Soigner, c’est créer des liens

Le lien qui fait du bien

On ne peut pas soigner sans créer de liens. Tel est le message qu’a voulu faire passer hier soir le philosophe Philippe Barrier lors d’un séminaire sur le futur de la santé organisé par l’Espace éthique Île-de-France. What’s up Doc y était.

 

Imaginer un monde où les professionnels de santé exerceraient leur métier sans nouer de véritables relations avec les patients. C’est ce qu’ont tenté de faire hier soir les chercheurs de l’Espace éthique Île-de-France, réunis à l’hôpital Saint-Louis pour leur séminaire mensuel intitulé « Anticiper le futur de la santé : un enjeu éthique ». Au bout de deux heures de discussions, la conclusion est peu surprenante, mais claire : oui, l’humain est consubstantiel à la relation de soin.

Dans un futur pas si lointain…

Au départ de la réflexion, un scénario élaboré par le sociologue Sebastian Moser. Dans un futur proche, une infirmière va faire une injection à une patiente. Elle travaille pour une agence d’intérim et voit des dizaines de patients par jour, jamais les mêmes.

La patiente, quant à elle, voit défiler chez elle une succession de professionnels dédiés à sa prise en charge. Il y a même un « conversateur » qui vient à quinze heures, et dont la mission est… de lui faire la conversation. Dans ce monde déshumanisé, tout est fait pour que les choses soient organisées de manière efficace, sans affect… sans relations.

Quand le management confisque la relation de soin

« Je trouve que cette anticipation est très relative », commente Philippe Barrier, philosophe spécialiste du soin. « C’est en réalité une exagération de phénomènes qui sont déjà dans notre présent ».

Pour ce chercheur en sciences de l’éducation, la tendance actuelle est à la destruction de la relation de soin, notamment à l’hôpital. « C’est une véritable stratégie managériale, qui contraint le soignant à s’épargner la relation parce que cela prend du temps », accuse-t-il.

Le lien est au soignant ce que la couleur est au peintre

Et pour Philippe Barrier, il s’agit d’une erreur monumentale, car « c’est en réalité la qualité de la relation qui soigne ». Et le philosophe de manier la comparaison. « Un soignant qui voudrait éviter d’être relationnel, c’est comme un peintre qui n’aimerait pas la couleur », explique-t-il.

Bien sûr, cela ne veut pas dire que le soignant doit devenir ami avec chacun de ses patients. « Quand on est à l’hôpital, on ne choisit pas ses relations », reconnaît Philippe Barrier. « Mais l’empathie, ce n’est pas de l’affection : c’est une vertu professionnelle. »

On fait comment ?

Reste une question : comment les soignants peuvent-ils faire pour se prémunir contre la technicisation rampante qui mine la relation de soin ? Pour Philippe Barrier, l’essentiel est de prendre le temps. Il cite notamment l’exemple du « Théâtre du Vécu » imaginé par le Pr Jean-Philippe Assal : des ateliers d’éducation thérapeutique où les patients rédigent et mettent en scène leur propre expérience, ce qui leur permet de mieux accepter leur maladie et leur traitement.

Philippe Barrier s'appuie également sur des exemples plus concrets. « J’ai un ami entérologue qui a décidé de diminuer par deux sa clientèle, il prend une demi-heure par patient et n’en voit que quelques-uns par jour », indique-t-il. « Je ne sais pas comment il fait financièrement », reconnaît le philosophe. Car pour prendre le temps, il faut l’avoir. Le serpent se mord la queue.

 

Pour aller plus loin
Le patient autonome, de Philippe Barrier, édité aux PUF, collection questions de soin, Paris, 2014

Source: 

Adrien Renaud

Portrait de La rédaction

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