Premières et dernières fois du Pr Aimée Redondo

Fille d’émigrés espagnols, première professeure de neurochirurgie, ancienne cheffe du service de neurochirurgie, hôpital Beaujon (AP-HP), le Pr Aimée Redondo nous livre ses "premières et dernières fois".
 

La première fois où…
 
… tu as eu l’idée de faire médecine ?

 
Aimée Redondo. Mes parents ont immigré en France pour des raisons politiques, mon père était communiste et ma mère anarchiste. Ils avaient prévu de partir au Mexique, mais mon oncle déporté en Sibérie m’a transmis la tuberculose quand il nous a rejoints en France. Suite à une tuberculose miliaire particulièrement sévère, j’ai été hospitalisée. J’ai alors bénéficié de l’aide médicale d’État et nous sommes finalement restés en France. Sans un sou, mes parents ont dû travailler comme domestiques à Paris. J’ai pu aller à l’école. J’ai commencé à lire énormément, dont les livres du Dr Schweitzer. Mon rêve était alors de devenir médecin et d’aller en Afrique comme lui.
 
... tu as voulu devenir neurochirurgien ?
 
AR. Je tiens à préciser que j’ai pu faire mes études grâce aux aides de l’État français : ce sont les subventions et les bourses qui ont rendu mon parcours possible. J’ai ainsi réussi brillamment mon bac et ai été reçue du premier coup à l’internat, un fait rare à l’époque. Mon amour pour la neurochirurgie a commencé dans le service du Pr Houdart, un enseignant extraordinaire. Ce n’est pas un hasard si la promotion d’externes que nous formions à l’époque a ensuite tenu la neurochirurgie parisienne pendant de nombreuses années. Je n’ai alors plus pensé au Dr Schweitzer ou à l’Afrique, je souhaitais devenir neurochirurgien et rien d’autre.

... tu as opéré ?

AR. Cela remonte à ma 2e année d’internat. Mon chef de clinique décide de me laisser opérer un hématome intracérébral, qui, je dois le dire, était un cas désespéré. À la sortie du bloc, mon chef me demande, malgré mes réticences, d’aller voir la famille. L’épouse et les enfants m’attendent. Je m’adresse à la femme du patient et lui explique que je viens d’opérer son mari. Elle me lance alors : « Ah non ! Si c’est vous qui l’avez opéré, il est perdu ! »avant de s’évanouir. Le patient est décédé... mais mon chef m’a incitée à persévérer malgré ce premier coup dur.
 
... tu as subi du mépris ou de la misogynie ?

 
AR. Je dois dire que j’ai peu ressenti de misogynie ni de sexisme. Je pense être passée entre les gouttes, mais je suis persuadée d’avoir eu de la chance. J’ai rencontré les bonnes personnes au bon moment. Par contre, quand j’ai voulu me présenter à l’agrégation, c’était autre chose, et être une femme n’était clairement pas un avantage. Je dois mon parcours à la chance et à des patrons extraordinaires.

La dernière fois où…
 
… tu n’as pas su faire ?
 
AR. Après une chute accidentelle pendant une intervention, je me suis cassée la main droite ; il m’était impossible de poursuivre l’opération. J’ai dû appeler un collègue, qui était un de mes assistants, à la rescousse. La moelle et la tumeur exposées, ce fut un grand moment de détresse. Je suis très reconnaissante à mon assistant qui m’est venu en aide. Le problème quand on est chef de service, c’est qu’on est souvent le dernier recours, et qu’il est alors difficile d’appeler à l’aide.

… tu as été affectée par une situation ?

AR. Je m’occupais d’un jeune garçon de 12 ans avec une tumeur du tronc cérébral inopérable, à qui j’ai mis une valve de dérivation ventriculo-péritonéale. Il vient me voir en consultation à sa demande et ildit à ses parents : « Sortez ! Je veux parler au Dr Redondo ». L’enfant me demande ensuite : « Écoute, je sais que je vais mourir cette nuit, mais je veux mourir avec toi, pas avec mes parents, ça va leur faire trop de peine ». Je suis donc restée à son chevet et il est mort dans la nuit. J’ai malheureusement de nombreux souvenirs de ce type.
 
Mais il m’arrive aussi des choses amusantes. Comme cette dame qui arrive dans un état catastrophique, décérébrée en mydriase. Il s’agissait d’un hématome sous-dural chronique ; elle s’en est très bien tirée. Le lendemain, la famille vient me voir, habillée en noir et me remerciant des soins apportés. Lorsque je précise que tout s’est bien passé, on me rétorque : « Comment ça ? Non, ce n’est pas possible ! On a déjà envoyé les faire-part de décès. »
 
… tu as eu envie d’arrêter ?

 
AR. JAMAIS, et ça a été très dur quand j’ai dû le faire, j’ai eu l’impression de ne plus être utile à rien. Du coup, j’ai fait une licence de russe, et depuis trois ans je travaille bénévolement à Médecins du Monde : je vais 3 fois par semaine en banlieue parisienne. Et je peux vous dire que je fais encore
 

Portrait de Idris Amrouche
article du WUD 41

 

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