Les syndicats sont-ils vouer à disparaître ? Ont-ils les cartes en main pour se passer le cap de la modernité ?

SYNDICATS, TOUJOURS LÀ ?

Les médecins en cours d'exercice ont toujours connu la présence des syndicats. 

Comme dans le reste de la société, ces syndicats, nombreux pour un total de syndiqués limités, peinent à fédérer.
Leur capacité à négocier des améliorations des conditions de travail ou des avancées sociales est souvent interrogée.
Les nouveaux outils de communication ouvrent la voie à de nouveaux modèles de mouvements sociaux ou de lobbyings.

Dans ce contexte, les syndicats sont-ils vouer à disparaître ? Ont-ils les cartes en main pour se passer le cap de la modernité ?

Ce dossier de la Rédaction rend tout autant hommage à l'engagement des syndicalistes qu'elle interroge le devenir de leurs institutions.

 

Pourquoi exercer une activité syndicale ? Quatre syndicalistes témoignent de leur engagement.

 

Wilfrid Sammut, PH urgentiste à André-Mignot (Versailles), Amuf*

WUD. Quel est votre parcours syndical ? Il suit l’histoire de la médecine d’urgence. 
WS. Lorsque j’étais interne, il n’existait pas de statut pour ces médecins « mercenaires ». Avec Patrick Pelloux, nous avons défendu cette future spécialité et l’Amuf a fédéré les urgentistes. Plus tard, je me suis rapproché du SNPHAR*, plus structuré et efficace. J’ai siégé au Centre national de gestion des PH en commission statutaire et disciplinaire. Les syndicalistes sont là pour pointer les dysfonctionnements et l’intérêt collectif doit prévaloir sur le personnel !

WUD. Quel sens à cet engagement ? 
WS. Je suis issu d’un milieu modeste. J’ai eu la chance d’avoir ma première année de suite et ai voulu rendre ce que j’avais reçu. J’avais beaucoup d’empathie. J’ai vite compris comment fonctionnait l’hôpital et que la réussite en médecine ne tenait pas à la méritocratie. J’ai toujours été animé par la protection de la spécialité – pas dans un esprit corporatiste – tout autant que par l’intérêt du malade.

WUD. Un combat ? 
WS. Nous avons d’abord obtenu la création du statut de PH contractuel, lequel a d’ailleurs profité à d’autres spécialités, vacataires et médecins sans grade à l’hôpital public. Nous savions que nous étions un parent pauvre et un empêcheur de tourner en rond de l’hôpital-entreprise, mis en place par la loi HPST. Cela a renforcé notre désir de défendre la création de notre spécialité et notre statut de PH.

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Patrick Dassier, réanimateur-anesthésiste, président du SNPHAR de 2001 à 2004, dont il est toujours administrateur.

WUD. Quel est votre parcours syndical ?
PD. Je me suis syndiqué en étant nommé PH en 1989. Les premières années, j’ai été bercé par la pensée des aînés et en 1996, j’ai été élu administrateur, mobilisé par la formation médicale continue, m’opposant à la recertification, puis « n° 2 », puis président. Je suis resté administrateur et ai fait, à ce titre, partie de la CME de l’AP-HP où nous avons créé la commission Vie hospitalière pour travailler sur la qualité de vie au travail.

WUD. Pourquoi vous être engagé ? 
PD. Dans ma spécialité, se syndiquer est presque une tradition. Les anesthésistes ont toujours été innovants dans leurs actions, le SNPHAR a ainsi notamment largement contribué à la création du statut de PH. D'autre part, nous avions alors une direction médicale volontiers autoritaire et se syndiquer permettait d’avoir des recours face à la hiérarchie. Je n'ai jamais envisagé mes mandats comme une planque, ils furent réalisés en plus de mon travail de PH. 

WUD. Quelle ambiance, quels combats ? 
PD. Pendant la période du gouvernement Jospin, la réforme des 35 heures, la présence de Bernard Kouchner médecin, ministre de la Santé, furent une réelle opportunité pour mener le combat épique aboutissant à la reconnaissance des gardes dans le temps de travail, l'obtention du repos de sécurité, du compte épargne-temps (CET) et l'indemnité de service public exclusif. 

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" Dans ma spécialité, se syndiquer est presque une tradition. "

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Luc Duquesnel, généraliste en Mayenne, président du syndicat Les Généralistes – CSMF* depuis 2013.

