VOUS ALLEZ MOURIR MAIS JE N'AI PLUS DE BATTERIE !


ÉPISODE 1 : DATASTROPHES ET WIKROBES
PARTIE 2



Avoir un infarctus, à Vegas, en 2052 
 
La veille, tôt le matin, à 1,5 km de là,
au 52e et dernier étage du Adam, Eve,
and Dinosaurs Casinospital

Las Vegas, Nevada, US

« 6 h du matin… Calme-toi, profite du bacon… Tu as tout le temps qu’il te faut pour te rendre au Caesars Virtual Palace… »
 
Ma conférence sur l’histoire de la santé connectée n’aura lieu que demain, mais je jette des regards inquiets en tapotant sans cesse mon Yphone. L’heure tourne, je n’aimerais pas rater le topo d’un vieux camarade : Gabriel, le fondateur de Memoriam, cimetière universel numérique mondial[1]. Je connais son topo par cœur, mais nous nous sommes promis de boire un café de synthèse après son talk. Une voix de synthèse me tire de mes rêveries, assez brutalement :
 
« Matts ! Arrêtez de m’interroger pour regarder l’heure, vous vous stressez tout seul ! Je constate que vous faites de la tachycardie auto-induite » !
 
Il est sympa, mon Yphone. J’ai paramétré son niveau d’autorité de façon à ce que ses rappels à l’ordre aient du poids – sans quoi, je ne l’écoute jamais. Il dispose de tous les droits de télésurveillance sur mes paramètres vitaux : aussi lorsqu’il s’inquiète, il me le fait savoir.
 
« Et je vous rappelle que nous sommes dans le Nevada ! Un des 43 derniers endroits au monde qui ne reconnaisse ni le Dossier médical mondial, ni la couverture santé universelle ! Si vous avez un pépin, vous… »
 
« ça va… Keep cool, machintruc électronique, tu me refais le même sermon tous les ans… Laisse-moi profiter du paysage. Je suis sûr que même ici, il doit bien y avoir une prise en charge minimale en cas de problème, non ? »
 
« Vous avez 78 ans. 9 jours que vous n’avez pas fait de sport ! Vous avez mangé de la confiture ce matin ! Ajoutez le jet-lag, il ne faudra pas venir pleurer si vous avez un problème. »
 
J’ai sans doute réglé un peu trop fort son option « caractériel », que j’ai débridée hier à un dîner pour faire rire mes amis… Mais plutôt que la voix lisse d’un GPS, je préfère cela. Il me fait bien rire :
« Écoute Yphone… j’ai eu un accident de voiture à l’âge de 16 ans, ça m’a coûté ma rate. Puis une crise de goutte à 30, un infarctus à 42 avec un stent en cadeau, et depuis… pas un morceau de sucre. Toutes mes télévisites de prévention sont à jour, je vais très bien, et ton appli diététique complètement parano me persécute depuis 30 ans. Alors please, la ferme ! »
 
« Très bien !!! En attendant, vous avez reçu un e-mail de l’Agence robotisée de Santé ! Vos cotisations à la Sécu vont augmenter de 0,05 % par semaine jusqu’à ce que vous soyez à jour de votre exercice physique ! Il y a une salle de sport au 3e étage, vous n’avez aucune excuse ! »
Posé entre un café de synthèse et des croissants médiocres, j’attrape l’irrévérencieux appareil sur la table de petit déjeuner, et boum, je le mets en silencieux. ça lui fera les pieds. Humiliation suprême pour un objet connecté que de se faire éteindre, il sera fâché mais tant pis, je suis d’une génération qui n’a pas peur de la « déconnexite » : quelques minutes de paix sans subir la permanente connectature. On ne peut pas en dire autant de mes jeunes contemporains qui feraient une attaque de panique en 15 secondes à l’idée que leur doudou ne vérifie plus que leur cœur bat bien... Bref, je soupire, me lève, glisse le Yphone dans ma poche et pars profiter d’un sublime lever de soleil sur le désert de Mojave. À travers l’hallucinante baie vitrée sur 360°, cependant, je délaisse vite le désert pour me concentrer sur un bâtiment, en contrebas.
 
