Alcoolisme au féminin : un Escape Game pour mieux repérer

Signes invisibles

Des addictologues ont mis au point un Escape Game pour sensibiliser à l’alcoolo-dépendance féminine. Un outil qui peut s’avérer utile pour les médecins, peu formés à cette problématique…

Un appartement vide. Des miroirs brisés. Des chewing-gums, des grains de café partout. Une grosse tâche rouge sur la moquette, et sur les murs, des traces de pas. Du maquillage éparpillé, des fonds de teint éventrés. Un flacon de parfum entamé, posé sur la table de nuit. Sur le frigo, ce post-it mystérieux : « Pas ce soir ! ». Vous êtes chez Laurence. Elle a un secret, lourd et inavouable. Mais lequel ?

A Paris, un Escape Game a mobilisé pendant le mois de février des centaines de joueurs – et dans sa version en ligne, des milliers. Intitulé « Le secret de Laurence », le jeu proposait de résoudre une énigme. Seules trois personnes ont trouvé la solution.  

Alcoolisme clandestin

Non, Laurence n’est pas un loup-garou, ni un assassin, ni un espion, comme l’ont suggéré les gamers. Elle est alcoolique. Tout simplement. Elle ne supporte plus son image qui se détériore, alors elle brise les glaces qui la lui reflètent. Elle mâche des chewing-gums et des grains de café pour camoufler son haleine, multiplie les couches de fard pour cacher sa mine épuisée. La tâche sur la moquette ? Du vin rouge. Les pas sur le mur, c’est quand elle s’est endormie, ivre sur son lit, les pieds en l’air. Le parfum, c’est pour quand il ne reste plus d’alcool.

Si seules trois personnes ont percé l’énigme, sur 7000, ce n’est pas un hasard. L’alcoolisme au féminin, plus encore que chez les hommes, est un phénomène tabou et invisible – car personne ne veut le voir. C’est tout le sens de cette opération, montée par des médecins associés à Laurence Cottet, ancienne alcoolique devenue patiente-expert. « C’est un alcoolisme beaucoup plus caché. Une femme qui boit, ce n’est pas beau. Pour un homme, c’est viril, bon vivant. Du coup, la femme se dissimule, elle fait illusion, elle tarde à se soigner et à en parler. Quand on est avisé, les indices sont pourtant  parlants… », commente-t-elle.

« Informer les médecins »

Ce jeu est ainsi un outil pédagogique. Il vise à apprendre à repérer les signes de l’alcoolo-dépendance chez la femme – lequel, en psychiatrie, constitue une entité à part entière. Et le grand public n’est pas la seule cible : les médecins, et futurs médecins, seraient inspirés de s’en imprégner, tant eux-mêmes passent à côté des indices. « Le déni qui touche la société se retrouve aussi parmi les professionnels de santé. Ils ne sont pas à l’aise face à cela, manquent de formation sur les addictions », explique le psychiatre Michel Reynaud, président du Fonds Actions Addictions, à l’origine du jeu. « Parler d’alcool exige du temps, des connaissances, des arguments… ». Et eux-mêmes sont parfois concernés par ces problématiques. « Mon généraliste était aussi alcoolique », se souvient Laurence Cottet.

L’alcoolisme féminin étant plus dissimulé, il est encore plus difficile à détecter. Et pourtant, le phénomène semble prendre de l’ampleur, comme l’a récemment démontré un reportage de France 2, à la suite duquel la ministre de la Santé était invitée à s’exprimer. « Nous avons un devoir d'informer les médecins généralistes pour les aider à accompagner leur patientèle féminine. L'alcoolisme est mieux repéré et mieux recherché chez les hommes que chez les femmes », a ainsi déclaré Agnès Buzyn. Si l’Escape Game ne saurait remplacer un module à la fac ou en formation continue, il peut initier de manière ludique les médecins qui, sans aucun doute, reçoivent dans leurs consultations des femmes victimes de ce fléau.

 

 

 

Source: 

Marion Guérin

Portrait de La rédaction

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