WUD. Quel est votre parcours syndical ? 
LD. Mon parcours associatif et syndical s’explique par un atavisme familial puisque mon père présidait un syndicat agricole dans son département. En 1983, j'ai été un des leaders de la grève des étudiants et internes en médecine. J'ai présidé la corpo à la faculté d’Angers. Installé, je me suis syndiqué et j'ai occupé des responsabilités départementales, puis régionales, nationales, tout en m’investissant dans l'organisation de la permanence des soins, dans des groupes qualité de médecins généralistes, dans la création d’une maison de santé pluriprofessionnelle, d'une plate-forme territoriale d’appui, aujourd'hui d'une CPTS…

WUD. Que vous apporte cet engagement ? 
LD. De peser sur les réformes de notre système de santé, d’améliorer le quotidien des médecins libéraux et de les défendre lorsqu'ils sont poursuivis par les caisses. Notre exercice a changé, nos patients aussi, et le maître-mot doit être l'exercice coordonné autour du patient. J’aime éprouver la capacité de mobiliser, de convaincre : dans mon département 40 % des généralistes sont syndiqués à la CSMF !

WUD. Un souvenir ? 
LD. Le mouvement des médecins généralistes en 2001/2002 et la grève des gardes qui ont abouti à une revalorisation à 20 € de la consultation (et à 30 € de la VAD). À la Pentecôte 2002, nous avons occupé la CPAM de Laval qui avait déconventionné trois médecins. Les télés se sont déplacées, nous avons pique-niqué dans les locaux… et lâché 200 souris ! Le directeur a levé les sanctions car 70 % des médecins généralistes du département avaient envoyé leur déconventionnement ! 

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Olivier Le Pennetier, anesthésiste-réanimateur, président du Syndicat autonome des internes des Hôpitaux de Marseille (SAIMH) de 2015 à 2016, et de l’Isni* de 2016 à 2017.

WUD. Quel est votre parcours syndical ? 
OLP.
Mon engagement a été assez tardif, je n’étais pas très porté faluche ou folklore carabin pendant mes premières années d’études. Le jour où j’ai poussé la porte du SAIHM, j’ai mis le doigt dans l’engrenage. On m’a permis de m’investir, d’aller à l’Isni.

WUD. Quels combats ? 
OLP.
Rapidement, on m’a demandé de coordonner les problématiques de démographie médicale. Au même moment, je traversais un drame, le suicide d’un collègue et ami de promo en épuisement professionnel. Après nous être naturellement rapprochés de la famille, nous avons fait connaître la problématique des suicides de brillants étudiants poussés à bout. 
Avec l’Isni, j’ai porté 2 grands projets : l’enquête santé mentale, coordonnée par Leslie, et l’enquête sexisme, coordonnée par Alizée. Cette même année, nous avons fait grève contre le report – en vain – de la réforme des études médicales.**

WUD. Quels souvenirs ? Quel sens à l’action ? 
OLP.
Ma fierté, c’est d’oser parler du sexisme : j’étais initialement peu sensible au sujet mais ai ouvert les yeux et en ai vu les ravages. Nous avons du travail !

Quelles différences en termes de vision, d’engagement, d’investissement et de moyens entre syndicalisme libéral et hospitalier ? Interview croisée des Docteurs Luc Duquesnel, président des Généralistes-CSMF et médecin généraliste en Mayenne, et Carole Poupon, présidente de la CPH* et du Syndicat national des biologistes des hôpitaux. 

WUD. Pour vous, c'est quoi être syndicaliste aujourd'hui ? Quelles évolutions par rapport au moment où vous vous êtes engagés ? 
Carole Poupon. Je suis investie depuis plus de 10 ans dans le syndicalisme. Médecin biologiste à la base, j’ai démarré au sein du Syndicat des biologistes hospitaliers. Dans les années 2010, il y a eu une grosse réforme de la biologie hospitalière – qui concernait aussi les libéraux – et ça a été le déclic. Pour moi, être syndicaliste aujourd’hui, c’est être engagée pour la défense de l’ensemble des médecins hospitaliers. La question de l’attractivité de l’hôpital est cruciale. Depuis le mois de septembre, je suis présidente de la CPH*, qui fonctionne en forte association avec Avenir Hospitalier, sous l’étiquette APH*. J’ai vu des évolutions positives ces 10 dernières années, notamment le fait que nous soyons de plus en plus présents lors des réunions au ministère de la Santé. 
Luc Duquesnel. Moi je me suis engagé lorsque j’étais étudiant en médecine dans les années 1980. C’était aussi un syndicalisme de lutte contre des lois et des réformes. Être syndicaliste aujourd’hui, c’est avoir la capacité de mobiliser ceux que l’on représente. À Généralistes-CSMF* [NDLR : UNOF jusqu’en 2016], le temps fort a été le grand mouvement de grève des gardes de 2001-2002. C’est aussi faire des propositions aux partenaires institutionnels, afin d’obtenir des accords qui seront une plus-value pour ceux que l’on représente. Et ensuite faire comprendre qu’un compromis n’est pas forcément une compromission et ça, ce n’est pas simple… C’est enfin réfléchir à la place du médecin généraliste dans le système de demain, qui est en pleine mutation vers l’exercice coordonné. 