« Ce pays a toujours confondu libertés avec confrontations… quitte à penser et faire absolument n’importe quoi. »

Je souris. L’hôtel en face de celui où je me trouve se nomme le « Darwin’s Theory Hotel ». Deux bâtiments antinomiques qui se répondent, face à face, de part et d’autre du célèbre Strip.
Dressé face à moi, le Darwin’s est un hôtel-casino emblématique de la démocratie. Construit en 2021 par les universités d’Harvard, Columbia et Caltech Corp, c’est le seul casino « érigé dans le but de protéger et promouvoir la Science et la Réalité », pendant les sombres années Trump : après que le narcissocrate[2] eût décidé de taxer outrageusement les universités, jugeant les cursus « d’un très mauvais rapport qualité-prix comparé à une Bible et 2 heures par jour sur Fox News ». En riposte au Darwin’s poussa rapidement le Adam, Eve, and Dinosaurs Casinospital.
Eh oui.
Comme tous les ans, je suis descendu enquêter discrètement dans ce Casinospital qui promeut le créationnisme. Au delà du décor surréaliste mélangeant religion et dinosaures, le problème est qu’il s’agit d’une épouvantable structure de « jeux-soins » : on vient jouer pour décrocher un Healthjackpot. Chirurgies gratuites, bioprothèses cultivées à partir de ses propres cellules ou cures de permafrostine, qui prolongent la vie de 20 à 30 ans[3]. De la vraie science, mais vendue à la sauce « miracle ». Tant que les 16 derniers États des USA n’auront pas adhéré à la couverture maladie mondiale, on trouvera encore des gogos-groupies pour venir ici, de pauvres gens sans couverture prêts à tout perdre pour un peu d’espoir.
En éternel ambassadeur de la santé universelle, ce sont leurs activités de soins que je suis venu surveiller. Pas de changements majeurs par rapport à mon dernier séjour : quand on ne gagne pas les soins, on se saigne aux 4 veines pour des cures de « Godicine » (comprenez « God’s Medicine »), angel kinesitherapy, massage à l’eau bénite et cataplasmes à l’encre de Bible… Ils ont juste ressorti du placard leur appli payante « Pray to Cure » : entrez votre maladie, l’appli vous balance un organigramme de prières pour la journée en vous promettant de la guérison. Cochez l’option « God is a Buddha fan ! », et vous aurez une chance de gagner de la médecine traditionnelle asiatique…
Soupir lourd et grave. Le monde s’égare parfois à préférer la croyance à la rationalité, sans que la santé ne soit épargnée. Dramatique contraste, quand je regarde les progrès accomplis depuis 30 ans.
Quoi qu’il en soit, je descends systématiquement dans cet hôtel à cause d’un vieil adage : « Connais ton ennemi ».
Un proverbe qui m’aide à cerner l’incompréhensible, sans lequel je n’aurais jamais pu construire le fameux DMM, acronyme du Dossier médical mondial. Sourire.
Décidément, impossible d’être tranquille quelques secondes : une autre voix surgit, en même temps qu’un souffle d’air me frôle dans le cou, accompagné d’un bruissement sourd caractéristique. En lévitation à côté de moi, un drone-évangéliste :
 
« Bonjour, cher pèlerin ! Pour 15 dollars, une hostie à la metformine et à l’acarbose[4] ? Cette hosticament a été bénie ce matin par notre prêtre ! Elle vous évitera un pic glycémique que le Seigneur ne saurait tolérer, et prolongera votre existence ! »
 
