La technologie est-elle le futur de la santé ?

Supposons que nous ayons un ouvre-boîte...

Les Conversations éthiques 2016, dont What’s up Doc est partenaire, portent cette année sur le futur de la santé. Mais quelle est la place de l’anticipation, face à un futur que chacun devine placé sous le sceau de l’hyper-technologie ?

 

Un physicien, un chimiste et un économiste sont sur une île déserte. Seul espoir de survie : des boites de conserve échouées sur la plage… Le chimiste propose d’utiliser l’eau de mer pour ronger le métal, le physicien de laisser les conserves sous un cocotier en attendant qu’une noix de coco tombe dessus. Quand l’économiste prend la parole. « Supposons que nous ayons un ouvre-boîte… »

Cette vieille plaisanterie, remise au goût du jour depuis la crise financière de 2008, est plus profonde qu’il n’y paraît. Elle pose la question de notre rapport au présent quand nous cherchons à penser le futur. Anticiper, est-ce extrapoler un futur probable ou bien réfléchir à un avenir souhaitable ? En d’autres termes, quelle est la dose utile d’utopie ?

La machine est-elle l’avenir de l’homme ?

Ces questions sont au cœur des Conversations éthiques 2016, qui portent cette année sur l’anticipation en santé. « La santé du futur se résume souvent à commenter des trajectoires technologiques », déplore en introduction Léo Coutellec, épistémologue et coordinateur scientifique de l’événement.  « Or, réfléchir au futur de la santé n’est pas réfléchir à la santé du futur. »

Qu’est-ce à dire ? Simplement, que les évolutions pressenties de nos systèmes de santé – big data, robotisation, e-santé – ne doivent pas pétrifier la réflexion sur l’étendue des futurs possibles. C’était d’ailleurs le point de vue défendu par Riel Miller, responsable de la perspective à l’Unesco, qui ouvrait le bal de ces conversations éthiques.

Le but du futur : déranger le présent

« Demandez à des gens de parler du futur : ils vont faire une confusion entre ce qui est désiré et ce qui est attendu », explique-t-il. Or, pour cet ancien économiste à l’OCDE, la principale qualité de l’anticipation n’est pas de prédire l’avenir. « À vrai dire, on n’arrive pas à prévoir au-delà de six mois », glisse-t-il avec un flegme calculé.

« Le problème n’est pas le long ou court terme, mais comment nourrir notre imagination », estime Riel Miller. En faisant du Soleil le centre de l’univers, Copernic n’a pas seulement modifié notre vision du monde : il a changé le monde. Dans une société du savoir comme la nôtre, la conclusion s’impose : « le futur n’existe pas, seule existe l’anticipation dans le présent ».

Les androïdes rêvent-ils de médecins électriques ?

En contrepoint de cette vision presque insouciante du futur – « ce que je dis ici ne garantit absolument pas la survie de l’espèce humaine », précise Riel Miller au passage –, le Pr Guy Vallancien, figure incontournable de la prospective en santé, a quant à lui dressé un portrait saisissant du praticien de demain.

Bienvenue dans un monde où les maladies sont détectées avant tout symptôme visible, où les systèmes experts se chargeront de décider des thérapies idoines, où le robot – « jamais fatigué, jamais saoul » – remplacera la main humaine. Un monde où le médecin devra bien trouver sa place. « Ce qui nous pend au nez, c’est la dépossession du pouvoir médical », prédit l’auteur de La Médecine sans médecin.

Le médecin, ce prêtre masqué

Alors, au rebut les blouses blanches ? Au contraire. Car dans ce futur quelque peu dystopique, le médecin aura le seul pouvoir qui compte : celui de la transgression. « En consultation, dans 10 à 20 % des cas, vous avez des malades qui ne rentrent pas dans le moule de l’evidence-based medicine », précise Guy Vallancien. « Mais c’est leur peau qui est en jeu ! »

Un rôle « tout petit quantitativement, énorme qualitativement », qui permettra au médecin de renouer avec sa fonction première : l’écoute et la relation humaine. « C’est pour ça que je prête le serment d’Hippocrate : être capable de rompre avec les règles face à un être unique », revendique le chirurgien. « En un sens, nous sommes des prêtres. »

Ce sont donc bien deux visions du futur de la santé qui se sont croisées ce matin-là aux Conversations éthiques. L’une qui, décidée à s’affranchir des contraintes du présent, aboutit presque malgré elle à une vision assez fataliste de l’homme. L’autre qui, anticipant une trajectoire technologique, cherche à s’en saisir pour réaffirmer la place de l’humain. Pas le moindre des paradoxes.

Source: 

Yvan Pandelé

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