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"si une réunion nationale tombe le lundi et que je dois être présent à Paris,
ma journée de consultations est annulée "

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WUD. Quelles sont les différences de moyens entre syndicalisme libéral et hospitalier ?
CP. Nous sommes en pourparlers avec le Ministère pour obtenir des droits syndicaux supplémentaires, notamment sur la question du temps dédié. On a obtenu pour l’ensemble des intersyndicales 18 postes temps plein dédiés au syndicalisme, au niveau national, alors qu’il nous en faudrait 150 ! À l’hôpital, le droit syndical, même s’il existe, n’est pas forcément respecté pour les médecins. On n’est pas comme les professions non médicales qui, elles, ont des temps et des locaux dédiés. Et nous, à la différence des syndicats libéraux, on a une administration, une gouvernance hospitalière que l’on doit parfois combattre. 
LD. La problématique du financement du syndicalisme libéral reste complexe. Dans le prochain PLFSS, il est proposé un financement national des syndicats de médecins libéraux. Parce qu’aujourd’hui, si certaines organisations professionnelles comme les URPS ont des moyens financiers afin d’indemniser les professionnels pour perte de revenus, ce n’est pas le cas pour les syndicats libéraux !

 

WUD. Quel investissement vous demande le syndicalisme ? 
CP. Pour ma part, j’ai obtenu une décharge car je suis présidente, mais nous sommes peu nombreux dans ce cas. Officiellement, je devrais pouvoir m’y adonner à temps plein, mais ce n’est pas possible pour le moment car mon poste de biologiste n’est pas remplacé. Je consacre en moyenne 4 demi-journées par semaine au syndicat, sur les 10 que je dois à l’hôpital. Sans compter les nuits, les week-ends… Ça doit être la même chose pour le Dr Duquesnel ! Je n’ai aucune indemnisation. Et j’ai été obligée d’arrêter les gardes et les astreintes parce que je ne suis plus assez impliquée pour pouvoir les assurer. C’est difficile. 
LD. En libéral aussi, l’enjeu est de concilier son activité libérale et syndicale, faite de beaucoup d’imprévus. Je n’ai pas de plage horaire dédiée à l’activité syndicale. Si une réunion nationale tombe le lundi et que je dois être présent à Paris, ma journée de consultation est annulée. Je dois avoir des remplaçants fidèles et des associés compréhensifs. Même si j’ai une indemnisation partielle pour mon travail syndical, cela entraîne une perte de revenus importante que je compense par de nombreuses gardes de régulation la nuit et les week-ends. En moyenne, je travaille 90 heures par semaine, environ la moitié pour le syndicat et la moitié pour la médecine. C’est beaucoup, mais je n’ai pas envie d’arrêter. La période n’a jamais été aussi passionnante, en termes de transformation des organisations professionnelles (CPTS, MSP, liens ville-hôpital, assistants médicaux…). 

