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La médecine, un passeport pour la liberté
What's up doc | numéro 31 | avril 2017 | Propos recueillis par Adrien Renaud, photos : Lisa Camus | Recrutement
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Il a été le premier homme à atteindre le pôle Nord en marchant, en solitaire. Il a traversé l’Antarctique. Il a sillonné les mers australes. Jean-Louis Étienne, 70 ans, est un explorateur, un vrai. Et s’il l’est devenu, c’est avant tout grâce à la médecine.

What's up Doc. Vous êtes explorateur… C'est un métier, ça ?

Jean-Louis Étienne. Oui. Et quand on me demande ce qu'il faut faire pour devenir explorateur, je réponds qu'il faut d’abord… un métier. Pour moi, ça a été la médecine.

 

WUD. Mais vous auriez pu exercer une tout autre profession…

JLE. Oui, j'étais un élève dyslexique… et distrait. À treize ans et demi, je suis donc parti au collège technique de Mazamet, dans le Tarn. Je voulais faire menuisier, mais on m'a orienté vers un CAP de tourneur-fraiseur. Le bac technique venait d'être créé, et j’ai été sélectionné pour le passer. Cette perspective a totalement changé ma vision de l'avenir. Je me suis demandé ce que j'allais faire : ingénieur, architecte… Mais c'est la médecine qui s'est imposée à moi.

 

WUD. Pourquoi ?

JLE. J'aimais les sciences naturelles, et j'avais envie d'implication sociale. Je me suis donc inscrit à la fac de médecine de Toulouse.

 

WUD. Et c’est d’abord la chirurgie qui vous a intéressé…

JLE. Je suis un manuel. À la fin de la deuxième année, j'ai demandé à un chirurgien de l'hôpital de Castres si je pouvais assister aux opérations. Il a dit oui. Un beau jour arrive une urgence, en chirurgie de la main. On cherche l'interne, mais on ne le trouve pas. Comme j'étais là tous les jours, le chirurgien a dit : « Habillez

Étienne ! » C'était une révélation extraordinaire, un coup de foudre total pour la chirurgie. C’est surtout l'orthopédie qui m’attirait : on met des plaques, des vis, c'est comme de la menuiserie.

 

WUD. Et pourquoi n'êtes-vous pas devenu chirurgien ?

JLE. C'est ma grande frustration. Mais j'avais envie de faire de la montagne. C'est quelque chose que j'ai aimé depuis tout petit. En rêve, parce qu'à Castres… Je lisais Frison-Roche, je connaissais le massif du

Mont-Blanc comme si j'y avais été… C’est pourquoi je suis parti à l’hôpital de Grenoble, et je me suis inscrit en radiologie, pour qu'il n'y ait pas d'urgence.

 

WUD. Comment avez-vous fait vos premières expéditions ?

JLE. Quand je suis arrivé à Grenoble, en 1972, je ne connaissais personne, et je suis allé loger à l’auberge de jeunesse. J’y ai rencontré des Américains, pour lesquels Grenoble était un petit village dans la montagne. On a commencé à faire des randonnées à ski, de l'escalade… Je suis parti aux États-Unis, puis cela a été les premières expéditions : Patagonie, Groenland, Himalaya… J’ai côtoyé de grandes figures de l’alpinisme.

Les expéditions duraient en moyenne trois mois, c’étaient de gros budgets, je trouvais parfois quelques sponsors, mais il fallait le plus souvent participer financièrement. Je gagnais ma vie en revenant en France où je faisais des remplacements en médecine générale.

 

WUD. C’est une vie de Bohème, mais à un moment, vous avez tout de même failli vous engager dans une carrière universitaire. Qu’est-ce qui a fait déraper les choses ?

JLE. J’ai effectivement pris un poste d'assistant en histologie à Toulouse. Mais trois mois plus tard, j'ai reçu une lettre d’Éric Tabarly, que j'avais contacté quelque temps auparavant : il me proposait d’être médecin de bord sur le Pen Duick VI. Pendant un an, en 1977-1978, j’ai fait la course autour du monde, avec des gens comme Titouan Lamazou, Philippe Poupon… Je me suis éclaté !

