Mickael Benzaqui, qui tient le stand de la FHF, la Fédération Hospitalière du Futur. En apprenant la situation, il nous a dit :
« Merde. Rappliquez, je vous envoie un Hover-Health-Bed. » 
Rien moins qu’un lit d’hôpital autonome dans lequel je me fais trimbaler, guidé par mon Yphone et encadré par Cécile et Guillaume, le BLOOD TROTTER planqué sous les draps et le visage masqué par d’épaisses lunettes de soleil – dont je doute qu’elles suffisent à me faire passer inaperçu. 
Comme si de rien n’était, nous traversons cet hôtel-casino hallucinant comme a toujours su en construire l’Amérique, aux couleurs de « l‘Olympe 2.0 » : blanc, or, et bleu fluorescent. Faux ciels en LED, halls titanesques, restaurants animés de fontaines matricielles 3D, et combats de gladiateurs virtuels dans les allées. 

« Je te souhaite une guérison DIVINE, simple mortel ! » 

Je me fends d’un merci à « Jupiternet » pour ses bons vœux, le « dieu de Vegas » lance tous azimuts de véritables éclairs par un jeu de witricité polarisée. À peine sortis de là, nous voilà happés par un tsunami holographique psychédélique balancé par « Neptunet », le dieu de la piscine de l’hôtel, éméché après avoir ripaillé avec un certain Bacck-Us, rebaptisé « Divinité des alcools de synthèse », dont la statue anime l’entrée d’un restaurant à son nom. 
Bref, le réseau IA de l’hôtel, qui donne vie à ces personnages, s’en donne à cœur joie.
« Attendez, dit Cécile, ça y est, on arrive. Voilà ʺHygieʺ ! »
Comme tous les ans, l’entrée du pavillon Health-tech est gardé par l’hologramme d’Hygie, déesse de la santé selon les grecs, éhontément rebaptisée pour l’événement « Hygie-Pop ». Nos Yphones nous identifient, Hygie nous salue, et nous rentrons. 
Même souffrant, c’est toujours la même magie.
Lumière, son, vidéo 3D de partout. À en rendre les sens complètement fous, j’en oublie presque la douleur. À ma droite, une colossale multi-imprimante 3D autonome est en train de construire et d’équiper un bloc opératoire, des murs aux instruments ; débuté il y a une heure, cela sera terminé dans 30 minutes. Emerge-And-See corp. expose sa nouvelle flotte d’electrocoptères : de la simple chambre d’hôpital à la salle de naissance volante, en passant par la chambre de réanimation, tout ça se pose où l’on veut, pour une prise en charge près de chez soi. General Hospitel expose ses redoutables applis Yphone « parcours patient » : leur IA prépare votre entrée à l’hospitel, vous guide dans vos soins de A à Z, adapte les anticoagulants avant une chirurgie, en post-op’ vous renvoie en hospitalisation à domicile, équipe votre chambre en télésurveillance, fournit les tutoriels de rééducation adaptés tout en assurant le portage des piluliers, des compresses, la télékiné et plannifie les vrais rendez-vous chez le soignant… tout en incrémentant le dossier médical avec 99 % de fiabilité dans les mots-clés. Tiens, le petit Oon – le fameux gamin asthmatique qui jouait avec les datas ARS – a même déjà une start-up biotech à son nom… Visiblement la boîte lève des fonds pour creuser dans le domaine des allergènes retard, tout va décidément très très vite de nos jours…
Notre vieux camarade Mickael se faufile par-derrière, et se joint à nous sans se faire remarquer. En silence, il reparamètre mon lit roulant qui affiche maintenant « Demonstrator ». Les antalgiques font effet, au moins ai-je moins mal.
« Voilà, comme ça tu passeras inaperçu. Merde, tu vas bien, Matts ?
- Salut Mickael. Tu m’excuses mais j’arrête de répondre à cette question.
- On va te sortir de là, marmonne t-il. Je t‘amène chez Globule-Me, c’est un… « ami » qui tient le stand. Un type, quoi…
- Et qu’est ce qu’il fait ?
- Du vasculaire 3D, biotech RFID. Le gars est dingue, mais brillant. Il présente un stent cardiaque à guidage magnétique transcorporel, tu vas juste servir de…
- Cobaye, ça va, je gère, j’ai l’habitude. »
Le défilé continue, nous passons plutôt inaperçu, à peine dérangé par le commercial volubile de chez Organezone, que je congédie en lui expliquant que j’ai déjà ma biobanque de tissus personnels en France. Chemin faisant, Guillaume s’étonne de croiser Méta-Morphée-Psy, une boîte de psychothérapie per-sommeil :
« Sont toujours là, eux ??? Leur psy-IA est merdique, au mieux, elle te fait croire que papa et maman adoraient leur petit… »
Et voilà. Globule-Me, X-ième boîte de biotech s’apprêtant à « révolutionner » le monde, comme j’en vois depuis 30 ans.
Sauf que je ne m’attendais pas à cela. Le démonstrateur est sur scène, harangue la foule à l’ancienne, me pointe du doigt, et il lance :
- Regardez qui vient d’arriver chez Globule-Me ?Notre malade !!! Mesdames et Messieurs, applaudissez chaleureusement notre démonstrateur ! »
Applaudissements, et là, je pense que je vais aussi étrangler Mickael, qui ne trouve rien de plus intelligent à me dire que « plus c’est gros, plus ça passe ».
Une minute plus tard – après avoir signé un contrat comme quoi, si son stentguidé en transcorporel me zigouille, Globule-Mene sera pas responsable, je suis perfusé sur l’artère radiale : autour de moi sont disposés une série d’anneaux de scanner estampillés Globule-Me,le lit est monté sur l’estrade, bien en évidence, pendant que le PDG vit son heure de gloire. Mieux, le côté pittoresque old-fashion fait rigoler le public : tout le monde pense que ce cirque kitchissime est une simple démonstration à l’ancienne… Après tout, nous sommes dans le Nevada : bienvenue au Far West.
« Alors comment obtient-on une image parfaite du système artériel de Monsieur ??? Grâce à Globule-Me ! Hop, j’injecte des globules rouges de synthèse O-négatifs, marqués avec nos biopuces-RFID ! Pas moins de 12 millions de globules marqués avec autant de micropuces de 8 nm, qui une fois injectés, envoient leur signal RFID au système récepteur breveté de Globule-Me !Chacun émettant à une fréquence distincte ! Ce qui permet une géolocalisation parfaite ! Tellement petits qu’une fois dégradées, les puces passeront la barrière des reins sans problème pour être éliminées dans les urines, et… »
Le type plane littéralement au-dessus de son stand… En tout cas je ne sens rien, l’injection artérielle est faite à 37° C, et une animation holographique commence à se dessiner devant la foule hypnotisée. Magique, on voit se matérialiser progressivement tout le réseau artériel de mon bras, en remontant lentement vers mon cœur. 
« … agissent comme des millions de petits GPS ! Pour une cartographie remarquable du système vasculaire qui, une fois numérisé, permettra ensuite d’injecter notre stentGlobule-Me, que nous guiderons via un champ magnétique extérieur vers l’artère coronaire bouchée, et… beeuuh… mais... ? »
Problème. Le type bafouille. 
Effectivement, il y a un très, très gros problème. Qui s’affiche en grand, devant tout le monde. Cécile en lâche son Yphone par terre. Mickael retire ses lunettes et se frotte les yeux. Et Guillaume, sidéré, reste bêtement bouche ouverte.
« … mais euuhh comme vous le voyez, c’est… c’est ça… la MAGIE ! La magie Globule-Me ! Ou tout l’art de faire un diagnostic différentiel quand il y a une erreur au départ ! 
Oh que oui. On voit remarquablement bien mon système vasculaire. L’image est absolument magnifique. Une chose est sûre, sa technologie va faire un carton. Pas certain en revanche que je vive assez longtemps pour féliciter le gars.

