Lionel Naccache : de la science, mais pas sans conscience

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Par ses recherches, ses livres ou ses interventions médiatiques, le Pr Lionel Naccache a contribué à populariser les neurosciences. Rencontre avec un neurologue qui navigue à la frontière entre sa discipline et la psychiatrie, la psychologie, mais aussi la philosophie…

 

Lionel Naccache : de la science, mais pas sans conscience

What’s up Doc. : Vous êtes probablement le médecin dont les livres sont le plus souvent chroniqués chez nos confrères de Philosophie Magazine. Est-ce que cela dit quelque chose de vous ?

Lionel Naccache. : Je ne m’étais jamais fait la réflexion ! Mais c’est vrai que j’écris des essais qui sont à l’intersection de la neurologie, des neurosciences, et de nombreux domaines liés à la pensée humaine dans tous ses aspects. Sans me revendiquer comme philosophe, je suis amené à poser des questions à propos par exemple de la représentation, de la conscience, de l’inconscient, etc. Il y a donc un recouvrement avec la démarche philosophique.

Dans votre parcours, qu’est-ce qui est venu en premier : votre envie de faire de la médecine ou votre envie de comprendre la pensée humaine ?

LN. : Je me méfie toujours un peu des reconstructions, et puis j’ai passé le bac en 1986, tout cela s’est déroulé il y a assez longtemps maintenant. Mais sans trahir outre mesure ma démarche, je pense que ce qui m’intéressait c’était l’esprit, et son intersection avec le domaine physique : en d’autres termes, qu’est-ce que la biologie de l’esprit ? Il me semblait qu’un passage par la médecine me donnerait une vision assez panoramique de l’humain… Sans savoir alors ce qu’étaient la psychiatrie ou la neurologie, pour autant c’était dans cette direction que je voulais aller.

 En somme, la médecine n’était pas pour vous un but, mais un chemin ?

LN. :  Effectivement, en tout cas je n’étais pas dans une démarche de vocation. Non pas que je sois misanthrope ! Dès qu’on découvre la possibilité offerte par la médecine de se trouver au plus près d’êtres humains qui sont affectés par la maladie, cela dégage évidemment une puissance incroyable… Mais ce n’est pas initialement ce qui m’a orienté dans cette direction. Je crois que j’avais surtout l’impression que la médecine me donnerait un répertoire de possibilités assez large, et qu’elle me permettrait de me retrouver dans 1001 métiers sans avoir besoin de révolutionner ma formation.

À quoi ressemblaient les études de médecine et l’internat à cette époque, entre fin des années 1980 et début des années 1990 ?

LN. : J’étais à la fac de Necker, qui avait la réputation d’être la plus orientée sur les sciences. Je garde un excellent souvenir de la première année : des profs géniaux, des cours super intéressants… Ce n’est jamais agréable de passer un concours, mais à Necker, ce concours était moins axé sur le « par cœur » qu’ailleurs. Les années suivantes, c’est surtout la découverte des stages qui a été extrêmement intéressante. De plus, comme en fin de deuxième année, j’avais réussi le concours de Normale Sup, j’avais un cursus de biologie et de biochimie à faire, ce qui me permettait d’éviter les stages que je trouvais les plus asservissants pour me focaliser sur les affections mentales et nerveuses : lors de stages en psychiatrie, en neurochirurgie pédiatrique et surtout en neurologie à la Salpêtrière, celui que je voulais le plus.

Au moment de passer l’internat, aviez-vous déjà décidé de faire de la neurologie, ou y avait-il encore pour vous d’autres possibilités ?

LN. :  À ce moment-là, c’était fixé. La psychiatrie m’avait un temps intéressé, mais je trouvais qu’on y touchait très peu le malade. J’étais passionné par la possibilité d’aborder les questions de l’esprit, y compris dans les aspects les plus immédiats du corps, en tapant les réflexes, par exemple… J’ai passé deux fois l’internat pour obtenir la neurologie à Paris. La première fois, je n’étais pas assez bien classé, j’ai donc fait une année passionnante de neurologie à Lens et Lille. 

Et lors de votre internat, vous aviez déjà la volonté d’avoir un parcours universitaire ?

LN. : Oui, avant l’internat, via Normale Sup, j’avais fait une maîtrise de biochimie orientée vers la neurobiologie. J’ai aussi fait un stage d’internat en Californie en neurobiologie moléculaire… Et c’est dès l’internat que je me suis rapproché des neurosciences cognitives, via notamment ma rencontre avec Stanislas Dehaene, avec qui j’ai poursuivi ma thèse de sciences à l’INSERM.

 Les sciences cognitives font aujourd’hui partie du paysage, mais à l’époque, aviez-vous l’impression de travailler sur quelque chose qui allait devenir important ?

LN. : C’était le début. Et j’avais en tout cas l’impression que c’était vraiment ce que je voulais faire : aborder un phénomène psychologique, le décortiquer avec les outils de la psychologie cognitive, et le brancher avec les outils de neurosciences. Ce détour par le cerveau nous permettait de reformuler de manière originale les phénomènes que nous abordions. Prenons par exemple la mémoire. Quand on découvre que certains désordres peuvent toucher certaines formes de mémoire et pas d’autres, que cela renvoie à des systèmes cérébraux différents, cela transforme notre conception de la mémoire, qui n’est plus pensée comme monolithique, mais plurielle. Donc oui, j’avais l’impression d’être dans quelque chose de très riche, de très stimulant, qui était un peu nouveau.