 

WUD. Comment avez-vous eu cette drôle d’idée de « faire » le pôle Nord ?

JLE. C'est arrivé sur la face Nord de l'Everest, en 1983. J'étais bloqué tout seul au camp 2, où j’avais monté de l’oxygène. C’était la tempête, il y avait des avalanches partout, mais j'étais bien protégé, sur une arête… C'était intense, wagnérien, j'étais bien. Je suis resté là pendant trois jours. Cela faisait dix ans que je participais à des expéditions, et c’est alors que je me suis dit que le temps était peut-être venu : je voulais un sommet qui serait le mien. C’est là que j’ai réalisé que je devais pouvoir me coltiner le pôle Nord. C'est une synthèse entre un parcours de montagne, sur la glace, et une navigation, car l'Arctique est un océan gelé. J'y suis allé une première fois en 1985, et j’ai échoué. Je suis revenu en 1986, avec un nouveau traîneau, plus léger, et au bout de deux mois de marche, j'ai réussi.

 

WUD. À quoi ressemble le pôle Nord ?

JLE. Cela bouge sans arrêt : il y a une vraie tectonique des plaques de glace qui entrent en collision, et forment des murailles. C'est un terrain très accidenté, qui dérive en permanence. Et il fait froid, bien entendu. J'ai connu -52 °C sous la tente, c'est terrible.

 

WUD. Comment les choses se sont-elles enchaînées après cette expédition ?

JLE. Après le pôle Nord, j’ai connu un début de notoriété. C'était la première fois que j'étais le patron. J'avais inventé l'histoire, j'avais trouvé les partenaires, j'avais réussi. Je suis revenu en me disant que ce serait ma vie. J'ai abandonné la médecine, mes dernières consultations datent de 1985. J'ai fait la traversée Sud-Nord du Groenland, puis la traversée de l'Antarctique sur un traîneau à chiens en expédition internationale. Une sacrée « bambée » : sept mois et 6 300 kilomètres.

 

WUD. Comment êtes-vous passé de ces exploits sportifs aux expéditions plus scientifiques que vous menez depuis ?

JLE. J’avais déjà une certaine approche scientifique. Je m’étais notamment intéressé à la nutrition. Je m'étais rendu compte qu’en montagne, les gens mangeaient à la montagnarde : saucisson, coppa… J’ai fait un DESS de nutrition dont le mémoire portait sur l’aspect nutritionnel de mon expédition au pôle Nord. J'avais aussi fait un travail sur la thermorégulation. À mon retour, on s'était d'ailleurs rendu compte que ma température au repos était de 35,5 °C ! J'avais baissé le thermostat pour être économe en énergie… Mais c’est vrai qu’après, j'ai monté des expéditions plus directement tournées vers les sciences de la terre et de la vie.

 

WUD. C’est notamment le cas du projet Antarctica, ce bateau que vous avez lancé en 1989…

JLE. Oui, j'ai fait construire ce voilier polaire qui s'appelle maintenant Tara. J'offrais aux scientifiques une logistique financée pour explorer des régions habituellement inaccessibles. En effet, il n'y a pas beaucoup de bateaux capables de naviguer dans les eaux polaires. Avec Antarctica, j'avais ouvert une brèche : j'apportais un financement, et les chercheurs faisaient leur travail. Je ne suis pas un scientifique de terrain, je suis plutôt un logisticien, je lance l'histoire, et je fais la communication derrière.

 

WUD. Justement, comment vivez-vous l’aspect « com’ » de votre activité ?