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" À l'hôpital, le droit syndical, même s'il existe, n'est pas forcément respecté pour les médecins "

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WUD. Le contexte de crise sanitaire a-t-il rapproché les deux mondes ? Les syndicats mixtes vont-ils se développer, pour mieux répondre aux aspirations des jeunes médecins ? 
CP. Depuis plusieurs années déjà, les médecins biologistes et hospitaliers travaillent main dans la main. On a les mêmes problématiques, on fait des communiqués communs. Et certains syndicats sont mixtes, comme le Syndicat des jeunes médecins biologistes. La crise sanitaire a favorisé les coopérations ville-hôpital, avec par exemple des réunions avec l’ARS réunissant syndicats libéraux et hospitaliers, ce qui a favorisé la gestion de la crise. Au moment de la pénurie de réactifs pour les tests Covid, cela nous a permis de nous dépanner les uns les autres. 
LD. Pour moi, il n’y a pas de fracture idéologique entre les deux mondes. Le lien ville-hôpital est devenu essentiel. Un médecin généraliste ne peut plus tout faire tout seul, c’est fini ce temps-là. Il doit travailler avec l’infirmière, le kiné, le pharmacien, l’hôpital, etc... Et c’est particulièrement vrai pendant cette crise sanitaire. Néanmoins, les négociations se passent de façon totalement différente pour la médecine libérale et hospitalière. C’est obligatoire étant donné les modes de financement et de gouvernance très éloignés. 
Déjà, il faudrait qu’on évite les divisions au niveau libéral. Je vois des syndicats de médecins libéraux issus de la CSMF en plein questionnement identitaire et dans une phase de repli, et cela me préoccupe. 

Le monde syndical dans son ensemble est en crise, et les syndicats médicaux ne font pas exception. Mais pour une profession habituée à avoir l’oreille des puissants, la pilule est peut-être plus dure à avaler.

Le grand public se figure généralement les syndicats de médecins comme de puissantes organisations capables de dicter leurs quatre volontés aux décideurs politiques. Les praticiens, eux, ont au contraire bien souvent l’impression que leurs représentants sont tout juste bons à manger dans la main de l’Assurance maladie ou des directions hospitalières. Mais qu’en pensent les premiers concernés, à savoir les responsables syndicaux ?

« Il y a une crise du syndicalisme, qui n’est d’ailleurs pas spécifique au corps médical, et qui touche l’ensemble des représentations professionnelles », estime le Dr Jean-Paul Ortiz, président de la CSMF*, principale centrale chez les libéraux. « La question de notre représentativité se pose, admet le Dr Jean-François Cibien, président d’APH*, l’une des grandes intersyndicales de PH. Nous avons très peu de permanents : quand vous n’avez pas le temps d’expliquer aux gens ce que vous faites, comment réussir à intéresser les médecins qui, de toute façon, ont la tête dans le guidon 24 heures sur 24 et 365 jours par an ? »

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" Les médecins ont la tête dans le guidon 24 heures sur 24 et 365 jours par an… "
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Des chiffres en berne

Il faut bien admettre que le monde syndical ne va pas très fort. Quel que soit l’indicateur consulté, la tendance est désespérément à la baisse. Prenons la participation aux élections professionnelles. Dans le monde libéral, par exemple, les scrutins pour les Unions régionales des professionnels de santé (URPS) attirent moins de monde à chaque édition : le taux de participation était de 59 % en 1994, de 52 % en 2000, de 47 % en 2006, de 45 % en 2010, et il a plongé à 40 % lors de la dernière édition, en 2015. Chez les PH, les résultats ne sont guère plus brillants. Alors que les élections professionnelles de 2005 avaient atteint 45 % de participation, celles de 2011 n’ont pas dépassé les 28 %, et celles de 2019 ont plafonné à 25 %.

Et qu’en est-il du nombre d’adhérents ? Attention, secret défense. « Vous n’aurez pas davantage nos chiffres que ceux des autres syndicats », nous avait (sans aucune animosité), prédit le Dr Jacques Battistoni, président de MG France. La prophétie s’est avérée exacte : aucune des organisations syndicales contactées n’a accepté de donner ses effectifs. On devra donc se contenter de croire sur parole Jacques Battistoni quand il dit que « ça augmente », ou Rachel Bocher, présidente de l’Intersyndicat national des praticiens hospitaliers (INPH), quand elle assure recevoir beaucoup de demandes d’adhésion depuis ce qu’elle estime être les avancées obtenues par son organisation lors du Ségur de la santé. Et quand Jean-Paul Ortiz admet qu’il n’a « pas honte de dire que le nombre d’adhérents diminue d’année en année, comme dans tous les syndicats », pour autant on n’a pas de précisions sur l’ampleur de la chute.

