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Irène Frachon : médecin d'alerte
What's up doc | numéro 27 | août 2016 | Recrutement
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Le Dr Irène Frachon est pneumologue au CHU de Brest. Mais pour beaucoup, elle est surtout le lanceur d’alerte par excellence. Depuis qu’elle a révélé le scandale du Mediator, sa vie est une lutte à tel point qu’un film* sortira en novembre prochain pour relater ses combats. Rencontre avec un médecin combattant.

What’s Up Doc. Vous êtes un médecin médiatique, à tel point que vous incarnez pour le grand public la figure du lanceur d’alerte. N’est-ce pas parfois un peu compliqué à vivre ?

Dr Irène Frachon.  Je n’assume un rôle public que dans le cadre de l’affaire du Mediator. Ma notoriété est une arme, elle a été nécessaire pour que cet immense crime industriel soit connu. Vous ne me verrez jamais sortir de mon rôle de défense des victimes. Pour le reste, je suis un médecin ordinaire, pneumologue à l’hôpital de Brest.

WUD. Comment êtes-vous devenue médecin ?

IF. Je suis issue d’une famille bourgeoise classique. J’ai eu une éducation protestante, et on nous parlait beaucoup du Dr Albert Schweitzer. Cette figure tutélaire et bienveillante m’a beaucoup marquée. Mon idée était donc de devenir médecin… pour être comme lui.

WUD. Mais Albert Schweitzer n’était pas pneumologue…

IF. Au début de mon internat, je n’avais pas du tout l’intention de choisir cette spécialité. Mais en troisième semestre, un stage en pneumo à l’hôpital Foch m’a beaucoup impressionnée. J’ai eu beaucoup de chance, car dès ce moment-là, grâce aux projets élaborés avec cette équipe, j'avais une feuille de route pour tout mon internat.

WUD. Quand le Mediator est-il entré dans votre vie ?

IF. Dès mon internat, en 1990, alors que je travaillais à l’hôpital Antoine-Béclère (AP-HP) dans un service spécialisé dans l'HTAP (hypertension artérielle pulmonaire, ndlr). Les médecins étaient alors catastrophés : ils voyaient arriver des jeunes femmes qui avaient consommé de l’Isoméride, un coupe-faim de Servier, et qui faisaient de l’HTAP. Le laboratoire ne voulait rien savoir. J’ai également eu un cas similaire à l’hôpital Foch, où j’ai été chef de clinique pour m’occuper des greffés. Bien plus tard, on a pu attribuer ces cas à la norfenfluramine, qui est un métabolite de l’Isoméride, mais aussi du Mediator.

WUD. Mais l’affaire ne commence véritablement pour vous qu’en 2007…

IF. Oui. J’avais déménagé à Brest, où j’avais monté un centre de prise en charge de l’HTAP au sein du CHU. J’ai alors vu arriver une femme qui souffrait d’HTAP sévère, et qui était sous Mediator. Alertée par certains confrères et par quelques articles de la revue Prescrire, j’ai fait le rapprochement avec l’Isoméride. J’ai alors entamé une enquête que j’ai rapidement élargie aux valvulopathies. J’ai fait appel au centre d’investigation clinique de l’hôpital, et à partir de 2009, j’ai commencé à alerter plus fermement l’Agence du médicament. Celle-ci a ordonné le retrait du Mediator fin 2009.

WUD. Mais on est encore loin de la fin de l’histoire…

IF. Effectivement. Je me suis aperçue que l’Agence du médicament allait interdire le Mediator sans diffuser d’alerte. J’ai beaucoup réfléchi : l’histoire était trop compliquée pour être diffusée dans les journaux, et je risquais de ne pas maîtriser l’information. J’ai donc décidé d’écrire un livre. Deux jours avant sa sortie, en juin 2010, l’éditeur a reçu un référé de Servier pour le faire interdire pour dénigrement. Le juge a estimé que la question « combien de morts ? », en sous-titre, portait préjudice à l’image de l’entreprise… au cas où le Mediator reviendrait sur le marché !

WUD. Et pourtant, l’affaire a tout de même eu des suites.

IF. Oui. Comme la couverture médiatique du livre n’avait pas été complètement nulle, j’ai été contactée par le député socialiste Gérard Bapt, qui était tombé de l’armoire en apprenant l’histoire. Se sont rajoutés une étudiante en pharmacie, quelques journalistes, une gorge profonde de l’Assurance maladie… si bien que le scandale a véritablement éclaté en novembre 2010, avec la mise en route des missions d’information parlementaires, le début d’une instruction pénale, des procédures d’indemnisation…

WUD. Combien de fois avez-vous raconté cette histoire ?

IF. Je ne peux même plus compter, c’est monstrueux.

WUD. D’où vous vient ce côté infatigable ?

IF. L’affaire du Mediator, c’est à mon sens le plus grand crime industriel qu’on ait connu en France après-guerre : 2 000 morts au minimum, des dizaines de milliers de victimes graves, des centaines de milliers de victimes tous niveaux de gravité confondus. J’en connais personnellement beaucoup : les premières situations sur lesquelles j’ai commencé à travailler étaient mes patients.

WUD. Et quand vous regardez cette histoire aujourd’hui, que pensez-vous de l’Irène Frachon de 2007 ? Naïve ? Courageuse ? Téméraire ?