JLE. Communiquer, c’est une nécessité. Je suis entrepreneur d'expéditions lointaines, j'ai une SARL qui a eu jusqu’à 20 salariés, je paie l'Urssaf, les impôts, je dois collecter des fonds, trouver des partenaires, c’est un vrai métier. Pour cela il me faut faire connaître mes projets, les rendre attractifs. C’est aussi un plaisir, j'ai une tentation pédagogique ancienne, j'aime expliquer. Les partenaires avec qui je travaille attendent de la visibilité, demandent des conférences, de l’exposition médiatique. Je ne me force pas : si je ne suis pas à l'aise, je ne le fais pas.

 

WUD. Sur quoi travaillez-vous actuellement ?

JLE. Sur un projet d'exploration de l'océan Austral. Toutes les publications scientifiques sur cet océan insistent sur la nécessité de mesures in situ, faites par l'homme. Mais pour y séjourner, résister aux conditions climatiques et notamment à la houle, il faut être pris dans les eaux stables qui sont au-dessous de 30 mètres de profondeur. C'est pourquoi nous allons construire un bateau vertical qui s'appelle Polar POD (plate-forme océanographique dérivante, ndlr), un grand tube qui fait 100 mètres de haut, dont 80 sous la ligne de flottaison. Il va dériver avec le grand courant qui fait le tour de l'Antarctique. Cinquante-deux institutions et douze pays sont impliqués. Nous avons isolé quatre domaines de recherche : évaluation de la capacité de cet océan à absorber le gaz carbonique que l’on émet en excès, inventaire de la faune par acoustique, validation des mesures satellites, et recherche des micro-plastiques et contaminants.

 

WUD. Et le départ est prévu ?

JLE. Fin 2019.

 

WUD. Vous serez à bord ?

JLE. Bien sûr, si mon âge me le permet (rires). Cela va durer deux ans, mais je n'irai pas tout le temps. Il y aura des relèves d'équipage tous les deux mois.

 

WUD. À quoi la médecine vous a-t-elle servi durant tout ce parcours ?

JLE. Elle m’a mis le pied à l'étrier pour faire les choses que j'avais envie de faire. Je rêvais d'expéditions depuis l'adolescence, et pendant douze ans la médecine a été mon passeport pour ces aventures.

 

WUD. Et elle ne vous manque pas ?

JLE. Ce qui me manque, c'est la chirurgie. J'aimais le bloc, on y trouve une intensité, une concentration, une ambiance d'expédition. La médecine générale a été une école de vie, on y est au front, face à la souffrance des gens. Mais pour continuer, il m'aurait fallu quelque chose de nouveau…

 

WUD. Beaucoup de jeunes médecins estiment probablement qu'il n'est plus possible d'avoir une carrière similaire à la vôtre. Qu'en pensez-vous ?

JLE. Ce n'est pas vrai. Quand je suis rentré en 1978 de la course autour du monde avec Tabarly, je faisais des conférences dans des villes universitaires pour raconter mon expérience. À la fin, des médecins venaient me voir pour me dire : « C'est toi qui as fait le bon choix ». Je leur disais qu'il ne fallait pas rêver de ma vie : je dormais dans ma 403, ma seule boîte aux lettres, c'était celle de mes parents… Aujourd’hui encore, je répète souvent qu’on peut devenir explorateur de son propre métier, surtout quand on est médecin : le mystère du vivant, c'est un champ d'exploration extraordinaire.

 

___________________________________________________________

BIO express

1973 • Doctorat en médecine

1977 • Course autour du monde avec Éric Tabarly

1986 • Pôle Nord en solitaire

1989 • Traversée de l’Antarctique. Lancement de la goélette Antarctica

2010 • Traversée de l’Arctique en ballon

2014 • Début du projet Polar POD

 

BIBLIO express

1986 • Le Marcheur du Pôle, Robert Laffont,

1990 • Transantarctica - La Traversée du dernier continent, Robert Laffont

1992 • Antarctica - Une aventure dans les mers australes, Gallimard

1994 • Expédition Erebus, Arthaud

2005 • Clipperton, l'atoll du bout du monde, Seuil/Septième Continent

2014 • Persévérer, Paulsen

2016 • Inventer sa vie, Le Passeur

 

 

 

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