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" Le nombre d'adhérents diminue d'année en année "
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Mais il y a de toute façon peut-être pire que ces chiffres, ou que cette absence de chiffres : au delà de leur capacité mobilisatrice déclinante, les syndicats médicaux semblent être de moins en moins considérés comme des interlocuteurs légitimes. « L’une des grandes manifestations de la crise que traverse le syndicalisme en général, et le syndicalisme médical en particulier, c’est l’absence de reconnaissance par le pouvoir politique de la place des corps intermédiaires dans la gestion de la société », déplore Jean-Paul Ortiz. Et chez les hospitaliers, Rachel Bocher fait le même constat. « Aujourd’hui, on a un problème de formation des responsables politiques, qui ne savent même pas que les corps intermédiaires existent », regrette la présidente de l’INPH.

Les racines du mal

Le problème étant posé, reste à en identifier les causes. On peut tout d’abord noter que la désaffection des syndicats touche tous les secteurs d’activité, et n’est en rien limitée au monde médical. « Il y a une crise de l’engagement dans cette société de manière générale, note Jacques Battistoni. La tendance à l’individualisme est une tendance de fond, qui a forcément un impact sur le syndicalisme médical. » Et il est vrai que si l’on compare le syndicalisme médical à celui des autres travailleurs, la tendance est la même. « Au tournant des années 1970-1980, on avait des taux de syndicalisation aux alentours de 25 à 30 %, selon les méthodes de calcul,
explique Dominique Andolfatto, professeur de sciences politiques à l’université de Bourgogne et spécialiste du syndicalisme. Aujourd’hui, ils se situent entre 8 et 11 %. »Le politiste rejette cependant la thèse de la montée de l’individualisme comme explication de la crise syndicale. « On parlait déjà de montée de l’individualisme dans les années 1930, dans les années 1950, à toutes les époques c’est l’explication-phare », souligne-t-il. Pour lui, le phénomène s’explique par une série de facteurs dont certains ne touchent pas la sphère médicale, comme par exemple la baisse de l’emploi industriel, gisement historique du recrutement syndical, mais aussi par des évolutions qui ne sont pas tout à fait étrangères au monde des blouses blanches.
Il remarque par exemple un effet générationnel, les nouveaux arrivants ayant un rapport au militantisme moins marqué par la fidélité à une organisation particulière.
« Quand on adhère à un syndicat, aujourd’hui, on veut savoir comment ça se passe, on veut de la transparence, et on veut des résultats »,
 résume-t-il.

 

Un petit problème de représentativité

Autre explication : une forme de coupure entre le leadership syndical et le monde salarié. « On observe une certaine professionnalisation de ces organisations, note le Bourguignon. On est passé d’un syndicalisme vivant à un syndicalisme institutionnel, exercé par des bureaucrates du social, des gens qui sont à plein temps dans l’exercice syndical, et qui ont appris à fonctionner sans avoir besoin de la base. » Bien sûr, la critique ne s’applique que partiellement au syndicalisme médical, dont les représentants ont tous conservé une activité clinique au moins partielle. Mais il serait hasardeux de dire que les cadres syndicaux sont tout à fait représentatifs de la profession.

« Il y a un problème de représentativité, estime en effet Patrick Hassenteufel, professeur de sciences politiques à l’université de Versailles-Saint-Quentin, et spécialiste du syndicalisme des médecins libéraux auquel il a consacré plusieurs ouvrages et articles**. On remarque ainsi qu’en dépit de la forte féminisation de la profession, la quasi-totalité des syndicats de médecins libéraux sont dirigés par des hommes. Par ailleurs, le renouvellement des générations semble avoir du mal à se faire, si bien que des organisations spécifiques pour les jeunes médecins sont apparues ».

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" On est passé d’un syndicalisme vivant à un syndicalisme institutionnel "
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Un nouveau mode de mobilisation

Est-ce une conséquence de cette représentativité défaillante ? En ville comme à l’hôpital, les syndicats médicaux traditionnels semblent aujourd’hui dépassés par d’autres forme de mobilisation. C’est ainsi que les derniers mouvements d’ampleur dans la profession semblent leur avoir en partie échappé. Ce ne sont ainsi pas les syndicats de PH, mais des collectifs (le Collectif Inter-urgences et le Collectif Inter-hôpitaux) qui ont été à l’origine des grandes grèves hospitalières de l’hiver 2019-2020. Quant aux dernières mobilisations d’ampleur dans le monde libéral, qui remontent à la lutte contre le tiers-payant généralisé et au « règne » de Marisol Touraine, le fer de lance en était un mouvement qui n’était pas encore un syndicat : l’UFML*, elle-même issue d’un mouvement né sur Facebook (LesMédecinsNeSontPasDesPigeons, dont l’UFML s’est depuis désolidarisée).

