Manif du 15 octobre, tee shirt enlevé de force, AG Inter-Hôpitaux : Sabrina Ali Benali s'explique

Le tweet a fait du bruit sur la toile. En France, mais aussi à l’étranger. « Les forces de l’ordre m’obligent à retirer ma blouse sur laquelle est écrit « médecin en colère » sur le retour de notre manifestation. Peut-on m’expliquer en quoi je ne suis pas libre de le garder ? », twittait le 15 octobre le médecin Sabrina Ali Benali. L’auteure de La Révolte d’une interne a en effet été prise à partie par les policiers lors de la manifestation des personnels hospitaliers, ce mardi 15 octobre. Nous sommes revenus avec elle sur cet incident. Mais aussi sur la manifestation du 15 octobre et la 1ère assemblée générale du collectif Inter-Hôpitaux qui a voté l'arrêt des réunions administratives et du codage T2A.

What’s up Doc. Vous avez participé à l'AG du tout nouveau collectif Inter-Hôpitaux (CIH), quel est votre ressenti ? Que pensez-vous de la mise en œuvre des mesures urgentes suivantes, telles que la suspension des réunions administratives et l’arrêt du codage T2A ?

Sabrina Ali Benali. C’était émouvant de voir ces confrères qui se mobilisent et décident d’agir et de rejoindre le mouvement en raison d’une détérioration des conditions de travail depuis une trentaine d’années. À propos des mesures prises durant l‘AG, je trouve que la grève du codage est une bonne idée sur le plan symbolique car cela signifie que l’on ne joue plus le jeu. On sait bien que les effets attendus de la grève du codage ne changeront probablement pas la face du monde. Mais on espère que le message envoyé sera pris en considération par les pouvoirs publics.
 
Néanmoins, je trouve que le collectif Inter-Hôpitaux est un peu timoré sur le fait d’envisager la grève. Pour le moment, il invite à organiser des assemblées générales dans tous les hôpitaux et appelle à participer aux journées d’action, mais il n’appelle pas à la grève comme le collectif Inter-Urgences. Or, quand on additionne et comptabilise le nombre de services d’urgences d’hôpitaux en grève, cela participe au rapport de force. Même s’il s’agit d’une grève sparadrap, même s’ils sont tous assignés, en termes de comptabilité, quand on a environ la moitié des services en grève après l’été, cela donne un effet de masse. Donc, j’espère que le collectif Inter-Hôpitaux ira plus loin sur ce sujet.

Les ministres de la Santé ont peu de considération pour les paramédicaux

WUD. Le nombre de SAU en grève augmente de jour en jour depuis le début du mouvement de grève, mais, pour le moment, le collectif Inter-Urgences, n’a pas obtenu grand-chose…

S.A.B. : Oui, mais c’est pour cela que l’on espère que ça va être le cas depuis que les médecins ont rejoint le mouvement. Malheureusement, depuis des décennies, les ministres de la Santé ne se sont mis à paniquer que lorsque les médecins étaient dans la rue. Ils n’ont jamais accordé beaucoup d’importance aux paramédicaux. Ils ont peu de considération pour eux. Il suffit de voir combien ils sont rémunérés. Les salaires des paramédicaux français se classent au 26ème rang des 29 pays de l’OCDE. Et la ministre de la Santé leur propose une prime de 100 euros… Donc, c’est évident qu’on ne s’attendait pas à un miracle concernant les paramédicaux.
 
Par contre, en général, à chaque fois que les médecins sortent dans la rue, la situation évolue un peu plus rapidement. C’est sans doute la raison pour laquelle les directions d’hôpitaux se sont très vite exprimées. Martin Hirsch s’est exprimé sur la grève du codage et a demandé à ce que sa réponse soit diffusée sur la mailing list des médecins. Il disait dans les grandes lignes que ce mouvement n'était pas efficace et qu’il aurait des conséquences financières. Si bien qu’il serait obligé de recourir à des entreprises privées pour faire le codage au détriment du financement d’autres activités. C’est du chantage à la perfusion : « Si tu fais la grève du codage, je vais être obligé de le faire faire par quelqu’un d’autre, et tu n’auras plus de sous pour le brancard que tu demandes ! » C’est quand même assez ridicule.

Agnès Buzyn insulte les médecins

WUD. En début de semaine, Agnès Buzyn s’en est également prise aux médecins qui prévoient de faire la grèveLes accusant de « méconnaissance du système » ou de faux raisonnements. Et déclaré : "Ils ne le savent pas mais je suis dans la boucle de mails des médecins qui s'écrivent au sujet de leur envie de faire grève ».