On a décidément une drôle de conception de la santé, ici-bas ; ma chère Europe me manque. Je pense avoir eu ma dose, il est temps de partir. Je congédie l’horrible machine d’une main et me dirige vers les ascenseurs, quand une autre voix, clairement humaine cette fois, retentit :
« Vous ne prenez pas d’hostie ? Avec ce que vous avez mangé ? Mon Angel-Phone me dit que vous semblez en perdition nutritionnelle ! Puis-je vous aider, cher pèlerin ? »
Un homme. Obèse. Casquette à auréole vissée sur le front, un croissanxyolitique dans une main, un « Cierge-Churros » dans l’autre, avec, collé sur le visage, le sourire désarmant et diabolique de celui qui pense posséder « la vérité ».
Levé du pied gauche et irrité par mon Yphone, au lieu de m’en tenir à un inélégant et sec refus, allons-y gaiement.
Silence. Je lui envoie d’abord un grand sourire policé. Puis je dégaine mon Yphone et invite le bonhomme d’une main à se rasseoir à sa table, pendant que je me plante devant son petit déjeuner. Rien à faire, il baragouine encore :
« Un hosticament, mon frère !!! Mais je vous l’offre ! C’est de bon cœur, moi-même, je suis diabétique, et…
- Chhut… Taisez-vous. Écoutez-donc. »
Le gros bonhomme, penaud, se tait. J’allume mon Yphone qui s’apprête à m’engueuler, mais je ne lui en laisse pas le temps en activant immédiatement ses fonctions de diététique. Je déplace l’appareil au-dessus du breakfast du monsieur, les capteurs inspectent longuement les bols et plats étalés de toute part, et l’appareil rend son verdict :
 
« Nourriture Montsentfood corp., 4 300 calories, 27 % de graisses saturées, 35 % de sucres rapides, le reste en processed-proteins de basse qualité, le tout enrichi en nicotine et autres molécules addictives orales. »
 
Le gros bonhomme ne s’offusque même pas, j’enfonce le clou :
« Merci, Yphone. L’espérance de vie de Monsieur ? »
 
« 3 de ces repas quotidiens amputeront son espérance de vie de 20 à 30 ans »
 
« Vous avez compris ? C’est pour le Labo, que c’est du pain béni ! Il vous intoxique, vous rend dépendant, et vous fourgue ses hosties par derrière… Arrêtez de manger n’importe quoi !!! La consultation est gratuite, c’est un ancien médecin qui vous parle. Bonne journée, au revoir. »
Je laisse le bonhomme à sa table, pétrifié, impuissant devant mon âme en perdition. Je quitte rapidement le Paradise Restaurant, content de m’éloigner d’un autre groupe d’illuminés qui envahit les tables, au milieu du décor d’Eden-Crétacé.
Rien à faire. Pour un homme de sa corpulence, il va vite, le bougre, et me rattrape devant l’ascenseur. 
« Veritas ! Veritas ! Docteur, ce n’est pas la vérité ! Vous ne devez pas… »
ça suffit, j’ai mon compte :
« Cher monsieur, la Vérité, c’est nul. Essayez la Réalité, c’est bien mieux. »
Je ne sais pas pourquoi, mais il y a des moments de son existence que l’on comprend être clé. Le temps est comme suspendu aux portes de l’ascenseur. Précisément l’instant que choisit mon Yphone pour faire une sortie. Mon sang se glace : après mon dîner d’hier, j’ai oublié de désactiver ses autorisations de libre dialogue. Dans ma main, l’appareil hurle tout ce que peuvent cracher ses haut-parleurs :
 
« Et surtout, allez vous faire VACCINER !!! »
 
Cinquante visages nous fixent. Hébétés. Puis furieux. Protestations. Des gens qui se lèvent, et rapidement se déchaînent les cris de « Pasteur menteur » ! Les portes se referment sur un torrent de haine, et enfin, la cabine descend. Même pas le temps de féliciter mon Yphone pour sa gaffe monumentale, l’ascenseur me coupe sèchement :
« Cher client, votre comportement a été jugé délétère pour la santé de nos patients. Une majoration de 7 500 % vient d’être appliquée sur votre séjour afin de leur payer des soins contre le stress ».
 