De ma vie, je n’ai jamais vu une aussi belle image de dissection aortique.

Voilà pourquoi j’ai tellement mal. Je distingue très nettement le double chenal de dissection : mon aorte est disséquée de sa base jusqu’à son segment thoracique. Oui, j’ai bien un infarctus. Mais parce que mon artère coronaire gauche est complètement disséquée. Plus de débit, le capteur de mon stentn’y a vu que du feu.
On m’évacue de l’estrade sous un tonnerre d’applaudissements, pendant que l’autre génie déblatère en expliquant qu’il va maintenant poser son stentsur son mannequin perfusé, blabla, que la dissection c’était pour le fun, etc…
Une dissection aortique…
Un des derniers grands chantiers chirurgicaux à thorax ouvert – qui plus est, en urgence absolue. Bon, c’est décidé, je m’énerve.
« Je peux vous traiter de bouseux géants de la médecine, tous les trois, là ? »
Silence.
« Y en n’avait pas un pour m’ausculter ? Même à l’oreille ? Ou juste, me prendre la tension ? Aux deux bras, à l’ancienne, hein ? Pour faire ce foutu de diagnostic de dissection ? C’est vraiment ça, la médecine du futur ??? »
 

Le magazine What’s Up Doc est édité par l’agence Planète Med.