S.A.B. : On voit qu’on est en train de passer un cap quand on voit le mépris de la ministre pour ses confrères. Elle a déclaré qu’elle était sur la boucle mail des médecins, qu’elle était sidérée par leur méconnaissance du système. Selon elle, leurs solutions sont des solutions de court terme, et ça ne réglera pas le problème. Elle a jeté une bombe et elle insulte les médecins. Avant de devenir ministre, Mme Buzyn faisait certes quelques heures de consultation par semaine, mais elle n’a sans doute pas fait d’hospitalisation longue durée depuis plus de vingt ans. Et cela fait probablement plus de trente ans qu’elle n’a pas fait une garde aux urgences… Et elle ose faire ce genre de déclarations alors qu’un grand nombre de services d’urgences sont en grève tandis que ses confrères se réunissent en AG.

Les médecins sont dans le réel, contrairement à la ministre 

Il y a un mépris des institutions et un mépris vis-à-vis des connaissances des médecins. Car il y a quand même des personnes dans cette mailing list qui participent et qui siègent dans les CME de l’AP-HP et dans les instances des ARS. Donc, ils disposent depuis 15 ans des mêmes informations sur les audits et les commissions que les institutions. Donc ils ne disposent pas de fausses informations. La seule chose qui fait la différence avec la ministre, c’est qu’ils sont, eux, dans le réel, tandis qu’elle passe la journée dans ses tableaux. On se rend compte qu’il y a un gap quand elle dit à des gens qui sont sur le terrain depuis quarante ans qu’ils ne proposent pas de solutions de court et long terme. C’est assez délirant… J'ai été sidérée d'autant de mépris de la ministre pour ses confrères, d’autant plus qu’à la différence d’autres ministres de la Santé, elle a été en son temps interne et externe à leurs côtés.

Cela fait bizarre de voir le service public frapper sur le service public

WUD. Vous avez participé à la manifestation de ce mardi 15 octobre. Quel est votre ressenti ?

S.A.B. : C’était un superbe moment de partage, avec aussi des pompiers venus de toute la France. Beaucoup de gens ont eu besoin de montrer à quel point il y avait besoin d’une unité dans le soin. Dans de nombreux moments de la manif, on s’est arrêtés pour faire des photos qui réunissaient le collectif Inter-Urgences, les Ibode, le Samu, la médecine de ville, les sages-femmes, les pompiers… Il y avait vraiment ce besoin pour tous de montrer que l’on faisait front commun. On est tous dépendants les uns et les autres dans la chaîne de soins. Donc, dès lors que les politiques de santé sont revues à la baisse, on est tous des victimes, car on est tous des maillons de la même chaîne.

À la fin de la manifestation, tout le monde s’était donné rendez-vous pour boire un verre, donc il n’y avait aucun trouble à l’ordre public… Les pompiers et les collègues de l’Inter-Urgences nous ont rejoints et ont été attaqués avec des gaz lacrymogènes. Des grenades de désencerclement ont également été envoyés en l’air. Cela fait bizarre de voir le service public frapper sur le service public... Les pompiers et les médecins travaillent tout le temps avec les policiers. Et on a vu les policiers taper sur les pompiers…

Ce genre d’incident en dit très long sur la dérive autoritaire de ce gouvernement

WUD. Pouvez-vous nous parler de la fin de la manifestation, quand les policiers vous ont demandé d’enlever votre tee shirt ?

S.A.B. : On était sur le retour de manifestation. On était une quinzaine vêtus de blouses blanches et de tee shirt. Certains, comme moi, avait un tee shirt sur lequel était écrit « médecin en colère ». Les paramédicaux avaient écrit « mon hôpital est en danger ». On nous a tous demandé de nous déshabiller pour que l’on puisse continuer à marcher dans la rue. J’ai essayé de demander pourquoi. On m’a répondu 4 fois de suite « ce sont les ordres ». Malheureusement, quand tu suis les violences policières depuis plusieurs mois, tu sais que tu peux finir en garde à vue, donc tu ne t’amuses pas à faire le mariole si tu veux prendre le petit déj avec ta fille le lendemain matin, donc tu fais juste ce qu’on te dit. Ce genre d’incident en dit très long sur la dérive autoritaire de ce gouvernement. En rien, ce qu’il y avait écrit sur mon tee-shirt était un trouble à l’ordre public, et la police m’interdit de circuler dans les rues de ma ville… Quelle violence symbolique ! 

Ce qui me tue, c’est que les politiques sont en train de parler toute la journée du pays de la liberté. Mais de quelles libertés parle-t-on ? Des libertés de vendre tout, et bientôt l’air qu’on respire ? Des libertés de laisser crever les gens par terre, de détruire le service public, d’aller taper sans avoir de retour de justice des manifestants, quel que soit leur métier ? Aujourd’hui, même la liberté du peuple d’arborer sur un vêtement son mécontentement n’est plus respectée. On est assénés avec un autoritarisme fou d’obéir et de ne pas montrer son mécontentement. Pour plein de Français, ce n’est plus le pays des libertés. Et je pense que c’est d’ailleurs pour ça que mon tweet a fait beaucoup de bruit.
 

Portrait de Julien Moschetti

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