Vous avez beaucoup contribué à présenter au grand public ce nouveau champ de recherche, dont vous êtes souvent considéré comme l’un des principaux vulgarisateurs. Est-ce volontaire ?

LN. :  C’est plutôt un malentendu. J’admire la vulgarisation scientifique de qualité, mais je n’ai en réalité produit qu’un ouvrage de vulgarisation, que j’ai d’ailleurs coécrit avec ma femme : Parlez-vous cerveau ? C’était une proposition à la suite d’une chronique que j’ai faite un été durant la matinale de France Inter. Mes autres livres ne sont pas des ouvrages de vulgarisation. C’est simplement une autre voie de recherche, qui se libère du côté académique, qui me donne la possibilité d’explorer des domaines en sortant de mes zones de compétence. J’y croise mon regard, qui vient des neurosciences cognitives et de la question de la conscience, avec des questions différentes. Dans Le Nouvel Inconscient, il s’agissait de requestionner le freudisme, dans L’Homme réseau-nable, je comparais la crise d’épilepsie d’un cerveau avec le phénomène de la mondialisation… Ce ne sont pas des livres dont l’objet est d’expliquer les neurosciences, mais de passer par elles pour explorer d’autres questions.

Certes, mais vous avez tout de même une certaine appétence pour les médias, ce qui n’est pas le cas de tous les hospitalo-universitaires…

LN. : C’est vrai que je réponds aux médias, mais c’est plutôt par périodes. On a été amené à me solliciter initialement pour mes livres, et on me demande souvent de revenir car il paraît que je suis assez compréhensible (rires). Cela me vient probablement de ma façon d’envisager l’enseignement : je tente toujours d’expliquer ce que j’ai compris du phénomène dont je parle, en m’adaptant bien sûr au temps imparti mais sans appauvrir le discours.

https://www.whatsupdoc-lemag.fr/article/le-mime-pour-apprendre-la-neurologie

Vous avez aussi eu une certaine activité dans le domaine de l’éthique. Pourquoi avez-vous choisi de vous impliquer dans cette voie ?

LN. :  Je ne siège plus au Comité consultatif national d’éthique (CCNE) depuis 2021, mais c’était très enrichissant. J’y ai fait deux mandats de 4 ans. On était au départ venu me chercher non pas comme neurologue, mais comme participant revendiquant une appartenance au judaïsme. C’est lors du deuxième mandat que j’ai participé en tant que neuroscientifique. J’ai notamment pu prendre part aux débats relatifs à la révision des lois de bioéthique, et c’était passionnant. Il y a au CCNE une culture du temps long très précieuse, qui a été un peu malmenée évidemment durant l’organisation des états généraux de la loi bioéthique et durant le Covid.

Et le soin dans tout ça ? On vous connaît surtout pour vos recherches et vos livres, mais continuez-vous à voir des patients ?

LN. : Oui, bien sûr ! J’ai une consultation de neurologie centrée sur la neuropsychologie, toutes les semaines. Je dirais que c’est l’activité clinique qui m’est la plus chère, depuis le début, et elle alimente le reste. Par ailleurs, comme je travaille sur la conscience, j’ai développé une activité à la frontière entre la recherche et la médecine, sur les malades éveillés mais non communicants. Enfin, je dirige un service de neurophysiologie clinique, où l’on fait des explorations fonctionnelles, et où je fais une vacation d’électroencéphalographie et m’occupe d’un HDJ.

 Et comment appréhendez-vous la situation dans laquelle se trouve l’hôpital ? Encourageriez-vous vos enfants, par exemple, à faire de la médecine ?

LN. :  Mon épouse et moi avons deux fils qui ne sont pas médecins, mais ce n’est pas un évitement. En général j’ai plutôt tendance à encourager les gens qui font médecine, domaine où la question du sens de ce que vous faites n’est en général pas très difficile à résoudre. Il y a une certaine évidence. Ainsi, ne serait-ce que d’un point de vue « égoïste », faire de la médecine reste quelque chose de très intéressant. Au-delà de cela, chaque fois que j’en ai l’occasion, je parle de la situation actuelle de l’hôpital public, qui est dramatique. Et j’avoue qu’à cet égard, je ne sais pas où on va : j’ai l’impression que nous sommes tous un peu perdus.

Pensez-vous que votre type de parcours, très diversifié, est encore possible pour les jeunes médecins d’aujourd’hui, qui se sentent parfois enfermés dans des couloirs ?

LN. : Tout à fait possible, et je pense même que la démarche est susceptible d’être conduite plus loin que ce que j’ai pu faire. La sensibilisation aux sciences humaines durant les études de médecine, par exemple, est aujourd'hui beaucoup plus riche qu’à mon époque. D’autre part, les passerelles et autres doubles cursus sont bien plus nombreux. Mais je ne dis pas que c’est simple, notamment au regard de la détresse actuelle de l’hôpital public…

Bio express

1994. Interne en neurologie
1999. Neurologue à la Pitié-Salpêtrière
2002. Chercheur à l’INSERM
2010. Nommé PU-PH
2013. Nommé au Comité consultatif national d’éthique (CCNE)

Biblio express

Le Nouvel Inconscient, Odile Jacob, 2006
L’homme réseau-nable, Odile Jacob, 2015
Parlez-vous cerveau ?, Odile Jacob, 2018 (avec Karine Naccache)
Apologie de la discrétion, Odile Jacob, 2022

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