Ce phénomène n’est d’ailleurs, là non plus, pas spécifique au syndicalisme médical. On l’a bien constaté avec le mouvement des Gilets jaunes, qui avait émergé en dehors du mouvement syndical, et après lequel les grandes centrales ont semblé courir sans jamais réussir à véritablement le rattraper. « Aujourd’hui, quand les directions des ressources humaines enquêtent sur les mouvements sociaux au sein de leur entreprise, ils constatent bien souvent qu’ils ne sont pas nés d’un mot d’ordre syndical, mais des salariés eux-mêmes qui, confrontés à un événement, s’auto-organisent sur les réseaux sociaux pour protester », note Dominique Andolfatto.

 

La lumière au bout du tunnel ?

Bien sûr, il ne faut pas prendre les syndicats médicaux pour des idiots : ils ne restent pas les bras ballants face à la montagne de difficultés à laquelle ils sont confrontés. « Nous avons modifié nos statuts de façon à obtenir la parité au comité directeur, et on devrait y arriver cette année », avance ainsi Jacques Battistoni, qui souligne que le bureau de MG France est constitué de 6 hommes et 5 femmes. Et quand on lui fait remarquer que le syndicat n’a jamais été dirigé par une femme, il ne se démonte pas. « Je pense que le prochain président sera une présidente », sourit-il. En face, Jean-Paul Ortiz met également en avant la décision de présenter des listes paritaires aux prochaines élections aux URPS, de façon à favoriser l’égalité hommes-femmes. « C’est toute une culture qu’il faut bousculer », reconnaît le président de la CSMF.

Autre piste suivie par les syndicats médicaux : le « syndicalisme de service », par lequel les syndicats offrent des prestations permettant d’améliorer le quotidien de leurs adhérents. Jacques Battistoni met ainsi en avant l’offre MG Services, une adresse électronique sur laquelle MG France « a répondu à 1 800 demandes d’avis depuis le mois de mars, pour des questions allant des recommandations de prise en charge à la protection sociale des médecins, en passant par les indemnités journalières ». Son rival Jean-Paul Ortiz va plus loin : à l’instar des médecins libéraux qui doivent selon lui se transformer en entrepreneurs, il estime que le syndicalisme médical doit suivre un modèle entrepreneurial. « C’est notre démarche au sein de la CSMF, avec un siège parisien qui sera entièrement rénové et qui accueillera bientôt une Maison de l’innovation, des start-up…, insiste-t-il. C’est un vrai changement de modèle économique. »

Au niveau des syndicats de PH, on semble en revanche quelque peu éloigné de ces considérations entrepreneuriales. « Ce qu’il faudrait, c’est qu’en plus du temps clinique et du temps non clinique des médecins hospitaliers, il y ait une reconnaissance de la valence syndicale, pour que chaque praticien puisse, sur son temps de travail, porter la parole syndicale », se prend à rêver Jean-François Cibien. En ces temps de pénurie de médecins et de chasse au temps médical perdu, voilà qui pourrait mettre quelque temps à advenir.

 

** Voir notamment « Les syndicats de médecins, entre défense et dépassement de la médecine libérale », in Les Tribunes de la Santé n° 59, hiver 2019

Maya Hagege est déléguée générale de l’Association française des managers de la diversité (AFMD). What’s up Doc lui a demandé ce que les syndicats médicaux devaient faire pour que leurs états-majors soient (ne serait-ce qu’un peu) plus représentatifs de la profession.

What’s up Doc. Dans le monde médical, l’écrasante majorité des leaders syndicaux sont des hommes blancs de plus de 50 ans… Peut-on se dire que c’est partout pareil ?
Maya Hagege. Je n’en suis pas si sûre. Il y a un mouvement global vers plus de diversité au sein des organisations. On observe notamment une plus grande féminisation des équipes dirigeantes, et un questionnement de plus en plus récurrent du top-management concernant les questions d’origine ethnoraciale ou sociale. 

WUD. Et pourquoi ces évolutions ?
MH. Beaucoup d’organisations ont réalisé qu’avoir des profils différents permet souvent de casser les schémas de prise de décision, de faire un travail d’intelligence collective. Dans un univers où tout le monde pense pareil, on ne questionne pas les pratiques en cours. Mais attention, cela ne veut pas dire qu’il faut absolument mettre à tout prix dans son Conseil d’administration une personne noire, une femme, une personne LGBT, une personne handicapée… Si vous faites ça, mais pas tout le reste, ça ne sert à rien.