Le nuage noir au-dessus de ma tête grossit sérieusement, et comme si ce n’était pas suffisant, mon Yphone se réveille :
 
« Matts, vous avez peut-être un problème. »
 
- Quoi encore, machine débile !
 
« Je suis désolé. La vidéo de votre altercation, tout indique qu’elle va devenir virale. On en est à 35 visionnages et 27 partages en 43 secondes, sur des sites créationnistes. »
 
« Génial. Sortons d’ici, paye la note et envoie un majordrone faire ma valise en lui disant que je descends en face, au Darwin’s. »
Les étages défilent, c’est interminable. Pas de chance, un arrêt au 3e, un client surexcité a gagné aux machines-à-soins, il part à l’IRM. Enfin, le rez-de-chaussée, et le Lobby. Je ne sais pas pourquoi mais je suis extrêmement pressé de quitter l’endroit.
Mauvaise surprise. En face de moi, la sortie et la lumière du jour, une bouffée de liberté en perspective. Mais à droite, un ascenseur s’ouvre. Et il déverse quinze clients du restaurant, tous fous de rage.
« Matts, c’est le moment où tu cours », me dis-je.

 

 

[1] Dieu 2.0 tome 1, « La Papesse On Line ».
[2] Note de l’auteur : j’aurais aimé ne jamais avoir à inventer un mot pareil. Mais « ploutocratie » - dictature de l’argent – semblait loin du compte.
[3] Traitement miracle de la vieillesse, voir la trilogie Dieu 2.0.
[4] Acarbose et metformine sont deux médicaments oraux utilisés pour réguler la glycémie des patients diabétiques.

« Il est là ! Attrapez le suppo de BUZYN !!! Veritas, Veritas !!! »
 
Tiens, longtemps que je n’avais entendu le nom de la vénérée et courageuse ministre. Je prends mes jambes à mon cou, atteins la sortie, me jette dans les portes tournantes et me voilà dehors, à courir dans la rue. Le porche du Darwin est à 30 mètres sur le trottoir en face, mais j’enrage : impossible de traverser, les voitures filent sur le Strip, il me faudrait atteindre une passerelle qui chevauche les voies. Aucune à l’horizon, il me reste à semer mes poursuivants à un angle de la rue. Atteindre le prochain bloc, et entrer me planquer dans un autre casino.
« Yphone, vite ! Trouve-moi un Ubercoptère, ou une Amper[5] !
- Impossible Matts, les 7 500 % de majoration débités vous ont fait atteindre votre plafond de dépenses dans le Nevada. Attention, vous êtes tachycarde, je…
- Bon sang tais-toi et trouve-moi une issue, vite ! »
Je cours, mais quelque chose ne va pas. Je le sens. Pas de jus, pas de force. Je me retourne, parmi les gogos dégénérés qui me poursuivent, certains ont un IMC à 18 et 50 ans de moins que moi : ceux-là courent très vite.
« Matts, vous avez reçu un e-mail, je…
- La ferme !!! Sors-moi de là ! Je… »
Douleur. Une douleur, dans le thorax.
« Matts, téléalerte !!! C’est votre stent qui a envoyé l’e-mail, sa puce de télépression est formelle, le débit baisse dans la coronaire gauche, il est en train de se boucher !! Arrêtez de courir ! Sinon vous… »
Et là, plus rien. Une douleur écrasante, des cris, la vue qui se brouille, des sirènes… à peine si j’entends mon Yphone me dire :
 
« Matts… IA du SAMU…. Vegas… êtes à découvert… pas d‘argent… ne peuvent rien faire… ne viendront pas…. j’appelle... Vous passez en fibrillation ! Matts !!! »
 

[5] Amper : Automobile mue par électricité recyclée, voir Dieu 2.0, tome 1, « La Papesse On Line ».

Le magazine What’s Up Doc est édité par l’agence Planète Med.