IF. Naïve, très certainement. Je savais que les gens de Servier n’étaient pas des gens bien, mais je n’avais jamais imaginé l’ampleur de la tromperie. Je me souviens que quand le livre était sous presse, j’ai eu une attaque de panique. J’ai dit à mon mari : « On rachète tous les bouquins, on les crame ».

WUD. Quelle a été la réaction de la profession à vos révélations ?

IF. Mon ennemi, encore aujourd’hui, reste le déni de réalité d’une partie du corps médical, et notamment de ses élites. Certains bilans de cardiologues renommés prétendent que le Mediator n’a fait qu’une ou deux dizaines de morts. Il faut réussir à contrer le travail de ces gens-là, qui font de la provocation en permanence. C’est comme si je devais expliquer chaque jour que les tours jumelles sont bien tombées le 11 septembre 2001. Cette trahison des élites, qui soutiennent massivement Servier, est une chose à laquelle je ne m’attendais absolument pas.

WUD. Comment expliquer la différence entre le bilan de vos adversaires et les 2 000 morts que vous calculez ?

IF. Imaginez un ferry qui part avec 500 personnes à bord, et qui coule. On récupère 50 survivants et 20 cadavres. Combien de morts ? Moi, je dis 450. Les gens qui m’attaquent disent 20. Les 450, c’est ce qu’on appelle la mortalité attribuable. Les 20, c’est la mortalité imputable. Si on reprend le parallèle avec le Mediator, la mortalité attribuable, c’est le sur-risque de mortalité appliqué aux 5 millions de personnes qui ont pris du Mediator depuis 1976. Soit 2 000 morts. La mortalité imputable, c’est la vingtaine de dossiers récents pour lesquels les familles des victimes ont été indemnisées. Certaines personnes prennent ce chiffre et se basent dessus pour dire que je suis une pseudo-lanceuse d’alerte.

WUD. Qu’est-ce que la vie après le Mediator ?

IF. C’est ce que j’appelle le service après-alerte, c’est-à-dire l’accompagnement des victimes. Elles sont seules face à Servier et ses dix avocats à temps plein. Du coup, un nombre gigantesque de préjudices passe à la trappe. J’essaie désespérément de corriger le tir, en aidant ces personnes à répondre. J’ai aussi passé beaucoup de temps à m’occuper de l’instruction pénale, et je continue à parler aux médias, aux politiques. Je poursuis par ailleurs un travail de recherche sur les explications génétiques des valvulopathies. Bref, je ne fais que ça, toute ma vie !

WUD. Les évolutions législatives à la suite de l’affaire du Mediator vous semblent-elles suffisantes ?

IF. Il y a eu des efforts pour plus de transparence, mais l’hôpital est toujours capté par l’industrie pharmaceutique. Les PH, et pire encore les PU-PH, en sont aujourd’hui les VRP dociles. Cela n’a pas changé, et ce n’est pas près de changer. La transparence ne suffit pas, il faut fermer la porte des hôpitaux au marketing des représentants de l’industrie, notamment en ce qui concerne les étudiants. Pour l’instant, ils entendent très peu parler d’indépendance vis-à-vis de l’industrie !

WUD. Justement, les jeunes médecins sont-ils plus réceptifs à votre message que leurs aînés ?

IF. Je donne des conférences dans les facs, et je suis frappée de voir que les jeunes médecins sont à l’écoute. Mais la captation par l’industrie opère rapidement : des représentants, souvent charmants, vous envoient dans des réunions intéressantes, vous traitent comme un VIP. Dès que vous cherchez à y échapper, vous passez pour un ayatollah. Les étudiants qui m’écoutent me demandent comment ils peuvent faire, parce que pour eux, tout passe par l’industrie.

WUD. Quels conseils peut-on donner à de jeunes médecins pour se protéger de cette influence ?

IF. Il faut comprendre que le lien d’intérêt que vous unissez avec un industriel va, par définition, altérer votre discernement. Même s’il ne s’agit que d’un plateau-repas. Dire qu’on a son propre esprit critique, c’est ignorer les processus cognitifs à l’œuvre dans notre cerveau. Il faut donc accepter le biais « obligatoire » qu’induit un contact avec un labo, et réfléchir aux liens avec l’industrie qui paraissent incontournables dans le système actuel, et à ceux qui ne le sont pas. Cela passe par la formation intellectuelle, plus que par la répression.

WUD. Vous êtes devenue un personnage public dont on va faire un film. Ne regrettez-vous pas le médecin bien tranquille que vous étiez ?

IF. Je n‘ai pas d’ambition, j’ai refusé toutes les offres de postes que l’on m’a faites. On m’a même proposé de rentrer dans un cabinet ministériel, c’est presque une blague. Mon intérêt, ce sont mes enfants, mon mari, si possible un peu de musique, et mon métier qui est passionnant. Ma notoriété est au service d’un objectif unique : la reconnaissance et l’indemnisation des victimes. Je suis très binaire, et je l’assume. 

* La fille de Brest, d’Emmanuelle Bercot, avec Sidse Babett Knudsen, Benoît Magimel. Sortie le 30 novembre 2016.

 

BIO express

1990 • Confrontée à ses premiers cas d’HTAP liés à l’Isoméride lors de son internat à Paris

2007 • Commence son enquête sur le Mediator

2009 • Le Mediator est interdit

2010 • Sortie de « Mediator,  150 mg - Combien de morts » et début du combat pour l'indemnisation des victimes

LIVRES RÉCENTS

2010 • Mediator 150 mg - Sous-titre censuré, Éditions Dialogue

What's up doc | numéro 27 | août 2016 | Recrutement
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