WUD. C’est quoi, « tout le reste » ?
MH. C’est le passage d’une posture qui parle en termes de représentativité à une posture qui parle en termes d’inclusion. C’est faire en sorte que les personnes soient dans un environnement assez ouvert aux divergences d’opinion pour permettre à chacun de s’exprimer.

WUD. Il n’y a probablement pas de recette miracle pour arriver à ce résultat, mais par quoi les syndicats médicaux doivent-ils commencer pour changer les choses ?
MH. Il n’y a pas de recette miracle, certes, mais il y a tout de même des dispositifs assez faciles à mettre en place. La première étape, c’est un diagnostic. L’intuition ne suffit pas, il faut savoir exactement où sont les freins. Ensuite, mais cela vaut peut-être davantage pour les entreprises, il faut un processus RH clair : est-ce que le recrutement est objectif, est-ce qu’il y a de la traçabilité… Il est de plus indispensable de s’engager de manière formelle, de manière à se contraindre, en interne mais aussi vis-à-vis de l’extérieur, à atteindre ses objectifs. Une fois qu’on s’est donné une feuille de route, même simple, même modeste, même avec une seule action dans l’année, on a un véritable pouvoir d’amélioration. Et l’année d’après, on fait une autre action, puis une autre…

 

WUD. Pour ce qui est de syndicats, l’une des clés est peut-être de donner plus d’attractivité aux fonctions de direction, qui attirent parfois peu les candidates, par exemple.
MH. Ce problème d’attractivité existe aussi dans les entreprises. Pour donner envie à une majorité de personnes de travailler pour elles, elles ont recours à ce qu’on appelle la « marque employeur ». Mais on peut aussi se dire plus simplement que si les réunions syndicales ont toujours lieu de 18 à 20 heures, par exemple, il y aura beaucoup de gens, femmes ou hommes d’ailleurs, qui n’auront pas envie de sacrifier leur vie personnelle. C’est ce qui devrait questionner les responsables des syndicats : s’ils ne mettent rien en place, ils ne vont pas donner envie aux gens de s’engager.

 

WUD. Existe-t-il des outils, des méthodes pour faciliter la tâche des syndicats qui voudraient entamer une transformation sur ces questions ?
MH. Il y a des centaines d’outils, et ils sont disponibles pour tous. Ça ne sert donc à rien d’en construire de nouveaux : il y a des chartes, des outils de diagnostic, tout cela est à portée de Google. On peut se rendre sur le site de l’AFMD, mais aussi sur celui d’Agir contre l’exclusion, celui de l’Observatoire de la responsabilité sociale des entreprises, celui du ministère du Travail… Il y a aussi beaucoup de cabinets de conseil, qui peuvent notamment travailler sur la partie diagnostic.

 

WUD. Quel serait selon vous le facteur de succès principal ?
MH. Il y en a plusieurs, mais il y a une tendance que je trouve très intéressante dans les organisations en ce moment, c’est qu’elles essaient de ne pas être seules sur ce sujet. Beaucoup se rassemblent au sein d’initiatives collectives, comme par exemple #StOpE contre le sexisme ordinaire en entreprise. Au lieu de mettre en place chacune de son côté ses propres initiatives, elles mutualisent, elles échangent sur leurs actions… C’est un mouvement de fond, et je pense que cela favorise la prise de conscience.

CONCLUSION

Et maintenant ?

La morosité a gagné le milieu médical ces dernières années. Nos syndicats semblent parfois avoir plus été contaminés par la sinistrose que capables d'ouvrir de nouvelles voies. En conséquence de quoi les influenceurs, les collectifs, même l'Ordre, se trouvent des vocations syndicalistes.

Si quelques structures parviennent à trouver une place médiatique, politique, au gré des thématiques débattues, on attend encore que le vent de la modernité se lève...

Mais ne nous le cachons pas ! Pour que les choses bougent, cela concerne autant les fonctionnements de ces organismes que l'implication des médecins. Les mouvements féministes, la crise sanitaire et sociale contribueront-ils à réveiller les consciences ? 

Et vous, vous engagerez-vous ?

Le magazine What’s Up Doc est édité par l’agence Planète Med.